Hommage à David Bowie

12/01/2016, par , , Christophe Dufeu, Séverine Garnier, ChloroPhil, et | Autre chose |
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Rarement sans doute la disparition d’un musicien nous aura autant touchés. Chacun semble entretenir un lien intime avec l’œuvre protéiforme de David Bowie, du moins avec certains morceaux ou albums, certaines périodes, contemporains de notre propre existence ou plus anciens. De façon totalement subjective, nous avons choisi de façon collégiale 12 chansons, de "Space Oddity" jusqu’à l’ultime album “Blackstar” sorti quelques jours seulement avant sa mort : quelques tubes et classiques, mais pas seulement, en tout cas celles qui résonnent de façon particulière en nous.

 

"Space Oddity" ("Space Oddity", 1969)

"Here am I floating, round my tin can, far above the Moon, planet earth is blue, and there's nothing I can do", voilà comment se termine cette chanson de David Bowie sortie en 1969. Voilà peut-être ce que je ressens en ce moment en pensant qu'il n'est plus là... Diffusée sur la BBC le 21 juillet de la même année lors de la retransmission de la mission Apollo 11 pour le premier pas d’un être humain sur la lune, reprise en 2013 par l’astronaute canadien Chris Hadflied depuis la station spatiale internationale (avec un clip tourné la-haut qui vaut le détour), "Space Oddity" est sans doute une des plus belles chansons de pop jamais écrite. Pas grand-chose à voir avec les Beatles, Rolling Stones, Pink Floyd, Led Zeppelin, Kinks, ni aucun autre groupe anglais de l'époque, "Space Oddity" mêle pourtant la culture pop engendrée par ces groupes à la fin des années 60 avec celle plus "classique" des chansons populaires d'une Angleterre moins rock'n roll. Le tout avec un premier personnage incarné par Bowie dans l'une de ses chansons : un Major Tom perdu et dérivant à jamais dans l'espace. C'est une de ses toutes premières chansons, peut être ni la plus originale, ni la plus osée, mais elle reste pour moi une de ses meilleures, tout en étant une parfaite synthèse de son œuvre à venir : chanson + pop + personnage imaginaire + paroles et musique entêtantes. Intuitivement, la plupart des gens penseront qu'elle est sur l'album "The Rise and Fall of Ziggy Stardust and the Spiders from Mars", et cela n'a rien d'étonnant : si "Ziggy Stardust" ne fait son apparition que trois ans plus tard, le Major Tom de “Space Oddity” annonçait avec magie la naissance de ce véritable bijou (peut-être le meilleur album de pop jamais sorti).

Pour la petite histoire, le Major Tom qui était le personnage principal de ce premier succès de Bowie en 1969 fut également celui de son tube de 1980, un "Ashes to ashes" sur lequel il casse le mythe de l'astronaute le décrivant, non sans une pointe d'humour très british en drogué halluciné : "We know Major Tom's a junkie, strung out in heaven's high". (Chlorophil)

 

"Oh! You Pretty Things" ("Hunky Dory", 1971)

David Robert Jones, 24 ans, Londonien du Sud.

Au-delà du hit cosmique "Space Oddity" (anecdote 21 juillet 1969 ?), ce chanteur magnétique est encore loin de ses rêves de grandeur.

Mais il s’achète une maison, un piano et peut enfin bosser tranquillement à la maison près d’Angela et Zowie aka Duncan.

L’album "Hunky Dory" est en marche.

Il écrit précisément cette superbe ritournelle beatlesienne (la pompe main gauche à la"Fool On The Hill") en hommage à son fiston (tout comme "Kooks") et s’apprête à conquérir les Iles Britanniques avant le choc Ziggy/Starman (tube ultime rajouté en dernière minute). (O.R.)

 

"Life on Mars" ("Hunky Dory", 1971)

 

“Hunky Dory”, troisième album de David Bowie, ne possède pas encore la cohérence conceptuelle et musicale de “Ziggy Stardust” mais apparaît dès sa sortie comme un disque particulièrement inspiré et ambitieux, sa première grande œuvre bien qu'il n'échappe pas à certaines maladresses. Entre rock, pop et influences orchestrales plus souterraines, le disque est aussi un hommage revendiqué au Velvet Underground que Bowie découvrit en 1967 et à Bob Dylan : importance du geste artistique, noirceur pour les uns et songwriting pour l'autre, soit ce qui guidera la démarche du Thin White Duke pendant les décennies suivantes.

Titre qui transcende les genres grâce à son interprétation proprement inouïe, "Life on Mars" en est, comme chacun sait, l'une des étoiles les plus brillantes, et peut être même tout simplement l'une des plus renversantes chansons de l'histoire de la pop. Son crescendo inoubliable, tendu et narratif, portée par une instrumentation belle à pleurer, en fait une sorte d'absolu indépassable. Chanson-collage - un processus d'écriture que Bowie empruntera tout au long de sa carrière à William Burroughs - qui se nourrit d'images fortes elle est aussi un hymne à l'adolescence, à ses envies d'ailleurs, à sa quête d'absolu et jouera pleinement ce rôle d'identification pour plusieurs générations d'auditeurs transis : "Oh man wonder if he'll ever know / He's in the best selling show / Is there life on Mars ?"  (H.B.)

 

"Time" ("Aladdin Sane", 1973)

L’interminable tournée des Spiders From Mars s’achève à l’Hammersmith Odeon en Juillet (Ringo Starr + des hectolitres de Chablis backstage). David est en partance. UK ras-le-bol.

Direction les USA, comme les aînés Beatles & Stones qui ont ouvert le chemin.

Il s’est gavé de Scott Walker et de Jacques Brel depuis des années.

Son avant-garde sera-t-elle bien perçue/accueillie cette fois ?

"Time" raconte une fois encore ses obsessions, scandées par ces mémorables "Lai, Lai, Lai".

L’excellent documentaire "Cracked Actor" vous en dit plus. (O.R.)

 

"Diamond Dogs" ("Diamond Dogs", 1974)

De manière assez étrange, l’album “Diamond Dogs” n’est pas très souvent cité lorsque l’on fait référence à Bowie : dernier d’une série de classiques avant le virage “Young Americans”, l’album (un disque concept inspiré du “1984” d’Orwell) est pourtant passionnant. Et son morceau titre, en mode boogie-glam est comme beaucoup de morceaux de l’album (“Rebel, Rebel”, “1984”), une relecture audacieuse du rock qui fêtait, cette année-là, ses 18 bougies. (C.D.)

 

"Warszawa" ("Low", 1977)

 

Coécrit avec Brian Eno, ce titre de plus de six minutes (dont le titre signifie “Varsovie” en polonais) ouvre la seconde face de “Low”, qui se présente comme une suite atmosphérique et quasi instrumentale. Il semble taillé pour le son du CD, support qui n’apparaîtra que quelques années plus tard, mais l’écouter en vinyle d’occasion, sur du matériel plutôt lo-fi, n’enlevait rien pour moi à son pouvoir de fascination toujours renouvelé. Si, dans les années 70, Bowie avait l’habitude de remettre son titre en jeu à chaque nouvel album, inaugurant un nouvel avatar et une nouvelle direction sonore, il ose ici une cassure plus franche, mettant les deux pieds dans l’avant-garde. Sous l’influence de Kraftwerk et du rock planant allemand, il semble chercher à s’absenter de sa propre musique après l’avoir incarnée de la façon la plus flamboyante qui soit (on ne reviendra pas sur le choc que constitua pour des millions de jeunes Anglais son apparition à “Top of the Pops” en 1972). Ce glacis synthétique et hiératique, empreint de mystère, aura sans doute une influence aussi grande que ses hymnes glam, annonçant autant les froidures new wave que l’electro ambient ou certaines écritures contemporaines (cf. la “Low Symphony” de Philip Glass, composée à partir de morceaux de l’album). Et même quelques aventures ultérieures de Bowie lui-même, tel “Blackstar”, son ultime album spectral. (V.A.)

 

"Absolute Beginners" (single et B.O. du film, 1986)

 

Emaillées de tubes et de mégaconcerts, les années 80 de Bowie ont sans doute fait le bonheur de son banquier, mais moins de ses vieux fans. Tout n’est pourtant pas à jeter dans la production de cette période, loin de là, et de grandes chansons se cachent parfois derrière des choix de production discutables – chacun peut faire sa propre liste. C’est le cas d’“Absolute Beginners”, sans doute l’un des premiers morceaux de Bowie que j’aie entendu, à la radio ou à la télé, ou en tout cas qui m’ait marqué. Plus que le film dont il est tiré en tout cas, comédie musicale plutôt ratée de Julien Temple sur la jeunesse éprise de rock et de liberté dans le Londres de la fin des années 50, où le chanteur tient un second rôle – je garde juste un vague souvenir de Patsy Kensit, qui me faisait beaucoup d’effet en ce temps-là. Si l’on veut bien oublier la réverb d’époque sur la batterie, cette chanson d’une écriture un peu rétro (pour coller à l’époque du film, sans doute) est une petite merveille, autant que “Under Pressure” avec Queen (1981). Le refrain, qui arrive relativement tard, atteint des sommets de lyrisme épique : ce pourrait être ridicule, c’est tout simplement magnifique. (V.A.)

 

"Time Will Crawl" ("Never Let Me Down", 1987)

 

Parfois, c’est grâce au cinéma qu’on (re)découvre des titres extraordinaires. "Time Will Crawl" n’a qu’un défaut : figurer sur “Never Le Me Down” (1987), album mineur de Bowie. Mais Leos Carax, qui n’a jamais caché son admiration pour Bowie, et a placé plusieurs morceaux du chanteur sur ses B.O., a mis en valeur ce single parfait sur son chef-d’œuvre, “Les Amants du Pont Neuf”. Le titre, très pop, est du pur Bowie : quelques notes d’un saxo très 80's en introduction, mais surtout rythmique et guitares au cordeau, voix de crooner tout en retenue et mélodie imparable : le chanteur lui-même considérait ce titre comme l’un de ses meilleurs ! (C.D.)

 

"Nite Flights" ("Black Tie White Noise", 1993)

 

Plus encore que pour “I’m Deranged” (cf morceau suivant), c’est surtout le souvenir d’une version live en 1996 qui m’amène à sélectionner ce titre. La version studio est une reprise d’un morceau du dernier album des Walker Brothers, “Nite Flights” (1978). Sur la face A de ce disque, Scott Walker a composé quatre morceaux qui laissent entrevoir une nouvelle direction pour ses albums solo à venir. Sombres, torturés, ils sont en rupture totale avec le reste de l’album qui passera plutôt inapercu. Mais Bowie, toujours à l'affût, les considère comme des classiques absolus. Il décide même de reprendre “Nite Flights” sur un album à paraître en 1993, pour lequel il retrouve Nile Rodgers à la production. Si la version de Bowie a mal vieilli, elle permet néanmoins de mettre en évidence à quel point ces quatre titres composés par Scott Walker seront une source d’inspiration inépuisable pour lui jusqu’à la fin de sa carrière. (D.J.)

 

"I’m Deranged" ("Outside", 1995)

 

En 1995 Bowie retrouve Brian Eno à la production d’”Outside”, son vingtième album. Même s’il a maintenant un train de retard, c’est en grand fan de Nine Inch Nails, avec qui il partagera une partie de la tournée de promotion, qu’il se présente au média, n’hésitant pas à citer le groupe comme une de ses influences actuelles. C’est “I’m Deranged” titre mélange de funk, de musique industrielle et de free jazz qui attirera le plus mon attention sur ce disque. L’approche des vocaux rappelle une fois de plus Scott Walker, énorme influence tout au long de la carrière de Bowie. Nous ne sommes d’ailleurs pas loin de l’approche de certains passages de ★, son dernier album sorti vendredi dernier. Ce titre tient également une place particulière dans ma relation avec Bowie, car il reste un des meilleurs souvenirs de la setlist du premier concert du Thin White Duke auquel j’ai eu la chance d’assister, à Rennes, le 18 février 1996. (D.J.)

 

"Modern Love" ("Let’s Dance", 1983)

 

Née à la fin des années 70, ma découverte de David Bowie est parallèle à sa popularisation dans les années 80. Mon initiation musicale se fait en partie par le prisme des écrans et on ne peut pas évoquer Bowie sans aborder la portée cinématographique de sa musique. Les réalisateurs se sont emparés de ses chansons pour illustrer des scènes devenues cultes. C'est le cas de Leox Carax qui, en 1986, retient "Modern Love", première piste de l'album "Let's Dance" pour mettre en musique la course frénétique de Denis Lavant incarnant Alex aux côtés de Juliette Binoche qui joue Ann. Une décennie plus tard, on retrouve Bowie sur l'irréprochable bande originale du film "Lost Highway" de David Lynch avec "I'm Deranged" et cette route aux pointillés jaunes qui défile dans une pénombre anxiogène. La carrière de David Bowie a également été jalonnée de rôles au cinéma, de "L'homme qui venait d'ailleurs" à "Basquiat" en passant par "Furyo", l'exposition à la Philarmonie de Paris il y a quelques mois, consacrait une salle aux rapports qu'il entretenait avec le septième art. Le clip de “Lazarus” est l’ultime témoignage de la cinégénie de Bowie. (S.G.)

"Lazarus" ("Blackstar", 2016)

 

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