Howe Gelb - Interview

12/01/2011, par Jean-Charles Dufeu | Interviews |
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HOWE GELB

Avant d'entamer l'interview, le charismatique Howe Gelb empoigne sa guitare sans rien dire et commence à gratouiller. A ce stade rien n'annonce qu'il sera aussi affable et volubile qu'il va se dévoiler quelques minutes plus tard, et c'est encore tout intimidé par la carrure du bonhomme et la longue carrière du gourou derrière Giant Sand et bien d'autres projets, qu'on essaie d'amorcer la discussion. Il y sera finalement question de beaucoup de choses. Entre autres de Charlotte Gainsbourg, du désert, de la cinquantaine épanouie, et de cet état vaporeux entre rêve et réalité. Et même de musique à un moment.

Howe Gelb


Cette journée d'interviews n'a pas été trop longue ?

Non, ça a été une journée assez drôle. Ces journées de promotion sont un peu comme ce que j'imagine être une thérapie.

Mais beaucoup moins cher. Vous êtes en train de gagner de l'argent en ce moment.
Exactement. Je suis un salopard de radin.

Dites-moi si vous voulez le canapé en ce cas. Je dois d'abord dire que je suis très honoré de vous rencontrer. Je ne sais pas si c'est la même chose aux Etats Unis, mais en France, vous êtes volontiers perçu comme le parrain de toute une génération de musiciens indie folk, alt-country et ça fait de vous quelqu'un d'assez impressionnnant. C'est un point de vue européen ?
Oh oui. J'ai vraiment du mal à comprendre cette étiquette et cette logique dun groupe artistique qu'on puisse identifier. C'est ce que j'ai dit à un autre type ce matin. Si j'acquiesce à cette remarque, je deviens immédiatement responsable. Je préfère rester irresponsable. (Silence). Mais quand tu dis que j'ai cette image en France, ça me surprend, parce que pour les derniers disques notamment, on n'a vraiment pas eu une bonne distribution, et quand le disque est sorti, personne n'en a vraiment parlé dans la presse.

A mon avis, tout cela est relativement déconnecté de la notion de succès. C'est beaucoup plus une image. On vous perçoit comme une icône dans votre genre.
(Intrigué). Mais à quel niveau ? Est-ce que c'est dans les milieux très indie uniquement ? Ce que je veux savoir par là, c'est est-ce que Charlotte Gainsbourg me voit comme ça aussi ? Mh... Je la mentionne parce que quelqu'un l'a citée ce matin en me disant qu'elle était réputée pour être assez curieuse musicalement parlant, qu'elle avait une forte personnalité. Mais évidemment, ce qui me fascine le plus chez elle c'est son père. Je suis captivé par ce moment où les enfants grandissent et deviennent ce qu'ils ont à devenir, en dépit ou grâce à leurs parents. Je recherche les éléments positifs derrière ce mécanisme. Mais la réalité, pas le fantasme, bien que ce soit toujours plus tentant. Je me pose ces questions parce que je pense que c'est assez compliqué de grandir dans l'ombre de l'un de ses parents, quand il est plus connu par exemple. Tu grandis à une autre époque, qui n'est plus l'époque de tes parents, quelle qu'ait pu être leur célébrité passée. Pourtant l'ombre de tes parents reste présente et ce que tu fais sera aussi implicitement en concurrence avec tes parents. Je pense à ma fille, qui vient de se mettre à la musique ; elle a trois ans. Et je pense aussi à mon autre fille qui a huit ans et je l'ai vue démarrer vraiment très tôt. Et je pense aussi à des gens que je connais, comme PJ Harvey ou d'autres artistes que j'apprécie. J'essaie de connaître leurs parents pour comprendre ce qu'ils ont fait de bien.
Je me pose ces questions à titre personnel. Ce n'est lié à aucun projet musical ou autre. C'est juste que je ne me représente pas ces choses comme étant faciles. Un enfant dont les parents ont connu le succès a le loisir d'éviter soigneusement d'explorer les mêmes territoires, c'est sans doute plus simple. Mais s'il choisit de suivre la voie de ses parents, ça devient assez fascinant et on peut vraiment se demander s'ils peuvent en sortir indemnes. (Silence)

A toute fin utile, je peux au moins essayer de faire passer le message sur le fait que vous cherchez à rencontrer Charlotte Gainsbourg. Sait-on jamais...
Oui. Je ne sais même pas trop pourquoi. Mais je ne sais jamais pourquoi. Jusquà ce que les choses arrivent vraiment. Je ne sais jamais pourquoi j'enregistre chacun de mes disques, jusqu'au moment où ils sont enregistrés. C'est toujours une question d'explication a posteriori, mais jamais a priori. Je n'ai jamais de programme avant de faire les choses.

Justement à ce propos, ça fait maintenant 25 ans que Giant Sand a sorti son premier album. Quelle est votre vue sur tout ça aujourd'hui ? Est-ce qu'il y a un "pourquoi" a posteriori ? Ou un "comment" ?
Oh. Je suis très excité à l'idée de commencer les 25 prochaines années. Je me sens finalement libre. Je me sens bien. Je n'avais jamais pris conscience de ça avant, mais tu as vraiment besoin de garder une trace de 25 ans de production, quelle qu'elle soit. Et une fois que cette première étape est faite, tu peux enfin avoir toute la sérénité d'envisager la suite. C'est comme ça que je me sens.

C'est un point de vue très optimiste ! Est-ce qu'en 25 ans, vos obsessions musicales ou artistiques ont beaucoup changé ?
Oui, c'est une obligation. Parce qu'enregistrer un disque c'est une tactique de diversion. C'est comme l'enregistrement de ce qui plane autour, c'est un instantané. Mais un instantané ne rend jamais vraiment compte de ce qui existe, c'est une fixation momentanée de la situation. Mes disques sont des fixations de la musique qui a évolué avant et depuis. La musique doit être dans un état d'évolution constante.
C'est pour ça que le jazz a toujours été très pertinent parce qu'on peut tracer son évolution, spécialement à ses débuts. C'est devenu quelque chose de différent maintenant, mais ça va. Aux débuts, on entendait clairement comment il évoluait d'une année à l'autre, d'un mois à l'autre, mais presque d'une semaine à l'autre. Tu avais les mêmes musiciens jouant sur les mêmes scènes, souvent devant le même public, d'une semaine à l'autre. Donc, si tous ces éléments ne changent pas, il faut que la musique change.
La plupart des groupes n'ont pas à changer la façon dont ils jouent, et ça les gêne même de le faire, parce qu'ils jouent chaque soir dans une salle différente. Il y a une tendance assez nette à jouer les chansons telles qu'elles sont sur le disque. Personnellement, je ne me suis jamais senti à l'aise avec ça. A mon avis, dès que tu as terminé l'enregistrement d'un disque, tu dois être prêt pour un autre, ou du moins tu dois laisser la musique évoluer, laisser la musique se préparer elle-même pour le prochain disque. C'est pour ça que ce genre de marketing, ce genre de promotion ne nous a jamais trop aidés et n'a certainement jamais aidé nos fans non plus. Parce qu'on était toujours dans l'étape d'après. Bien que je sois très ambitieux, très jusqueboutiste, il me semble, quand j'enregistre un album, cette ambition n'a de sens que jusqu'au moment où l'album est enregistré. Ensuite, je passe au suivant. J'essaie de continuer le cycle. Je ne suis pas du tout ambitieux en revanche quand il s'agit de faire en sorte que l'album soit un succès commercial. Tout ça n'est pas du tout une leçon de morale, je ne prétends pas que c'est la bonne façon de faire et qu'il y en a de mauvaises. C'est simplement ma façon de faire et je n'en envisage pas vraiment d'autres, en ce qui me concerne. C'est là que je trouve mon propre confort. Enregistrer un disque. Et puis penser au suivant.

Vous êtes dans un rapport extrêmement compulsif à la création musicale visiblement...
J'imagine. Certaines personnes qui comme moi vivent au milieu du désert ont tendance à être un peu paresseuses, et se replient dans ce genre d'environnement très minimal pour fuir une sorte de routine, où la plupart des autres gens s'accomplissent, dans un élan de frénésie, de compétition. Le désert est censé être coupé de tout ça. Je suppose que c'est la raison pour laquelle je m'y suis toujours senti bien. Mais, le marketing, la promotion, tout ça m'a toujours semblé contre-nature. Pour moi c'était suffisant d'être là. D'avoir permis aux choses d'arriver. Mais si parler des choses qu'on fait empiète sur le temps qu'on peut y consacrer, alors pour moi ça perd son sens. Si je dois enregistrer moins pour pouvoir consacrer du temps à parler de mes enregistrements, faire de la promotion pendant quatre ans, une tournée en soutien des albums, ça me pose un vrai problème.

 

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