Howe Gelb - Interview

12/01/2011, par Jean-Charles Dufeu | Interviews |
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On pourrait être tenté de comprendre de tout ça que pour vous le succès commercial est absolument non nécessaire, que c'est un détail.

Tu sais... Maintenant que j'ai plus de cinquante ans, je peux me permettre de tirer des conclusions de certaines choses. Avant d'atteindre mes cinquante ans, je n'étais sûr de rien, et je n'avais pas ce confort. Mais l'un des plus grands regrets que j'ai sur cet espèce de détachement par rapport au succès, c'est que maintenant, j'ai le sentiment que je n'ai pas la carrure ou le potentiel suffisants pour utiliser ma musique comme un outil de communication pour des oeuvres de charité par exemple. C'est quelque chose qui m'aurait fait beaucoup de bien, d'avoir le sentiment d'être assez connu pour servir une cause, donner de l'espoir, lever de l'argent pour une organisation... La musique, ou la célébrité, est aussi un outil bien pratique pour venir en aide à des gens qui peuvent en avoir besoin. Et c'est, il me semble, un moyen parfait de rendre aux gens ce qu'ils t'ont accordé. C'est mon principal regret. L'autre regret possible c'est que je ne prends pas un plaisir énorme à voyager. Et je préférerais voyager moins. Et pour moins voyager, il faudrait gagner plus d'argent en jouant moins. J'adore jouer, mais j'aimerais jouer moins loin de chez moi. Ce que je fais maintenant, et c'est devenu un hobby, c'est que je réserve moi-même mes billets d'avion. Je le fais depuis dix ans maintenant. Du coup j'ai des milliers de points avec American Airlines. Et je n'arrête pas d'avoir des privilèges en tant qu'usager. Comme dans ce foutu film ("Up in the Air" sans doute, ndlr). Ce film, c'est vraiment l'histoire de ma vie.

A ce propos, j'ai lu votre bio sur votre site, qui justement ressemble à une histoire, à un espèce de petit roman sur vous-même, assez épique, alors qu'elles sont très informatives la plupart du temps.
Je déteste les bios en fait. D'ailleurs, on vient de changer et on va en publier une nouvelle. Tu pourras me dire ce que tu en penses et si on doit plutôt remettre en ligne la plus vieille.

Howe Gelb

Ce qui m'a frappé, c'est que vous insistiez à ce point sur l'épisode de la tempête qui a eu lieu pendant votre enfance. En quoi est-ce si important ? Et en quoi pensez-vous que ça puisse intéresser quelqu'un qui écouterait votre musique ?
Je ne pensais pas que c'était si important. Jusqu'à récemment. Encore une fois, quand tu dépasses la cinquantaine, ta vision sur la vie change radicalement. Au début, quand tu penses à ça, tu te dis que ça n'a pas grande importance. Jusqu'au jour où tu te rends compte que ça t'a marqué beaucoup plus que tu ne le pensais. Alors, c'est peut-être un peu débile, mais je me suis rendu compte que cet événement-là avait été vraiment déterminant. Je ne serais jamais arrivé en Arizona s'il n'y avait pas eu cette tempête. C'était une vraie tempête impressionnante. L'eau a recouvert le toit de nos maisons. La tempête est venue d'un ouragan nommé Agnes, en 1972. La rivière était de l'autre côté de la rue pour nous. Quand j'étais gamin, je passais mon temps sur le pont, qui paraît-il était très dangereux. Mais à cette époque, je n'en avais aucune idée. Mais maintenant je prends conscience de tout ça, parce que je ne laisserais jamais mes enfants faire ça. Mes parents, eux, ne savaient pas. Je pense que tout ça a un rôle à jouer dans ce que je fais aujourd'hui, d'une façon ou d'une autre. Il ne s'agit pas de chercher des responsables, mais juste de constater qu'il y a eu là quelque chose de déterminant. Dans une vie, il n'y a sans doute pas énormément de moments aussi fondateurs. Mais cette tempête, et le divorce de mes parents m'ont conduit en Arizona. Et de là, tellement de choses sont arrivées. C'est ce qui me pousse à mentionner cet événement comme quelque chose d'important dans ma propre chronologie. Sans aller jusqu'à parler de seconde naissance, c'est aussi un accident qui m'a permis de comprendre que c'était possible de tout perdre et que cette idée est acceptable, qu'on peut continuer à vivre.

Votre vie a été également marquée par la présence de votre ami Rainer (Ptacek) qui semble avoir eu une influence incroyable sur vous et votre musique.
Il a été absolument déterminant dans mon passage à l'âge adulte. Je l'ai rencontré quand j'étais encore jeune, j'avais 19 ans, lui en avait cinq de plus. Mon vrai premier groupe de rock était avec lui. C'est ce qui est devenu Giant Sand par la suite. Hier, j'ai écrit un paragraphe sur lui. Un écrivain m'avait demandé d'écrire un essai sur quelqu'un qui serait mon héros. Je ne voyais personne d'autre possible que lui. En fait le truc marrant c'est qu'hier, enfin, ça devait être au milieu de la nuit pour vous, j'étais dans un aéroport à Chicago, où j'avais plus de trois heures d'attente. Et là, on m'a invité dans le Club Secret, parce que j'avais tellement de miles à mon actif. Je savais que j'avais déjà le droit d'aller dans un Club privé. Mais là, c'était le Club Secret. Donc j'y suis allé. Et c'était un joli petit monde à part, avec boissons gratuites. Et tu peux brancher ton portable en wi-fi pendant que tu attends. Et c'est là que j'ai vu la demande de cet écrivain par e-mail. Et comme j'avais un peu bu, j'étais suffisamment détendu pour écrire quelque chose tout de suite. Et puis j'ai réalisé que j'étais à Chicago, là où il avait grandi. Donc j'ai écrit ce truc. Et je ne l'ai pas relu. Normalement, je relis parce que mes premiers brouillons sont toujours très bruts. J'aime le côté brut en musique mais en ce qui concerne l'écriture, je ne me sens pas un écrivain assez confirmé pour pouvoir me permettre ça. Je déteste mes premiers brouillons. Même si j'aime donner l'effet d'un premier jet, un peu rugueux. Je n'aime pas trop les choses polies en général. J'aime quand les choses gardent leur texture naturelle, ou quand elles commencent à être érodées par les éléments de la nature. D'habitude, j'arrête de travailler un morceau ou un texte avant qu'il soit trop poli.

D'où cette chanson sur le nouvel album "Erosion"...
Oui. C'était l'une des dernières chansons que j'ai écrites. C'est marrant parce que cette chanson, je l'ai composée en quelques minutes. J'étais en train de faire un film et je cherchais une chanson pour un juke-box. Et je me suis dit : "ok, je vais écrire une chanson country, rapidement." J'avais mon vieux batteur à mes côtés, Tommy Larkins. Et je savais qu'il pouvait jouer ce genre de trucs. Il l'a jouée dès le premier coup, sans avoir jamais répété cette chanson auparavant. Ensuite, j'ai intégré mon ami bassiste danois au morceau. Ensuite, j'ai du écrire des paroles. Et il fallait faire vite parce que l'ingénieur son avait terminé sa journée et voulait rentrer chez lui. C'est un chic type mais il avait des plans à côté avec ses amis. Et je savais que cette chanson allait vivre pour toujours au moins pour quelques personnes. Donc le fait d'être pressé dans son élaboration était bizarre. Et là, il fallait essayer de négocier : "Attendez, je suis en train de penser à des paroles là, j'ai presque un truc." Et j'ai rapidement mis le doigt sur cette idée d'érosion. Ensuite, il a fallu la chanter comme si quelqu'un d'autre l'avait écrite. On a fait comme si cette chanson avait toujours existé et on se contentait de la reprendre, c'est ça le truc. Donc on l'a fait pour le film. Et quand je l'ai réécoutée plus tard, je me suis dit que c'était pas mal du tout.
Il y a deux chansons que j'ai faites dans ces conditions pour le film. Des chansons pas mal en fait. Donc on a décidé de les réengistrer quand on était en pleine session pour le dernier album, à Copenhague. Et juste avant qu'on ait enregistré "Erosion", je suis allé au Lavomatic juste à côté. J'avais besoin d'habits propres et c'est pas évident en tournée, ou à l'étranger de garder une garde-robe dans un état correct. Et pendant que j'étais au Lavomatic, j'étais en train de penser à une nouvelle chanson. Et je me suis dit "Woh, est-ce qu'on pourrait pas plutôt intégrer cette chanson à l'autre, plutôt que de faire un nouveau morceau ? Ce sera le pont." Donc on est retournés au studio, on a essayé, réessayé. Et ça ne marchait pas. On était tous complètement lessivés, il était vraiment tard. A un moment, le nouveau mec est parti aux toilettes, et on a essayé pendant qu'il n'était pas là. J'ai dit aux gars : "Allez, maintenant, on n'est plus que quatre, il y a moins de chances pour que quelque chose déconne, essayons rapidement avant qu'il revienne." On a joué, et c'est un rythme extrêmement bizarre qui en est ressorti. J'ai coupé le son de ma guitare et j'ai chanté. Ensuite, on a joué le pont juste après le refrain. Ce qui était bizarre en un sens mais je sentais que les choses s'enchaînaient comme ça.
Et quand on est sortis du pont, j'étais super content qu'on ait réussi à tenir la ligne jusqu'au bout. Et ça tu ne le sais pas, d'ailleurs personne ne le savait là-bas parce qu'ils sont tous Danois, mais dans les paroles, je fais une allusion à un groupe de country anglais complètement obscur, Thunderclap Newman, que personne n'a repéré à part un écrivain britannique. Quoi qu'il en soit, je suis en train de chanter cette phrase, et tout va bien. Et là, le nouveau gars, Nikolaï, revient des toilettes. Il se précipite vers sa guitare et fait un solo. Et c'était magnifique. C'est ce qui fait la beauté des enregistrements. A mon avis, ça ne devrait jamais être chose qu'une photographie sonore. Et comme sur une photo, les choses sont comme elles sont mais auraient pu être autrement. On ne devrait pas faire un tel foin à propos des albums.

En ce cas, ce sera ma dernière question à ce sujet. Les deux derniers titres du disque sont "Better Man Than Me" et "Love a Loser". Est-ce que ça veut dire quelque chose sur vous ?
Peut-être... "Better Man Than Me" a été écrite dans la maison de John Parish. J'étais en train de me réveiller. Et c'est à ce moment-là que les paroles me sont venues. Quand j'étais pas tout à fait éveillé, pas tout à fait endormi. Et c'est de ça qu'il est question dans tout cet album, ce point où la logique du rêve se mêle à la logique de la réalité. Ce sont deux formes de raisonnement complètement dissociées. Le rêve semble absurde quand on est éveillé. Mais quand on dort, rien du monde réel ne s'applique. Il y a toujours ce moment quand on se réveille, ou quand on s'endort où ces deux mondes se mêlent légèrement. Et je crois que c'est pendant ces moments-là que j'ai écrit mes meilleures chansons. Il m'est arrivé de me forcer à me lever, alors que j'étais sur le point de m'endormir, pour noter des mélodies ou des paroles de chansons. C'était assez accidentel que toutes les sessions d'enregistrement aient lieu dans ces mêmes conditions. Mais à chaque fois, on était soit sur le point de dormir soit en train de se réveiller. Et il y a eu plein de sessions où les gars jouaient, mais je t'assure qu'ils dormaient à moitié.


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