Hunter Hunt-Hendrix (Liturgy)

01/08/2011, par Catherine Guesde | Interviews |
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Il fait entrer le black metal dans les sphères de la pop, quitte à passer pour une bête curieuse dans chacun de ces domaines. Auteur d'un manifeste justifiant sa démarche artistique, Transcendental Black MetalHunter Hunt-Hendrix a l'art d'attiser les passions, suscitant autant d'admiration que de haine. POPnews a mis le grappin sur l'ambitieux frontman de Liturgy, à l'occasion de sa performance à la galerie Olivier Robert.

Liturgy vient de terminer une tournée européenne, et vous n’aviez pas initialement prévu de dates françaises. Pourtant te voilà ici ce soir, pour une performance en solo. Comment ça se fait ?

Les choses se sont faites un peu par hasard. Elodie Lesourd (artiste plasticienne dont l’exposition "Do You Think, That Would Have Made it Magic" à la galerie Olivier Robert constituait le cadre de la performance de Hunter Hunt-Hendrix) m’a interviewé pour C.S., le fanzine qu’elle vient de créer. Ses questions étaient très intéressantes ; elle abordait le black metal à travers les problématiques des Beaux-Arts, et c'est également ce que je souhaite faire. Comme l’interview s’était très bien passée, on s’est dit que je pourrais jouer dans le cadre du lancement de son fanzine. Mais les galeries d’art sont souvent réticentes à l’idée de voir une formation entière de black metal débarquer et faire du bruit ; on a donc décidé que je viendrais seul.

Cette performance est associée à une exposition. L’idée d’un art total te séduit-elle ?

Oui, beaucoup. La plupart du temps, le rock se positionne comme du divertissement, comme un sous-art, comme s’il fallait vraiment s’efforcer de ne pas être trop ambitieux. Mais pour moi il y a véritablement un lien entre la musique que nous faisons et les Beaux-Arts. Cela dit rassembler les arts est plus un rêve qu’un projet, pour l’instant.

Mais tu as écrit un manifeste, Transcendendal Black Metal

Je suis fasciné par le besoin qu’on a de classer les choses : on colle des étiquettes, on donne des noms. Ce sont des choses que l’on décrète, mais qui ne décrivent pas la réalité. J’ai écrit ce livre pour clarifier ce que fait Liturgy, pour déjouer les catégorisations qu’on subit. Mais aussi tout simplement parce que je suis passionné par notre projet, qui vise à toucher à l’être pur - ce besoin mystique fou. Et que j’éprouve le besoin d’expliciter notre démarche par tous les moyens possibles.
J’étais très attiré par le black metal parce que ce genre satisfaisait partiellement mes besoins de mysticisme. Mais en même temps, il y a beaucoup d’aspects du black metal que je rejette. C'est un genre mort, dans tous les sens du termes : pas seulement parce qu’il cultive la morbidité, mais parce qu’il appartient, à mon sens, au passé. D’où l’idée du « black metal transcendantal », c'est l’idée d’un dépassement du black metal, en un sens nietzschéen : la négation du nihilisme. J’avais le projet d’écrire ce texte depuis longtemps, mais c'est à l’occasion d’un colloque autour du black metal à New York ("Hideous Gnosis") que je me suis vraiment décidé à le faire. Parallèlement, je travaille à une vidéo qui fait partie du même projet : je me suis filmé en train de me prendre la tête à essayer de définir les concepts pour le manifeste. En ce moment, je suis très intéressé par le fait d’aborder cette question du black metal transcendental sous tous les angles possibles. J’ai à cœur de maintenir une unité dans tous mes différents projets.

Tu établis un lien entre le black metal comme musique, et un positionnement du côté des croyances et des valeurs. Penses-tu que ces choses disparates soient nécessairement liées ? Et si oui, comment envisages-tu ce lien ?

Pour moi, il y a une zone du réel dans laquelle les concepts imprécis, les chansons non finies, les sentiments informulés existent. L’art consiste simplement à développer, à expliciter ce qui se trouve dans ce « lieu ». Mais la question va plus loin. Qu’en est-il de la politique ? Est-ce qu’elle est issue de la même zone que l’art ? Et c'est là que la question du fascisme émerge. On voit comment l’idée d’une unité des savoirs et des arts peut être dangereuse et confiner au totalitarisme. Et voilà quelque chose qui me gène dans le black metal : l’attirance pour le fascisme, tout ce côté politiquement réactionnaire. On ne peut pas faire abstraction de ça.

 Hunter Hunt-Hendrix 1

D’où est venu ce titre, "Aesthethica" ? Et pourquoi avoir ajouté un "h" à ce mot ?

C’est le nom que je donne à ce "lieu" que je viens de te décrire. En effet, le "h" est important : il est là pour indiquer l’union impossible entre l’éthique et l’esthétique. Je lisais récemment la biographie de D.H. Lawrence, l’un de mes auteurs préférés. Et le biographe disait que Lawrence a perdu pied parce qu’il ne parvenait pas à faire la différence entre vérité éthique et vérité esthétique. Ce gars voulait être un prophète ; il a créé sa communauté religieuse au Mexique. Il y a un danger là-dedans : ça mène au fascisme. "Aesthethica" est une sorte d’utopie.

Tu penses donc qu’un artiste peut ou doit aller à l’encontre de la morale pour atteindre une forme de vérité artistique ?

Tout dépend de l’éthique que tu as. Cela dit, il y a quelque chose de profondément moral dans le fait de suivre son propre chemin, d’exprimer ce qu’on a à exprimer, quelles qu’en soient les conséquences, quelles que soient les réactions (notamment des milieux, des scènes musicales).

Hunter Hunt-Hendrix 3

 

Cet album s’apparente à une expérience physique où on explore les limites du son, là où l’assourdissement se confond avec le silence… C’est volontaire ?

Quand je compose, je pense beaucoup à la théorie des systèmes complexes et à la neurobiologie. L’idée c’est que le cerveau oscille dans certains motifs, et qu’il y a ces paliers qui font passer à un système d’oscillation différent. Il y a une communication entre la musique, les oreilles et l’organisme. Et je me demande toujours ce que la musique va déclencher corporellement parlant. Quel est le point d’épuisement… J'ai d’ailleurs intégré une minute de silence à l’album, ce qui ne plaisait pas beaucoup à Thrill Jockey… Ça me paraissait essentiel à l’équilibre du disque. Comme la musique est assez intense, il faut des pauses pour juste décompresser, se poser, boire une bière, puis recommencer à écouter.

Le fait d’avoir signé sur Thrill Jockey a-t-il changé des choses pour vous ? Cela vous a-t-il ouvert à un nouveau public plus pop ?

Peut-être, mais c’est difficile à évaluer. D’autant que je ne me mêle pas trop de ce que font les labels. Je sais que Thrill Jockey est une maison plus importante, et je trouve ça bien qu’une formation de black metal atterrisse sur un tel label. Notre album précédent est sorti sur un vrai label de black metal underground, et ça nous a attiré beaucoup de critiques de la part des vrais fans de black metal, parce qu’on n’entrait pas dans les cases. Entrer chez Thrill Jockey nous soulage de ce poids, et rend sans doute, pour le public black metal, plus facile le fait de nous accepter comme des outsiders.

Quelles sont les scènes dont tu te sens proche, hors du black metal ?

Je suis obsédé par Glenn Branca ; j’ai finalement rencontré Rhys Chatham, dont je suis un très grand fan – il a l’air d’aimer Liturgy, ce qui m’a fait plaisir. J’aime le minimalisme, aussi, et toute la scène rock de Brooklyn d’il y a une dizaine d’années : Lightning Bolt… La musique classique est aussi une très grande influence pour moi : Scriabine, Wagner, Brahms. C’est là qu’on trouve l’origine de notre manière d’exprimer des émotions. On a été formaté par ça ; on sait réagir à ces tonalités. Beaucoup de musiciens ne se rendent pas compte de l’importance de la musique classique, dont ils considèrent qu’elle appartient au passé. Pourtant, quand on travaille dans un système tonal, on est tributaire de ce fonctionnement : changer de gamme, passer en mineur, tout ça a des effets bien déterminés.

Liturgy est maintenant un groupe. Comment travaillez-vous ensemble ? Impliques-tu les autres membres dans le processus de composition ?

Pour l’instant, je compose encore seul. Le fait de travailler avec le groupe n’est pas forcément facile, d’autant que j’aime tout contrôler dans le processus du songwriting. Mais on a l’intention de s’orienter vers quelque chose de plus collaboratif et plus expérimental, où chacun aurait son mot à dire. On a récemment fait un split avec Oval, et on a composé ce morceau comme un groupe. D’ailleurs, ça s’entend ; le son est vraiment très différent.

Comment travailles-tu lorsque tu composes seul ?

Ecrire est avant tout une affaire d’émotions pour moi. J’essaie des accords, jusqu’à ce que je me dise "ça sonne juste, c'est la bonne émotion". Une grande partie de mon boulot quand j’écris, consiste à trouver des choses vraies, mais de les explorer sous un angle nouveau, de façon à échapper au cliché. Ou alors de travailler un cliché de façon si évidente qu’il ne paraisse plus crédible. Il y a un combat constant entre le cliché et l’émotion authentique. J’envisage aussi les choses sous un angle assez technique – malgré cette composante émotionnelle. J’ai pris des cours de théorie musicale avec Tristan Murail, parce qu’au départ je voulais composer de la musique spectrale. Je choisis certains accords plutôt que d’autres parce que je sais qu’ils signifient telles choses dans notre culture, et qu’ils vont provoquer tel effet déterminé.

Des morceaux comme "Tragic Laurel" ou "Glory Bronze" semblent toucher à quelque chose d’indicible, où le cri remplace le langage. Est-ce que ça fait partie du projet ?

Oui, très clairement. Il y a quelque chose de très émotionnel dans Liturgy. Les paroles de mes morceaux n’ont d’ailleurs rien de construit ; elles se rapprochent plus de la poésie à la Ginsberg, voire de la glossolalie, que d’un texte pleinement intelligible. Je pense d’ailleurs que dire les choses explicitement serait bien moins efficace.

Hunter Hunt-Hendrix 2

Tu parles souvent de transcendance, d’unité. Dans ta musique, il y a l’expression de quelque chose de très physique et intense. Comment fais-tu le lien entre la transcendance et l’aspect très matériel de ta musique ? Tu considères les compos de Liturgy comme une voie d’accès à cette transcendance ?

Il y a deux types de transcendance et je ne suis pas au clair sur la façon de les lier. Il y a la transcendance du climax, que l’on trouve dans l’orgasme, et il y a la transcendance cosmique, qui est comme une extinction du désir. D’un côté, il y a l’explosion du désir, de l’autre, son extinction. Donc je ne sais pas. Tout cela ne fait pas système. Ou alors il faut passer par l’expérience dionysiaque, où toutes les différences entre les individus s’effacent au profit d’une unité, d’une grâce collective.

Photos de la performance à la Galerie Olivier Robert par Julien Coquet.

Merci à Elodie Lesourd.

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