Pierre Mikaïloff - Interview

10/10/2012, par Benoit Crevits | Interviews |
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Alors qu’est sorti récemment l’ouvrage "Desperate Rock Wives", POPnews publie une interview de Pierre Mikaïloff réalisée pendant les dernières Francos à l’occasion d’une conférence sur la mode et la musique, réunissant sur un même plateau Patrick Eudeline, Dom Kiris et l’intéressé. C'est l'occasion pour nous de parler de son travail, de l'édition et des années 80.

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Tu es un peu le Alain Rey du Rock. Déjà le deuxième dictionnaire pour toi avec le "Dictionnaire des années 80". C’est une forme qui t’amuse ?

Travailler sur la rédaction d’un dictionnaire est assez ludique. Ça permet de travailler de façon éclatée en sélectionnant plein de sujets, plein de mots qui sont intéressants et ensuite de les mettre en forme de manière à ce que l’ensemble forme un tout cohérent. Un dictionnaire c’est aussi une histoire. Il faut que ça raconte quelque chose. Tu peux te fixer aussi une discipline assez simple à mettre en place en faisant par exemple une entrée par jour.

Ça n’est pas trop difficile de s’arrêter sur le choix des entrées lorsqu’on écrit un ouvrage à plusieurs ? Aussi, la forme du dictionnaire ne relève t-elle pas d’une certaine maniaquerie chez toi ?

L’ouvrage a été coécrit avec Carole Brianchon, sous la direction de Gilles Verlant. Nous avons fait des brainstormings en balançant tous les mots qui nous venaient à l’idée sur les années 80, en mettant nos listes en commun, en réfléchissant à ce qu'il manquait, à ce qu’on pouvait rajouter. Mais en écrivant, au fur et à mesure que tu progresses, tu t’aperçois vite qu’il manque des choses. Bref, c’est assez amusant, c’est une forme assez vivante pour revisiter l’histoire surtout pour cette période qui me passionne et qui m’irrite aussi par certains côtés. Ce dictionnaire a été en quelque sorte le moyen de régler mes comptes avec cette période et de faire le bilan sur ce qui m’a marqué. 

Pour revenir à ta remarque concernant cette manière de mettre des choses dans des cases, je pense qu’un dictionnaire peut se consulter au hasard, en feuilletant au gré de son temps, de son envie du moment. Ça nécessite un travail vigoureux qui demande beaucoup de vérification mais pour ce travail, l’exhaustivité n’était pas à l’ordre du jour. Aussi, je pense qu’aujourd’hui, un dictionnaire correspond bien à la façon éclatée, fragmentée qu’on retrouve dans les nouvelles pratiques de lecture.

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Tu viens de participer à une conférence sur le thème du Rock et de la Mode. J’ai un peu l’impression que ce vieux couple s’éloigne un peu au fil du temps alors que le couple Rock et Dictionnaire paraît inséparable.

Il faut quand même rendre à César ce qui est à César. Il y a une Américaine qui s’appelle Lilian Roxon qui dans les années 60, aux États-Unis, a fait le premier dictionnaire Rock. C’est vraiment une pionnière qui a défriché le terrain. On ne connaissait pas la biographie des groupes dans les années 60. On achetait un disque sans savoir que le groupe s’était formé deux ans plus tôt. On ne connaissait pas le nom des membres. C’est elle qui a vraiment réalisé l’arbre généalogique des Beatles, des Byrds, des Buffalo Springfield, des Rolling Stones ou encore des Beach Boys.

C’est vrai qu’il y a un historique du dictionnaire rock. Rock & Folk en 1973, dans la collection Albin Michel, va publier en deux volumes, bien avant Assayas, un dictionnaire de la pop musique de A à Z qui est aujourd’hui introuvable. Il a été réimprimé en 1976 puis dans les années 90. Lorsque tu étais un ado dans les années 70, que tu écoutais du rock, cet ouvrage là te permettait d’avoir pas mal d’informations qui n'apparaissaient pas dans Rock & Folk ou Best qui ne comportaient pas forcément d’historique de chaque groupe ni de discographies exhaustives.

Tu lis beaucoup d’ouvrages sur la musique?

J’essaie de ne pas être monomaniaque et de m’ouvrir mais, à partir du moment où il y a un bon bouquin sur la musique qui sort, je me précipite dessus et je m’aperçois que je le dévore. Le dernier bouquin qui m’a particulièrement plu, même s’il n’était pas forcément très bien écrit, c’est la biographie de John Cale qui est sortie l’année dernière mais que je me suis procuré très récemment. C’est un personnage vraiment énigmatique avec un parcours étonnant. Ce qui m’intéresse dans ces bouquins c’est vraiment le parcours humain, les trajectoires de tous ces gens.

La production éditoriale est quand même assez moyenne et redondante dans le domaine du rock : il y a certes quelques bios qui sortent mais les sujets traités ou les biographés sont souvent les mêmes. Je pense notamment au mouvement punk qui fait couler encore beaucoup d'encre. Pourquoi ce manque d’audace selon toi ?

C’est difficile de trouver quelque chose d’intéressant qui n’a pas été dit, pas encore fouillé. Il y a une profusion d’ouvrages sur le punk parce qu’on fête les 35 ans de l’année 77 où sont sortis tous les grands albums de ce mouvement : le premier Clash, le premier Sex pistols, des Damned, le deuxième Ramones. Il y a ce côté anniversaire et puis ce n’est pas uniquement lié au punk rock mais, on est tourné vers le passé parce que les bons disques de rock sont derrière nous et de ce fait, on a tendance à revenir à ce passé. Pour faire un bon livre, il faut une histoire. Tu ne vas pas faire dix pages si tu écris sur un groupe qui a un an de carrière, qui a fait un album et une tournée. Il faut un parcours avec des moments de grâce, des moments d’oubli, des hauts et des bas, des moments où l’artiste est complètement lâché par tout le monde, viré de sa maison de disques, repart de zéro etc... Raconter l’histoire de Bashung par exemple c’est passionnant : une carrière qui s’étire sur quarante ans qui démarre dans les années soixante en même temps que Johnny Hallyday. Il a du succès au début des années quatre-vingt au moment de la New-Wave. Devant nous, c’est un film qui tourne, c’est un roman de Zola, c’est un parcours qu’aurait pu raconter Balzac. Moi je veux bien parler de jeunes artistes, mais ça va être très court...

Tu as la chance aujourd’hui de vivre ta plume. C’est un travail bien loin de l’ambiance des tournées, des groupes que tu as connus. N'est-ce pas trop pesant ?

C’est vrai que c’est assez pesant de travailler en solo. En général, même pour un travail collaboratif, on reste chez soi et on s’envoie sur Internet ce qu’on a fait dans la journée. Ce que j’ai vraiment apprécié comme écriture collective c’est de travailler sur des pièces de théâtre : avec Arnaud Viviant l’année dernière et puis une autre cette année avec un jeune metteur en scène. On était autour d’une table et on écrivait vraiment ensemble. C’est vraiment une expérience agréable lorsque tu es habitué à travailler seul.

Peut-on définitivement dire que les années 80 furent l’apogée du mauvais goût - surtout avec l’arrivée de l’électronique ?

En même temps les musiciens n’étaient pas obligés de s’en servir. Lorsque la boîte à rythmes est arrivée, le midi, le DX7, tout le monde a voulu ajouter ces sons. Les producteurs ont voulu remplacer les batteries par des boîtes à rythmes. Le vrai problème des années 80 c’est qu’il y a une nouvelle génération d’ingénieurs du son qui est arrivée mais qui ne savait plus enregistrer une batterie, qui ne savait plus où placer un micro pour enregistrer une grosse caisse ou une caisse claire. Moi, j’ai toujours préféré jouer avec un batteur, un pianiste mais, on a tous été séduits par cette technologie, ces synthés. Après, lorsqu’on réécoute, on regrette...C’est horrible, inécoutable. Même les artistes qu’on adore ont fait leur plus mauvais disques dans les années quatre-vingt. Même les Stones sont tombés dedans avec le producteur Steve Lillywhite en utilisant des samplers.

Les années 80 sonnent définitivement la fin du punk. Comment expliques-tu cet arrêt brutal ?

Le punk est un jaillissement, une explosion. Le mouvement punk dure un an, un an et demi. Ca démarre en 75, en 76 le genre arrive à maturité et en 77, il est récupéré par le show-business, par les médias, les couturiers etc...

Que nous prépares-tu prochainement ?

C'est déjà prêt. Ça s'appelle "Desperate Rock Wives". Je me concentre sur les compagnes de rock stars. C'est l'histoire du rock du côté féminin, des cuisines parce que le rock c'est quand même un milieu très macho où les femmes restent en retrait à attendre le retour du guerrier. J'ai fait des portraits des femmes de Presley, de Phil Spector. J'ai beaucoup travaillé sur archives et plus particulièrement sur des personnages des années 60 qui sont quand même les portraits les plus fous à raconter comme celui de Yoko Ono ou de Jane Birkin jusqu'à Courtney Love. Des vies qui sont loin d'être de longs fleuves tranquilles.

Crédits : Clémentine Baron

Merci aux Francos.

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