Jérôme de Missolz - Interview

07/05/2010, par Julien Bourgeois et Luc Taramini | Interviews |
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Le cadre serait plus le moment de l'écriture pour vous ?
il y a trois moments d'écriture. Il y a le moment où il faut écrire 10 ou 20 pages pour convaincre des gens de mettre du pognon sur le projet. C'est une espèce de leurre. Après il y a l'écriture sur le terrain, donc le cadre, et puis l'écriture au montage. Il y a un trajet continu entre le mental, l'anticipation, la présence au monde et la réécriture au montage qui est fascinant dans la réalisation d'un documentaire. Le film que je fais en ce moment représente trois ou quatre mois de montage. C'est pour ça que je suis un cinéaste un peu difficile à appréhender parce que je ne suis pas obsédé par le social, le groupe ou l'intime. Ce qui me motive c'est d'aller filmer Nusrat Fateh Ali Khan au Pakistan juste avant sa mort ou de me confronter pendant un an à des gens qui votent Front National à Vitrolles. Ça correspond à une curiosité pour la chose un peu limite ou un peu extrême que j'ai juste envie d'éclaircir. Après, le film restitue un point de vue ou une sensation à un instant donné. Depuis, j'ai oscillé entre des formes de fiction. J'ai fait une fiction musicale pour Arte qui s'appelle "Zone reptile", j'ai fait "La Mécanique des femmes " avec des comédiens, dont Christine Boisson, qui est un film extrêmement composé et musical. Et je m'apprête à partir l'année prochaine sur de la fiction totale avec un sujet sur les camps d'entraînement anti-émeute de la police.


Est-ce qu'il y a une forme de militantisme dans votre cinéma ?
Disons que je me sens concerné même si j'ai beaucoup de mal à adhérer à un mouvement ou un parti. J'ai une sensibilité de toujours pour la gauche, mais j'ai de plus en plus de mal à aller voter pour les gens qui la représentent.

Jerome de Missolz

Récemment, au Forum des images, j'ai assisté à une conférence d'Alain Cavalier. Quand on l'interrogeait sur son cinéma, la question de l'argent ou du budget revenait tout le temps avant même de parler d'histoire... Savoir gérer son budget = faire du cinéma, vous adhérez à ça ?
Oui, bien sûr, j'adhère totalement à cette vision. Certains de mes films qui ont le mieux marché m'ont coûté mille balles. Et souvent quand j'ai une pléthore de moyens (moins d'un million d'euros, je précise) quelque part, c'est une souffrance. Parce que, tout à coup, il y a une mécanique plus lourde qui m'enlève le plaisir. Bien sûr, pour faire des films de fiction, il faut du monde mais tout ça me pèse. Donc, pour ces raisons, je préfère les petites économies. (Il sort une caméra miniature de son sac) Vous voyez en venant ici j'ai filmé avec ça. Une Sanyo Xacti. Ça vaut moins de 200 euros et je suis en train de faire un long-métrage avec en mélangeant avec du super 8 et du 16. Avec cette petite caméra, j'ai retrouvé la même vibration qu'avec le 16 ou le super 8. Je peux la dégainer facilement. Comment voulez-vous filmer la vibration du réel si vous pointez devant les gens avec du HD et une équipe ? Il y a des scènes que je ne peux plus tourner avec des ingénieurs du son. Par exemple, quand je suis au milieu d'un groupe de gens défoncés à 5 heures du mat' et qu'il faut que je me fasse oublier... la notion d'équipe devient alors incompatible. Je suis donc pour ces petites économies et j'enrage quand j'entends le coût de grosses productions comme le film de Sfar sur Gainsbourg ou même les téléfilms jetables à plus de 2 millions d'euros, c'est quand même dément. Cavalier, j'aime bien. Il a commencé par faire de la fiction avec des acteurs avant de faire le raisonnement inverse. Maintenant il utilise sa caméra comme un stylo.


Revenons un peu en arrière à la fin des années 70, vous avez pas mal fréquenté les Etats-Unis dont vous avez tiré un petit film. Comment êtes-vous passé de la no wave à la pop anglaise ?
(Rires) Après avoir connu la no wave et Joy Division, je ne crois pas qu'on puisse passer à autre chose. En tout cas, rien ne m'a autant branché depuis. En 1978, j'ai un peu plus de vingt ans, je suis à Saint Etienne, je finis des études à la con, je vois arriver le punk et je me retrouve à Paris dans l'underground avec des gens qui passaient la nuit au Palace. A ce moment-là, je filme tout le monde, les Clash, Siouxie and the Banshees, Johnny Rotten, les Cramps, Richard Hell en super 8. Je suis au premier rang de tous ses concerts, je rentre sans accréditations, rien de rien. Vous imaginez ? Aujourd'hui ce serait impossible ! A la même époque Kowalski tourne la dernière tournée des Sex Pistols aux Etats-Unis exactement dans les mêmes conditions. Cette vibration, je vais l'avoir pendant trois ou quatre ans. Je me mets à organiser des soirées à l'Olympic Entrepôt en faisant venir des artistes comme Lydia Lunch ou des cinéastes comme Amos Poe, Vivienne Dick, les frères Mitchell. Je vois James White aux Bains Douches, c'est le mariage de tout ce que j'aime : le free jazz, le funk, le punk... c'est d'une créativité et d'une énergie incroyable. C'est vrai que je me suis amouraché de cette scène, allant jusqu'à faire un périple à New York, Los Angeles et surtout San Francisco. Là-bas, je filme tous les groupes de l'époque, des trucs inouïs comme les Dead Kennedys etc.

Vous en avez fait quelque chose, de ces heures de tournage sauvage ?
Ben oui, j'en ai fait un film de 14 minutes "Entrées de secours". Un condensé de plusieurs années de tournage. C'est marrant comme les gars de 25-30 ans d'aujourd'hui le redécouvrent et l'aiment. Dans ce film rien n'est synchrone, j'ai refait une espèce de bande son complètement pétée avec les Stooges, Cabaret Voltaire, Throbbing Gristle... j'ai tourné en super 8 et j'ai tout remonté image par image en les gonflant en 16 mm. Je voulais vraiment retranscrire la fureur du lien entre l'électricité de la musique et la perte d'identité dans les villes.


En 1992 pourquoi allez-vous filmer Liverpool plutôt que sa voisine Manchester ?
Mais je suis allé à Manchester ! J'y ai rencontré Tony Wilson, Vinnie Reilly de The Durutti Column, les Happy Mondays, mais Manchester me semblait surfaite. C'était une ville de yuppies, très fric et totalement connectée à l'Europe alors que Liverpool n'avait pas bougé depuis le Blitz, on voyait encore des trous béants. Et cette âme, ce flux poétique qui lie les gens au travers de la musique, de la lumière, de la bonne bière et du foot m'a vraiment ému. A Liverpool, il y a quelque chose qui vous prend immédiatement aux tripes, ce décor désolé, l'air salé de la mer dont parle si bien Ian McCulloch dans le film... Pour moi, c'était l'idée de faire un pèlerinage personnel par rapport à une musique qui m'a porté dans ma jeunesse afin de voir ce qui s'y passait encore trente ans plus tard. Du coup, j'ai découvert cette nouvelle génération de musiciens, les Echo & the Bunnymen, les frères Head. Au début, je n'étais pas super fan de leur musique, je les avais un peu ratés en 84/ 85. Je les ai vraiment découverts à travers le film. Et puis, cet attrait pour l'Angleterre s'est fait aussi grâce à des journalistes musicaux français comme Jean-Daniel Beauvallet. Du coup, j'ai eu envie d'aller voir par moi-même.

 

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