Vous semblez très attaché à la nature. Est-ce que cet amour de la nature influence et inspire votre musique ?
Tout à fait. Le fait est que vous ne pouvez regarder ce qui est beau dans la nature sans aussi y voir en même temps quelque chose de terrible. Tout est mélangé d'une façon tout à fait merveilleuse qui m'inspire un sentiment de révérence. Même quand on a le sentiment d'avoir oublié ce qui est sacré, ce souvenir revient parfois à travers ce qui nous semble blasphématoire. Comme quand quelqu'un détruit un espace naturel, cela semble un blasphème, ça me rend furieux, et c'est peut-être ainsi qu'on peut parvenir à trouver ce qui est sacré, en considérant les choses qu'il nous semble le plus insupportable de voir détruites. Nous regardions tout à l'heure la tapisserie de "La Dame à La Licorne" au musée du Moyen Âge, que je n'avais jamais vue en vrai. Ma mère m'a ramené un livre au retour de son séjour ici l'an dernier et me l'a montrée. Et c'est l'une des choses les plus émouvantes qui m'ait été donnée l'occasion de voir. L'avez-vous déjà vue ?
Non.
Vous devriez, c'est juste à côté d'ici ! Cela représente un monde dans lequel des humains se tiennent sur une île entourés d'animaux et ça m'évoque le monde auquel nous avons appartenu et duquel nous avons été propulsés ici pour nous perdre. La contemplation de ce monde de plantes, d'animaux et d'espaces naturels en disparition est pour moi une source de grande joie et de grande tristesse à la fois, et l'art est le plus à même d'exprimer ces sentiments confus.
J'ai lu que vous aviez obtenu un doctorat en ornithologie ?
Non, je n'ai qu'une maîtrise. J'ai pensé continuer, mais j'aurais dû abandonner totalement la musique, ce que je ne souhaite pas actuellement.
Peut-être plus tard ?
Peut-être, on ne sait jamais. J'ai postulé pour un doctorat en biologie à l'Université du Texas, et j'ai été admis, mais j'aurais eu à suivre une année intensive en chimie, physique et mathématiques. Ça aurait été la pire année de ma vie, et j'aurais eu à abandonner la musique. Puis continuer 6 années d'études supplémentaires, mais je ne souhaite pas devenir professeur.
Chercheur ?
J'aimerais écrire. J'ai une licence en littérature anglaise et une autre en biogéographie, c'est-à-dire l'étude de la distribution des êtres vivants. J'aimerais donc écrire des articles sur la Nature. En ce moment, je m'intéresse beaucoup à la Guyane, et j'essaie d'écrire un article sur les travaux d'un botaniste originaire de la Caroline du Nord qui a collecté des plantes de cette région. Je pense que les gens ignorent trop souvent ce qu'est le travail du scientifique. Les scientifiques, qui passent tant de temps et consentent tant d'efforts pour arriver à une compréhension des choses ne prennent pas le temps de communiquer ces savoirs à ceux qui ont besoin de les entendre. J'aimerais donc parvenir à combler ce fossé.
Hésitez-vous parfois encore à poursuivre votre carrière musicale ou bien entamer une carrière scientifique ?
Seulement deux fois par jour (rires). Non, je pense que les deux sont conciliables.
Pour avoir obtenu ce master, vous devez avoir un bagage scientifique important. Pensez-vous que ces connaissances vous aident d'une certaine manière dans la composition musicale ?
Oui (rires), ça aide évidemment. Parce que ça apprend à observer les choses. Le monde s'ouvre à vous sous des angles nouveaux. Il est intéressant de penser aux aspects mathématiques de la musique. Par exemple la manière dont sont construites les chansons sur un certain nombre de temps à la mesure, il est parfois intéressant d'ajouter un temps supplémentaire et de voir ce qui semble le plus naturel car souvent rester dans un ¾ ou un 4/4 est lassant, ce n'est pas si naturel. Le temps tel qu'on en fait l'expérience ne s'écoule pas de cette façon. Il y a des arrêts et des démarrages, le temps s'étire et se compresse, et la musique peut l'exprimer. La musique entretient une relation étrange avec le temps et un morceau qui dure 3 minutes peut sembler durer toujours ou un morceau plus long sembler plus court. Cela agit sur le cerveau d'une manière mystérieuse.
Au sujet de vos influences, vous considérez-vous comme l'héritier de quelqu'un comme Will Oldham et plus généralement de l'alt-country ?
Vous savez, j'aimerais prendre l'alt-country et la balancer dans ce fleuve ! Je pense que c'est un terme insignifiant. Americana aussi. Généralement, c'est un terme réducteur et péjoratif qui veut designer un groupe qui porte des chapeaux de cowboy et qui joue de la pedal steel. C'est vraiment injuste. Je pense que Will Oldham est quelqu'un à part. Il est vraiment très bon. Pas seulement parce qu'il écrit des chansons calmes et joue de la guitare acoustique, mais par l'espèce de mysticisme et l'humour que ses chansons dégagent. C'est ce qui le rend si spécial. Evidemment, tout musicien, tout artiste se trouve à une intersection où ses sources d'influences convergent, toutes ces choses dont on fait l'expérience dans sa vie, comme ce dont je parlais au sujet de la musique d'église. Je ne joue pas nécessairement ce genre de musique, mais il en reste des échos au plus profond de mon cerveau à force de les avoir entendues. J'ai donc certainement été influencé par énormément de choses différentes. Et parfois, on est influencé par ce que l'on n'aime pas. On se dit : "je ne veux surtout pas ressembler à ça". Il est important pour moi dans mon art de garder des mystères et des choses cachées. Je n'aime pas trop les chanteurs qui te sortent tout, qui servent leurs émotions sur un plateau. Vous savez de quoi je parle ! Je ne vais dénoncer personne. Il y a une façon sincère de le faire et une sorte de façon truquée. Il est difficile de les distinguer. Ma chanteuse préférée est probablement Nina Simone. On ne sait jamais ce qui va sortir de sa bouche, elle est capable d'exprimer tant d'émotions en une seule ligne. Elle peut faire passer tant de sortes de sentiments et il y a tant de voix différentes qui semblent vivre en elle. Elle sait aussi les intégrer de belle manière. C'est une chanteuse incroyable. Maintenant que j'y pense elle feignait parfois la timidité, mais à d'autres moments, vous savez, elle se donnait complètement. C'est un maître. Mais les gens qui font dans l'emo, je pense qu'ils font fausse route, il y a mieux à faire que de crier tout le temps. C'est un sentiment monochrome. Et il y a d'autres gens comme Stevie Wonder. Il est génial et, vous savez, il ajoute tous ces petits ornements à son chant qui pour la plupart des chanteurs ne passeraient pas. Ça n'aurait aucun effet, mais lui, quand il le fait, c'est génial. Comment ça se fait ? C'est difficile à dire.
Pour conclure, quel album préférez-vous de Palo Santo et de Black Sheep Boy ?
Je ne peux pas répondre à cette question. J'ai lu une interview de Bill Callahan où il disait qu'il n'aimait ses albums que 3 à 4 mois après les avoir finis. On est toujours insatisfait de son travail après l'avoir fini, parce que ça signifie que vous êtes prêt à passer à autre chose. Et je ne peux m'imaginer dans cette situation : "Ouah ! Je ne peux pas faire mieux. J'en ai fini. Je vais bientôt pouvoir prendre ma retraite". Vous savez, c'est le jour et la nuit. Ils sont si différents. Vous ne pensez pas ? Je garde des bons souvenirs des deux. Shearwater est évidemment plus proche de mon cœur, mais j'aime aussi les albums d'Okkervil River.
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