Julien Bourgeois - Interview

13/06/2012, par Luc Taramini | Interviews |
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Il est photographe depuis une petite dizaine d’années, portraitiste précisément. Il aime la musique et a photographié pour la presse nombre de musiciens et réalisateurs. En secret, il nourrit une passion pour la pop suédoise qu’il a transformée en véritable quête. De ses périples scandinaves, Julien Bourgeois a rapporté un livre de photos et une application iPad sous le titre "Swedish Music Landscape". Recueil à l’atmosphère ouatée, où flotte un délicat parfum de cannelle et de mélancolie et où, surtout, la Suède, à travers ses artistes à la fois proches et distants de l’objectif, demeure insaisissable.

 Julien Bourgeois

Comment est né le projet ?

C’est venu d’un constat que sur mes étagères il y avait de plus en plus de disques de groupes suédois qu’au départ je n’identifiais pas comme tels. Petit à petit, je me suis intéressé à ces musiciens, j’allais voir des concerts à l’institut suédois. L’idée de départ, c’était de contacter des musiciens et de leur demander de m’emmener dans les endroits qui inspirent leur musique pour essayer de trouver un lien entre la Suède, leur musique et le succès de tout cela.

A l’issue de ce projet, as-tu trouvé les réponses à tes questions ?

Oui j’ai eu des réponses assez précises même si ces musiciens gardent une petite part de mystère. Dès leur plus jeune âge, ils apprennent la musique de façon assez ludique qui est assez éloignée de la nôtre. Ensuite, il y a aussi la maîtrise de l’anglais qui aide à franchir les frontières. C’est un petit pays de 9 millions d’habitants, la nécessité d’exporter leur musique est vitale. Par ailleurs, ils aiment les nouvelles technologies et la nouveauté en général. Cela explique qu’ils se sont rués sur internet pour diffuser leur musique avec un sens du marketing, de la promotion et de la diffusion très développé. C’est le cas de groupes comme First Aid Kit, Taxi Taxi !, Peter, Bjorn & Paul qui doivent tout à internet.

Qu’est-ce qui te plait dans la pop suédoise ?

L’efficacité de leur musique. L’archétype c’est le format folk pop avec une mélodie accrocheuse et des arrangements soignés. Il y a rien qui dépasse, c’est bien rond, tout fonctionne. L’artiste qui symbolise le mieux cela dans mon livre, c’est Jens Lekman. D’ailleurs, comme c’est la personne qui m’a accordé le plus de temps, je lui ai donné une place centrale.

Frida Hyvönen

Etais-tu prédisposé à travailler avec des musiciens suédois ?

Je ne sais pas. A mes débuts de photographe, c’est vrai que j’ai rencontré Peter Von Poehl quelques mois avant la sortie de son premier album, ensuite il y a eu Frida Hyvönen que je connais bien et puis, pour ce livre, j’ai fait la rencontre de Jennie Abrahamson qui m’a beaucoup aidé et qui est devenue une très bonne amie. Sur 35 musiciens photographiés, ce projet m’a permis de créer des liens avec 6 ou 7 d’entre eux.

Tu as toujours été clair sur ta démarche avec chacun d’eux ?

Oui, j’ai toujours dit que c’était pour un livre sans savoir s’il pourrait exister un jour. Les finances existaient pour les photos mais pas pour l’impression. J’avais dans l’idée de trouver un éditeur pour le réaliser mais après quelques déboires j’ai décidé de fabriquer moi-même l’application iPad et finalement en discutant avec les gens de Microcultures, de faire aussi un livre papier. Le livre est sorti avant l’application qui est prévue d’ici à la rentrée.

Qu’as tu appris de la culture Suédoise à travers ce projet ? Dans ta préface, tu parles de la loi du Jante qui est profondément ancrée dans l’esprit nordique.

Oui, c’est une modestie profonde qui n’exclut pas le succès. Chez les Suédois, le fait de réussir n’est pas une honte, mais étaler sa réussite si. Il ne faut rien montrer, ne pas se croire spécial ni au-dessus des autres. C’est un héritage commun à tous même si cela tend à changer un peu avec la mondialisation, les réseaux sociaux, le culte du moi. Comme partout la société suédoise évolue et met à mal ses valeurs.

Jens Lekman

Quoi d’autre ?

Pour eux c’est inconcevable, comme c’est le cas dans notre société latine,  de s’engueuler entre amis sans que cela puisse avoir des conséquences irrémédiables. Les Suédois détestent le conflit. Quand il y en a, il le fuit, ne crève pas l’abcès. Personne ne te dira jamais non. Tout le monde va esquiver ou fuir et tu devras comprendre tout seul que ça veut dire non. Parfois ça peut-être un problème comme avec l’éditeur qui m’a dit oui tout le temps et qui a fini par ne plus répondre à mes relances. Les Suédois sont les Japonais nordiques. Tout le monde est très poli, fait très attention à l’autre mais ne dit pas forcément ce qu’il pense.

As-tu des regrets ?

Non. Peut-être le fait de ne pas avoir présenté davantage de musiciens. A un moment donné, il faut savoir s’arrêter. A la base j’avais fait une liste de 50 musiciens.

Comment as-tu procédé au choix des artistes ?

Le but était de représenter un peu toutes les tendances de cette scène suédoise. Des gens connus comme Frida Hyvönen ou Ane Brun et des personnes plus confidentielles. J’ai essayé de faire en sorte que chaque musicien en représente d’autres. Certains sont producteurs, d’autres ont monté leur maison de disque, certains ne sont pas signés ou alors sur des labels confidentiels, d’autres sont sur des majors, certains sont artistes solos et d’autres jouent sur les projets des copains etc.

Avec ce projet quels enseignements tires-tu sur ta pratique de la photographie ?

Disons que j’ai senti un changement dans ma façon de faire des photos parce que je n’avais pas la contrainte des codes de la photo de presse. A Paris, j’essaie que la ville ne soit pas trop identifiable, qu’il n’y ait pas trop de décor. Pour ce projet c’était l’inverse. Une photo comme celle de Jens Lekman tout petit au milieu des rochers, ne passerait pas en presse. Tout comme cette photo du couple qui tourne le dos à l’objectif. J’ai aussi pu faire beaucoup de portraits en pied ce qui m’arrive rarement. Le paysage prend beaucoup d’espace, on a l’impression que les sujets sont posés dedans. J’aimerais pouvoir transposer cette approche nouvelle dans mon travail au quotidien.

Peter, Björn & John

L’aboutissement de ce projet te donne t-il d’autres envies ?

Le livre de photos m’a toujours plus intéressé que l’exposition. L’objet livre, c’est un espace de prédilection pour moi. D’ailleurs, mon projet de fin d’études était déjà basé pour moitié sur le livre. Je suis en train de prévoir le deuxième livre sur le même schéma mais dans un autre pays.

Toi qui es un garçon d’image, quel rapport as-tu entretenu avec l’écriture des textes de ce livre ?

Il a été laborieux car je voulais un style à la fois simple et efficace. Je voulais que les gens puissent se projeter dans ce que j’avais vécu à travers des textes impressionnistes qui accompagnent les photos. Je n’ai aucune velléité d’auteur. L’important reste les photos. Mais j’avais bien conscience qu’il fallait un peu d’histoire pour que ce ne soit pas frustrant.

Quel type de lien se créait à chaque rencontre ? Comment tu vivais la chose ?

Ils ont tous acceptés la règle du jeu écrite dans mon mail. J’avais donc le sentiment d’être un photographe qui venait pour faire des photos. Mais au final on parlait plus qu’on ne faisait des photos. La séance photo n’était qu’un moment dans la rencontre. Ce qui était intéressant dans ce projet c’est que j’avais le temps. J’ai passé deux jours chez Frida Hyvönen, une journée entière avec Jens Lekman. Je n’ai jamais passé moins de deux heures avec quelqu’un. Mais comme j’ai l’habitude de travailler rapidement pour la presse, j’obtiens ce dont j’ai besoin en 20 minutes. Ça laisse du temps pour la conversation. J’avais aussi des questions à leur poser sur la musique en Suède. Pourquoi vous exportez aussi bien votre musique ? Pourquoi autant de monde fait de la musique chez vous ?

Pourquoi fais-tu des portraits ?

C’est juste le plaisir de rencontrer des gens au-delà du plaisir de faire des photos. J’avais une grosse timidité à vaincre. Quand j’étais étudiant je ne faisais pas de portraits. C’est en dernière année que j’ai osé. Le portrait exige un rapport frontal aux autres. Il faut savoir gérer les émotions du sujet, le rassurer, le mettre à l’aise. Pour cela tu dois acquérir de la confiance en toi ou en dégager même si ce n’est pas le cas. Je crois que quand tu fais un portrait, même si tu doutes, il faut toujours montrer l’inverse à la personne qui est devant ton objectif, sinon il y a un vrai risque que le sujet prenne le dessus sur toi et te propose des choses qui ne te conviennent pas. Cela  m’est arrivé au début.  Donc, je préfère faire comme si je savais ce que je faisais à chaque fois. Et au final, je le sais puisque que je sais ce que je ne veux pas.

Peter Von Poehl

Sur ce projet, tu as travaillé avec quel matériel ?

Toujours en pellicule et en moyen format, 6x6, sauf certaines photos  qui sont au format 24x36. Et avec deux appareils, un Hasselblad et un Voïghänder qui est un appareil à soufflet.

Quand tu fais une photo, as-tu déjà réfléchi à la raison pour laquelle tu déclenches ?

Déjà j’aime travailler en argentique parce que je ne vais pas voir tout de suite le résultat. Je vais devoir l’imaginer jusqu’à ce que je développe la photo. Et ça c’est un processus important pour moi. Et aussi le coût. A chaque fois que j’appuie sur le bouton, ça me coûte quelque chose, donc je fais gaffe à ce que je fais. Pour ce projet, j’ai fait bien sûr plus de photos que pour une séance normale et ce qui me procure du plaisir, c’est de me dire que chaque portrait que je fais sera différent du précédent et qu’il ira s’imbriquer dans une grande fresque imaginaire de tous les portraits que j’ai déjà faits.

 

Ndlr : on peut notamment se procurer ce beau livre sur le site de nos amis de Microcultures en cliquant ici.

et consulter le site de Julien Bourgeois

 

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