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KENT
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Quelles sont tes
influences graphiques principales ?
En fait, je n'ai pas fait de bandes dessinées pendant quasiment vingt ans, je me suis arrêté en 1986, par là, et je m'y suis remis il y a quelques temps parce qu'une amie m'a demandé d'illustrer une petite histoire sur le réchauffement climatique et la montée des eaux. Je n'avais pas fait ça depuis longtemps, et puis ça avait un côté didactique, pour les enfants. Mais j'avais toujours continué à dessiner des illustrations, surtout en studio, en fait, parce qu'il y a souvent des temps morts, et au lieu de glander, j'avais toujours des petits cahiers sur lesquels je faisais des croquis. Auparavant, je pouvais te citer comme influences Pratt ou toute l'école noir et blanc, tout ça... Et là, tout ça était tellement loin, je me suis simplement dit comment j'illustrerais le disque et les premiers trucs qui sont venus, c'était les illustrations couleur, et c'était évident que c'était à la manière des revues de science-fiction des années 50-60, avec la musique, ça allait avec ça. Après, on peut analyser : pour moi, c'était encore l'époque de l'innocence. Quand on entend cette musique-là ou que l'on voit ce genre d'illustrations, on retombe nous-mêmes dans l'innocence, et c'était aussi le propos du disque. Aujourd'hui, le futur, il est en 3D sur Photoshop, au cinéma, il en fait dix fois trop, je le trouve paranoïaque et enfermé alors qu'avant, tout paraissait possible. D'où la chanson "La Nostalgie de l'avenir". Pour la déclinaison en noir et blanc, je voulais plus de noir que de blanc, et si j'avais eu dix ans pour faire l'album, je crois que j'aurais fait de la gravure sur bois. Je voulais vraiment m'inspirer de Frans Masereel (graveur sur bois belge du début du 20ème siècle, ndr), de ce qu'il a pu faire… Il y a un petit livre qui s'appelle
"La ville" où il fait des scènes
de vie sur des pavés, la nuit, c'est magnifique,
ou encore une autre œuvre où l'on voit déambuler
un homme qui se lève jusqu'au moment où il
se couche, tout ça en gravure sur bois. C'est très
expressionniste. Les expressionnistes allemands aussi...
J'étais plutôt barré là-dedans.
Faire quelque chose de très stylisé, faire
des files avec des grands immeubles, avec la perspective
cavalière, qui est déformée, ce sentiment
de malaise. Je trouvais que ça apportait une touche
naïve.

Ton chant a largement
évolué, ne serait-ce que depuis "Bienvenue
au club". Hormis Scott Walker, tu as eu des modèles
vocaux, pour cet album-là ?
Je n'ai pas cherché à faire Scott Walker, qui a une voix à tomber, surtout maintenant, c'est encore pire qu'avant, cette voix qui descend, large... Non, je me suis adapté au genre. Parce que c'est un genre que j'aime beaucoup. Toute l'école crooner me plaît beaucoup. Ça va faire vieux con, ce que je dis, mais le rock, c'est rare quand ça me surprend, et ça ne remplit pas une année d'écouter des disques qui surprennent. Et donc, comme j'aime écouter de la musique, je vais voir ailleurs et ça fait quelques années que je suis retourné à l'époque crooner. D'un point de vue musical, et pas seulement au niveau des personnages : Dean Martin est attachant, Julie London aussi, mais ce qu'il y avait derrière, les arrangements et orchestrations, c'est formidable.
Quelle est ta démarche
lorsque tu élabores tes textes ?
Au niveau du texte, il y a des thèmes et des propos qui sont, quoi que je fasse, toujours les mêmes, que je les prenne par le petit bout de la lorgnette ou par le télescope, ce sont des obsessions, je m'en suis rendu compte il y a quelques temps, donc je fais avec. Après, pour qu'il n'y ait pas de répétition, c'est le placement de la caméra qui fait la différence, la manière d'aborder le sujet, sous quel angle on le prend, sous quel vocabulaire. Depuis un certain nombre d'albums, je fais attention au vocabulaire. Mais le plus important, pour moi, c'est la curiosité, l'exploration. Musicalement ou en écriture, ce qui m'intéresse, c'est l'exploration. Je me demande : "Est-ce que j'ai déjà écrit de cette manière-là, sous cet angle ?", et j'y vais. Je fais de la musique comme des réalisateurs font du cinéma. Martin Scorsese va faire un film sur les gangs de New York, puis un film de gangsters, puis peut être un film de science-fiction, ce qui nous intéresse, c'est de savoir comment il va aborder le genre. C'est comme ça que j'aborde la musique.
Avec Starshooter,
tu as été un des principaux acteurs du punk-rock
en France. Les années ont passé, les choses
ont évolué, est-ce qu'il te reste quelque
chose de tout ça, une leçon à retenir
de cette époque, et que tu as gardée en toi
?
Tu sais, la mémoire nous joue des tours, elle embellit toujours les souvenirs, et ce qu'on était, on pense avoir toujours pensé un truc alors que ce n'est pas vrai. Je pense que j'aurais aimé, il y a trente ans, rencontrer un mec de 50 ans comme moi, ça m'aurait plu ! (rires). Quand on est rentré en studio avec notre premier producteur, Michel Zacha, qui venait de la génération d'avant, alors qu'on a dix ans d'écart, il avait une barbe comme ça, il avait joué dans "Jésus-Christ superstar", dans "Hair". Il se définissait comme "la sage-femme du punk-rock", car il produisait tous les premiers 45 tours de tous les groupes punk français (rires). Lorsqu'on est rentré en studio avec lui, je me disais : "il n'a rien à voir avec nous", et deux minutes après, on était potes, on se parlait, j'aimais bien ce qu'il racontait, j'aimais bien comment il nous écoutait. Et je pense avoir gardé ça de cette époque. Une chose qui dépasse le punk, et je pense que si je n'avais pas été punk, j'aurais été comme ça, c'est le non-conformisme. Le non-conformisme, c'est toujours selon l'endroit où tu te places. Starshooter, c'était un groupe rock non conformiste dans le rock. Même la "rock'n'roll attitude", ou la "punk attitude", on faisait de la provoc' par rapport à ça. Ce qui était intéressant, c'était de déranger, quoiqu'il en soit. A l'époque punk, on ne buvait pas de Valstar, mais du lait-fraise, on ne prenait pas de dope, on avait des baskets et on faisait du sport, aujourd'hui ça n'a plus de sens, tout le monde fait ça. Pareil lorsque je suis arrivé dans la chanson, avec mon bagage de rocker, ça déplaçait un peu les meubles, les prêtres de la chanson française qui disaient : "c'est pas de la chanson, ça se peut pas, ça fait déplacé" (rires) !
Au cours de ta carrière,
tu as collaboré avec de nombreux artistes, notamment
sur "Bienvenue au club", avec M, Laurent Voulzy...
D'autres collaborations sont en projet ?
Tu sais, il n'y a vraiment
que dans "Bienvenue au club" où je suis
allé vers les gens, c'était une période
où j'étais très ouvert, vachement content
de ce que j'entendais autour de moi, j'étais heureux,
dès que j'allais à un concert, je trouvais
ça bien. Et encore, des invités, il y a la
moitié qui n'a pas pu être là, ou bien
je me disais que ça allait faire tarte à la
crème. Pour les autres collaborations, principalement,
ce sont les gens qui viennent me voir. Ce qui est marrant
dans ce genre d'attitude, c'est de se dire :" Tiens,
je l'intéresse, lui ?" Et ça fait parfois
de grands écarts. Sandie Trash me demande de chanter
sur leur disque, et de l'autre côté, des férus
de chanson française qui voudraient que je participe
à leur festival des mots… Je suis assez fier
de ça. C'est pas toujours bien vu, certains estiment
que le rock et la chanson ne se marient pas, ce que je ne
comprends pas. Après trente ans dans ce milieu-là,
on continue à se foutre sur la gueule, c'est tellement
infantile. Mais c'est toujours là, présent.
Un rocker qui rentre dans la chanson, ça fait sourire
et c'est plutôt bien, par contre quand tu arrives
avec une réputation de chanteur dans le monde du
rock, ce sont des portes qui se ferment. Le rock est fermé,
orthodoxe.
Tu as toujours voulu
chanter en français ?
Je n'ai pas voulu chanter en français, je ne sais parler qu'en français, donc je ne sais chanter qu'en français. Mais j'aurais voulu chanter autrement, j'en suis incapable. J'ai un accent de merde, je ne sais pas écrire en anglais. Il aura fallu que je parte en Angleterre ou aux Etats-Unis pour avoir l'audace de le faire. Même en allemand, ça me plairait de chanter en allemand (rires !). Avec Starshooter, on a commencé en yaourt, un mauvais anglais, des phrases sans queue ni tête. Et quand on a commencé à avoir un public et qu'on nous a réclamé des maquettes, ça devenait un peu difficile... Ceci dit, si on avait continué, ç'aurait peut-être fait un genre, on n'a pas eu l'audace de chanter en yaourt jusqu'au bout, je sais pas (rires)! Donc il a fallu faire des textes en français, c'est moi qui m'y suis collé parce que j'étais le chanteur du groupe, on m'a désigné. Et après, entre écrire des textes et devenir auteur, il y a encore une petite différence. J'écrivais des histoires un peu cul-cul, typiquement rock'n'roll, genre "j'ai une grosse voiture", "t'as vu la blonde, j'veux me la sortir". Et à côté, au milieu de ça, il y avait quelques chansons chroniques sur la vie de tous les jours, au lycée technique, les week-ends où on se fait chier, les histoires de fugues, et ça a fait mouche, plus que l'histoire de la Cadillac. C'est Etienne Roda-Gil, qui aimait beaucoup Starshooter, et qui m'a dit un jour: "Toi, tu es un auteur." Vlan ! A l'époque, j'étais dans une période où je ne le respectais pas, c'était tous des vieux cons, donc je vois ça arriver, quand même un peu impressionné parce qu'il avait fait des disques et pas moi.
[suite]
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