Kindness - Interview

03/11/2014, par | Interviews |
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Alors qu'il était à l'affiche du Pitchfork Music Festival, rencontre avec Adam Bainbridge aka Kindness pour en savoir plus sur l'élaboration d'"Otherness", son nouvel album.

Kindness

Vous aviez déjà entamé le travail sur "Otherness" lorsque Devonté Hynes vous a proposé de travailler sur son propre disque.  Cette collaboration a-t-elle eu une influence sur Otherness ?

En fait tout a commencé lorsque je suis allé lui rendre visite à New York en janvier 2013. A l’époque j’avais juste des ébauches d’idées que je lui ai fait écouter. Instantanément il a eu des pistes à me proposer pour faire évoluer ces maquettes. Comme j’étais à New York pour trois semaines il m’a proposé de travailler ensemble sur ces titres. Les chansons de son album étaient quasiment terminées et il devait entrer en studio pour les boucler. A l’arrivée nous avons fini par travailler uniquement sur son disque ! (rires). Du coup il m’a promis de venir à Londres pour travailler sur mes chansons. Il a tenu parole: pendant les deux jours d’enregistrement dont nous disposions, nous avons effectivement travaillé sur mon disque, mais nous avons également peaufiné le sien ! Donc oui, nous nous sommes mutuellement influencés sur nos albums respectifs.

Il y a beaucoup d’invités sur ce nouvel album (Kelela, Robyn, Ade, Devonte Hynes). Était-ce un choix et pourquoi ?

Même si à la base je voulais inclure des amis dans ce nouveau projet, ce n’était pas un choix délibéré d’avoir autant d’invités. Tout s’est fait naturellement, au hasard des rencontres. Otherness doit beaucoup à tous ceux qui ont participé à son élaboration. Ils sont tellement talentueux que j’avais envie de voler leur savoir-faire pour l’inclure dans mon album (rires). Ce deuxième album allait forcément être différent du premier. Un premier disque est quelque chose de tellement personnel. C’est comme ta première déclaration au public en tant qu’artiste. Une fois que tu as passé ce cap tu te sens plus libre de passer à autre chose. Par exemple, les gens étant maintenant habitués à ma voix, pourquoi ne pas emmener les chansons ailleurs avec d’autres chanteurs ?

Qu’ont apporté tous ces invités à Otherness ?

Principalement une façon incroyable de poser leur voix sur les chansons. Je ne me suis jamais considéré comme un chanteur, c’était donc un bonheur incroyable de travailler avec Kelela, Robyn et les autres. Je les considère tous comme faisant partie de ma communauté. Nous avons tissé des liens forts. C’est pourquoi j’ai pu les amener à essayer des pistes qu’ils n’auraient jamais tenté sur leurs propre projets.

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Tu t’investis dans des projets artistiques variés (vidéos, production pour d’autres, remixes..). As tu grandi dans une famille qui t’a encouragé dans tes aspirations artistiques ?

Oui, dès le plus jeune âge. Je suis venu à la vidéo en m’accaparant le caméscope de mon père et en filmant tout ce que je pouvais. Je suis en train de digitaliser toutes ces bandes et j’entends mon père me demander en permanence "Mais pourquoi tu filmes ça, ce n’est pas intéressant, arrête de filmer, les cassettes coûtent une fortune !". Il a cependant été très compréhensif car après je lui ai piqué son appareil photo, puis sa collection de disques quand j’ai commencé à mixer. Je leur dois beaucoup car ils m’ont laissé une grande liberté.

Ton disque précédent était produit par Philippe Zdar. Tu étais seul à la production pour Otherness. Était-ce important pour toi de garder le contrôle pour concrétiser toutes tes idées ?

Oui et non. J’aurais été incapable d’achever le précédent sans Philippe. Il m’a tellement appris que je me suis senti plus en confiance pour franchir le cap. Un producteur classique se serait contenté de faire son job et j’aurais dû à nouveau faire appel à quelqu’un pour Otherness. Je lui dois beaucoup.

Je me souviens de t’avoir vu jouer live lors de la promo de ton album précédent. Je ne savais pas à quoi m’attendre et j’ai assisté à l’un de mes meilleurs concerts depuis un bon moment. Les chansons empruntaient un virage plus funky, étaient parfois méconnaissables par rapport aux versions studio. A quoi devons-nous nous attendre pour la nouvelle tournée?

À toutes les chansons de la précédente tournée et quelques-unes du nouvel album (rire).  Les nouvelles chansons sont beaucoup plus difficiles à adapter à la scène. Ce disque est plus basé sur des humeurs, il y a moins de chansons dansantes. Pour l’instant on en joue deux ou trois maximum par set car on n’est pas encore certains d’avoir trouvé la bonne formule. On y travaille encore avec le groupe. Par contre la réaction du public aux morceaux les plus anciens est incroyable. Ils chantent les paroles des chansons, dansent comme des fous alors que ce n’était pas le cas il y a deux ans. Il faut croire qu’ils ont eu le temps de bien les écouter depuis.

Tu parles souvent du fait que tu n’as jamais trouvé ta place dans la scène musicale londonienne. Depuis, tu as habité à Philadelphie, Berlin et Genève. Y as-tu trouvé quelque chose qui te manquait à Londres ?

Je vois les choses différemment maintenant. J’ai vraiment l’impression de faire partie d’une communauté. Que je sois à Londres, Berlin, aux États-Unis ou ailleurs, j’ai la possibilité d’envoyer un email à un ami et je sais que l’on va être sur la même longueur d’ondes pour ce qui concerne la musique si l’on doit travailler ensemble. Même si Otherness a bénéficié de l’apport d’amis de différents pays, il reste cependant un album avec une seule vision, la mienne. Mon job est de concentrer tous leurs apports et de les filtrer à ma façon. Par contre, j’ai du mal à imaginer un album sur lequel  je ferais tout de A à Z. Impossible pour moi d’envisager un disque avec dix chansons sur lesquelles je chante.

Penses-tu que tes origines et le passé de ta famille ont apporté quelque chose à ta musique ? Comment le fait de grandir à Peterborough t’a façonné musicalement ?

C’est intéressant que tu poses cette question, car le titre de l’album est une référence directe à cela. A Peterborough, la ville où j’ai grandi, j’ai souvent eu l’impression d’être mis à l’écart, d’être un outsider. Ma mère est Indienne et mon père est Anglais. Ça m’a toujours donné des perspectives différentes sur tous les aspects de ma vie, surtout d’un point de vue culturel. Le nouveau terme politiquement correct pour désigner les gens dont les parents sont d’origines différentes est bi-culturel. Ça résume très bien ce que je ressens au fond de moi. Je retire les bénéfices des deux cultures au quotidien, j’établis des liens entre elles en permanence.

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"Otherness" est un album qui demande plus d’efforts que le précédent pour être apprécié à sa juste valeur. "World, you need a change of mind" était plus un album pour faire la fête. Cette évolution s’est-elle faite naturellement ?

Oui, la musique est venue d’elle-même sans réelle décision de se détacher du disque précédent. Cela ne me dérange pas qu’il soit plus dur à comprendre et apprivoiser. Je suis conscient qu’il est assez dense, et j’espère vraiment que les gens auront la patience de le laisser se dévoiler. Je n’ai pas voulu noyer les morceaux avec des couches de sons et des tonnes d’idées non plus. Il faut trouver le juste milieu pour qu’au bout de plusieurs écoutes les morceaux aient toujours quelque chose à offrir. Trop souvent quand on adore un morceau, après une dizaine d’écoutes on a tendance à s’en lasser et à passer à autre chose. Alors que si tu changes le tempo, ajoutes un instrument pas vraiment en accord avec la chanson ou toute autre technique possible pour composer une pop song, cela peut paraître un challenge pour l’auditeur, mais comme tous les challenges il t’apporte une récompense.

 L'équilibre entre la mélodie et la complexité a-t-elle été difficile à établir ?

Oh oui ! Je ne suis pas certain que j’y sois parvenu mais je préfère prendre le risque et tenter de faire quelque chose d’original plutôt que de jouer la sécurité. Je n’ai pas envie de prendre les auditeurs pour des gens stupides. Je veux leur montrer que je les respecte avec mes morceaux. Même dans le milieu indé, les groupes ont trop tendance à jouer la facilité car ils pensent que leur public aime les chansons classiques. Je suis convaincu que les amoureux de musique ont envie de s’investir dans l’écoute, ce sont des gens intelligents.

 J’aime beaucoup ta playlist Spotifiy. Y a-t-il un but derrière celle-ci ?

J’adore l’alimenter. Par moments, on écoute un morceau en boucle puis on passe à autre chose. Cette liste s’est rapidement transformée en pense-bête. D’une certaine façon, cette liste me rappelle mes influences au moment de l’enregistrement de mes albums. Je m’amuse aussi à faire des rapprochements entre les chansons. Par exemple, j’ai ajouté " UFO" d’ ESG, et depuis je m’amuse à retrouver tous les samples de cette chanson. Cela tourne vite à l’obsession. Entre YouTube et Spotify, cela devient dangereux d’être un music nerd de nos jours !

Kindness

Photos : Julien Bourgeois

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