“La Ballade silencieuse de Jackson C. Frank” de Thomas Giraud (éditions La Contre-Allée)

05/04/2018, par | Livre |
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Le silence n'éteint pas le mythe, il l'amplifie. Ces mots du poète Jean Michel Espitallier au sujet de Syd Barrett, l'astre noir de Pink Floyd - dans son magnifique livre “Syd Barrett, le rock et autres trucs” réédité l'an passé aux éditions Le Mot et le Reste - peuvent s'appliquer à quelques-uns de ces héros, à l'œuvre parfois météorique, qui peuplent l'histoire du rock. Certains d'entre eux choisissant de disparaître volontairement (la longue éclipse de Scott Walker ou celle probablement définitive de Mark Hollis), alors que pour d'autres la réclusion aura été forcée (Syd Barrett justement, Brian Wilson et quelques musiciens à la notoriété moins grande mais tout aussi précieux). Leurs vies musicales refermées, leurs silences laissent la place à d'infinies constructions de la part de leur auditeur, du fan qui parfois devient écrivain et imagine toutes ces autres vies possibles, ces nouvelles chansons que l'on rêve d'entendre un jour et resteront invariablement à l'état d'idée, de fantasme. De ces impossibles retours qui n'arrivent jamais.

A ce titre, il y a sans doute peu de destinées comme celle de Jackson C. Frank, musicien folk américain qui, repéré à Londres par Paul Simon, enregistra un unique disque en 1965. Une œuvre courte, réévaluée au début des années 2000, grâce à une réédition discographique et au soutien indéfectible de quelques fans. Une œuvre qui, comme celle d'autres perdants magnifiques, aura inspiré quelques-uns de ses contemporains, au premier rang duquel se trouve Nick Drake qui repris en son temps “Milk and Honey”, l'une des plus touchantes chansons de l'Américain. 

De l'enfant de onze ans réchappé de l'incendie de sa salle de classe en périphérie de Buffalo, qui emporta 15 enfants - événement d'importance relayé dans la presse nationale du pays -, le jeune Jackson, gardera des stigmates : une greffe, un morceau de peau enlevé à la cuisse qui couvrira une partie de son visage. Cette infirmité, muée en particularité physique, Jackson C. Frank la masquera sur les quelques clichés parvenus jusqu'à nous, dont une improbable photographie prise avec Elvis à Graceland. Par des chemins détournés, elle causera aussi sa perte. Plus profondément bien sûr, elle servira de creuset à ses futures créations. Car au garçon brûlé un oncle offre une guitare. Et la musique, peu à peu entrée dans la vie de Jackson, finira par devenir pour lui autre chose de plus essentiel dans sa vie qu'une occupation secondaire : une véritable raison de vivre, et tout autant une manière d'exorciser ses blessures, morales autant que physiques. Et une manière de s'inventer qui se traduira vite par une recherche d'équilibre et de perfection musicale, obsessionnelle, à l'abri des regards extérieurs.

“Il cherche sur quoi chanter. Comme Dylan, Johnny Cash, il voudrait s'emparer de ce que l'on ne formule pas d'habitude, de ce que l'on ne chante pas. Dire des peines profondes, sourdes, effroyables parfois, parler du feu.” Ces éléments biographiques, oscillant entre rêve éveillé et fiction, nourrissent largement le deuxième roman de Thomas Giraud, “La Ballade silencieuse de Jackson C.Frank”. De la rencontre entre le corps atteint dans sa chair et la musique folk, l'auteur tire un récit désenchanté mais lumineux où la fiction déborde largement la biographie réelle. Lacunaire, béante en de nombreux points, celle-ci laissera le champ libre à l'auteur nantais, à la mesure peut-être du parcours de vie cabossé de son personnage. Et l'on croisera dans le texte, d'autres fantômes, certains bien réels (Elvis), d'autres fantasmés (Dylan), et aussi un certain rêve d'Amérique des débuts du rock'n'roll.

L'écriture de Thomas Giraud, brillante et sensible, accorde une place toute particulière aux lumières et aux paysages : celui des plaines du Midwest comme celui des lacs anglais balayés de pluie. Mais dans son récit, l'auteur tisse aussi des liens entre deux autres sortes de paysages tout à fait singuliers : ceux du visage refaçonné de Jackson et un tableau de Rothko que le chanteur aurait pu croiser sur les cimaises du musée de Buffalo. C'est là, en cette frontière ténue entre réel et imaginaire, entre intuition et recherche d'absolu, que le passage au véritable acte de création se jouera pour le personnage de Jackson C. Frank, et autant peut-être que pour son auteur.

 

Pour POPnews, Thomas Giraud a accepté de revenir en mots sur la musique de Jackson C. Frank et de quelques artistes desquels on peut rapprocher le chanteur américain. De Nick Drake à Bonnie “Prince” Billy, d'autres liens se révèlent, avec toujours la même mélancolie folk et le dépouillement comme lignes d'horizon. Une ballade silencieuse - mais éveillée - en cinq titres choisis, pour que la musique de Jackson C. Frank et de quelques autres individus d'exception continue de susciter des vocations et des désirs artistiques.

 

“Blues Run the Game” de Jackson C. Frank (1965)

“C’est un peu l’incontournable, le morceau par lequel tous ceux qui ne connaissent pas Jackson C. Frank réalisent qu’en fait oui, ils le connaissent. Par la reprise de Simon and Garfunkel, celle de Bert Jansch ou celle de Graeme Allwright. Ce n’est pas à titre personnel mon morceau préféré de l’album du même nom. C’est le premier morceau, il donne le ton, celui de la mélancolie, de la monotonie comme fil conducteur, mais je trouve que le travail des harmonies, la délicatesse, le côté presque anglais d’autres morceaux du disque ne se retrouve pas ici. Il reste très américain, identifiable comme tel alors que l’équilibre me semble différent sur d’autres morceaux.”

“I want to be alone” de Jackson C. Frank (1965)

“C’est peut-être le morceau de l’album que je préfère. C’est celui en tout cas où la mélancolie et la tristesse me semblent les plus accomplies, même si c’est un peu bizarre de dire les choses ainsi car je ne pense pas que la mélancolie était ce que Jackson C. Frank cherchait à montrer, elle était là, présente. La lenteur, la manière dont la voix semble s’élancer parfois, comme pour se donner du courage, tout cela m’émeut systématiquement. Je fais des lectures musicales du livre avec Stéphane Louvain (ex-Little Rabbits et French Cowboys, ndlr) et je trouve qu’il a su capter cette intensité, ce contraste entre une réserve, une forme de timidité particulière et cette force que l’on sent particulièrement dans ce morceau.”

“Milk and Honey” par Sandy Denny (1967)

“Cette version du magnifique “Milk and Honey” me laisse un peu perplexe. Il y a beaucoup de reverb dans la voix, un côté folk gothique, un romantisme un peu outré, très dans l’esprit que je me fais du XIXe siècle. Pourtant, cette version ne me laisse pas insensible car j’ai l’impression d’y sentir l’amour qu’elle porte à Jackson C. Frank, comme si elle essayait de lui apporter quelque chose et que cela devait passer par tous ces ornements, cette mesure un peu épaisse. Mais elle me paraît un peu excessive, comme l’amour peut-être, alors que la version originale est tellement dépouillée…”

 

“Place to Be” de Nick Drake (1972)

“J’ai écouté Nick Drake avant Jackson C. Frank. Pour moi, le lien entre les deux est évident. Certes, un Américain et un Anglais, mais la même idée de la mélancolie monotone, la même manière de ne pas en faire trop, de faire les choses avec réserve, sérieux. Ce même goût d’automne dans les mots et les mélodies. Une sophistication qui n’est jamais une manière de s’imposer mais une façon de faire entendre une voix différente. Probablement chez les deux, cette impression d’être déplacé, de ne pas être parfaitement bien au bon endroit et avec soi-même.”

“I See a Darkness” de Bonnie “Prince Billy” (1999)

“Comment se lasser de cet album, car pour moi c’est avant tout un album ? Comment se lasser de ce morceau du même nom ? Minimalisme, fragilité, limites à tellement de choses. C’est déchirant. C’est aussi un des disques que je préfère, un des plus émouvants. Un de ceux que j’écoute le plus régulièrement. En exergue du livre, il y a des paroles de cette chanson et la lecture musicale que nous faisons avec Stéphane Louvain se termine sur ce morceau ; évidemment, ce n’est pas tout à fait un hasard. Je ne suis pas devin et je ne sais pas ce que Jackson C. Frank pensait mais j’ai l’impression, l’intuition, qu’il aurait pu penser les mots de Will Oldham. Peut-être avec plus d’inquiétude.”

 

 

Merci infiniment à Thomas Giraud pour sa disponibilté et ses réponses.

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