La Féline - Interview

22/03/2017, par la Rédaction | Interviews |
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Difficile de ne pas y aller d'au moins un adjectif comme “brillante” lorsqu'on parle d'Agnès Gayraud, normalienne, docteur en philosophie, théoricienne mais également critique musicale pour “Libération”. Pour son deuxième album “Triomphe”, La Féline dit s’être mise en quête d’une “matière un peu plus brute” et authentique. Moins marqué new wave qu'“Adieu l'enfance” – premier vrai album sorti en 2014, après quelques formats courts chantés en français et en anglais, mêlant compositions originales et reprises –, ce nouvel essai marque avant tout un virage vers plus de mysticisme. La Féline, esprit de la nature ?

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Faut-il dire “qu'est ce que la Féline”, ou plutôt “qui est La Féline” ?

Agnès Gayraud : Peut-être “qu'est-ce que”… enfin non, c'est quand même un “qui.” Un sujet. C'est moi, mais un peu plus que la personne civile Agnès Gayraud, c'est mon projet, mon avenir artistique que je projette dans un être fait pour accueillir des métamorphoses.

L'interview se déroulant en pleine Fashion Week, quel sens a aujourd'hui ta chanson “Les Fashionistes” pour toi ?

Ce morceau, je n'ai plus trop envie de le jouer en live. J'ai l'impression d'être partie dans autre chose, cette chanson parle de l'artificiel et là, je suis en quête de matière un peu plus brute, moins sophistiquée. Si la matière est toujours travaillée, le propos se veut, lui, plus archaïque.

“Senga” est la première piste de “Triomphe”, mais c'est aussi le miroir d'Agnès. Un miroir déformant ?

Le précédent disque, “Adieu l'enfance”, était avant tout un album d'intériorité où j'étais beaucoup plus sur une description des sentiments, des affects, comme avec “Dans le doute”, ou “La Ligne d'horizon” qui est une chanson sur l'anniversaire. C'était vraiment un album sur le temps, et avec le nouveau j'ai eu envie d'essayer autre chose. Je pense que la pop est une musique qui a besoin d'incarnation, de subjectivité pour s'exprimer. Il y a beaucoup de chansons qui disent “toi et moi”, ou “je”. J'avais envie de tester les limites de cette musique : on n'est pas obligé de chanter toujours un peu les mêmes histoires d'amour, de déception, de frustration, mais on peut aussi raconter des choses. J'avais envie d'essayer un peu plus de narration, de forcer la forme pop à être un peu plus que ce que je m'autorisais avec elle jusque-là. En fait, j’ai toujours voulu un peu raconter des histoires, comme sur la chanson “La Nuit du rat”, mais maintenant c'est complètement assumé.

Et c'est comme si pour chacune de ces histoires tu utilisais une voix différente, trafiquée par les effets.

Dans “Adieu l'enfance”, je voulais quelque chose de très sobre, j'estimais que c'était un disque très lyrique dans lequel je déversais mes sentiments et j'avais envie, dans la forme, que ça soit fait dans une grande sobriété. “Triomphe” marque un peu le moment, après une tournée avec le précédent album, où j'avais envie d'être plus généreuse sur scène. En racontant des histoires, en parlant des autres, de sentiments plus extatiques, et la voix a suivi.

Il y a un gros travail sur la partie rythmique, quelque chose d'assez répétitif et immersif, presque transcendental. Chaque chanson est une montée en puissance ?

Oui, c'est un peu ça, d’ailleurs je me dis parfois qu'il faut que je fasse attention, c'est presque systématique. En effet, pour moi une chanson c'est un moyen d'élévation, ça peut partir d'une toute petite chose, mais j'ai cette tendance un peu mystique à voir du sacré ou une forme de sentiment un peu supérieur dans les petites choses. C'est ce que j'aime dans la pop, l'idée qu'avec une chanson on atteigne des niveaux de conscience différents me passionne. En écoutant le disque, je souhaite que les gens voyagent.

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Dans les notes de l'album et sur ton blog, on retrouve un texte où tu racontes un état de triomphe et ce passage m'a marqué : “J'étais morte. Mais j'exultais. J'avais un corps.” Est-ce l'état avec lequel tu souhaitais renouer à travers ce disque ?

Ce qui était mort, c'est l'individu qu'on est tous, un peu bridé. Ta famille te connaît, les gens savent qui tu es, comment tu es, tu te comportes de façon attendue et là c'est une espèce de libération. Tu n'as plus que la sensation de ton corps et pas le souci de la manière dont il apparaît aux autres. Ce disque, c'est un moyen d'exulter, tout comme la musique en général l'est pour moi.

En comparant la poésie à la chanson, tu nous dis que la seconde se rapproche plus d'une conversation. Quel retour as-tu alors dans cette conversation de la part du public ?

C'est une discussion sans paroles. La musique enregistrée suppose un auditeur qui est captif, il ne peut pas te répondre. Il y a une chanson de Stevie Wonder que j'adore, “I Just Called to Say I Love You”. Il passe un appel téléphonique en sachant qu’il va tomber sur le répondeur. Il ne faut surtout pas qu'il y ait quelqu'un qui décroche, sinon la chanson s'arrête. C'est un dispositif qui est faussé, ce n'est pas de la communication rationnelle où chaque individu se passe la parole. Mais une parole qui est une adresse dans l'espoir que la communication s'établisse, c'est un prélude à la communication. Et quand Stevie Wonder te laisse un message juste pour te dire qu'il t'aime, tu vas dialoguer longtemps avec ce message.

Et sur scène ?

J'ai mis du temps à me trouver sur scène, je peux être très intimidée, assez fébrile. Je tremble, il m'arrive plein de trucs liés au trac. Plus ça va, plus j'assume mes chansons et je sens alors une puissance plus grande que moi, plus grande que l'individu Agnès qui peut-être intimidé. C'est un peu religieux, maternel. J'ai vraiment envie que les gens se sentent bien, de les consoler ou de fusionner avec eux. Disons que dans un trip un peu mégalomane, c'est presque le rapport avec un gourou, pas celui qui te manipule, mais qui te libère. J'ai envie d'être là pour fusionner avec les gens, mais pas d'une manière autoritaire. Que cela soit doux et puissant à la fois. J'aimerais que le public arrive à s'abandonner en m'écoutant. Quand tu es mal à l'aise sur scène, les gens ne peuvent pas faire ça, ils souffrent pour toi. Plus tu es confiant dans ce que tu transmets, plus l'abandon est collectif.

Tu es aussi critique musicale (notamment pour “Libération”). Quel est le secret pour ne pas trop intellectualiser le processus créatif ?

Je ne sépare pas totalement mon activité de musicienne de celle de critique et de théoricienne. Pour moi, n'importe quel musicien est aussi un auditeur, tous les musiciens que je connais ont un avis sur la musique des autres. Il y a une continuité, la seule différence étant peut-être ce rapport au langage, à l'écriture. Après, j'essaye toujours de faire en sorte que l'intellectualisation ne précède pas l'écoute, très immersive quand j'écris sur la musique : je vais me passer 25 fois le disque. C'est du langage mais ce n'est pas du surplomb, je pense aussi qu'il ne faut pas que je le fasse trop, en tout cas dans des périodes où je compose. D'abord, j'ai besoin de silence pour faire mes chansons, je ne peux pas être dans l'album d'un autre. Décrire aux gens la musique des autres, et essayer d'émouvoir avec la sienne directement, ce sont deux démarches différentes.

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La nature est également un personnage de l'album. D'où vient-elle ?

La nature, c'est un sentiment qui vient de l'enfance. Je suis née au pied des Pyrénées et cette nature me manque. Les montagnes, les lacs, toutes ces choses sont très présentes dans mon imaginaire. Dans l'histoire de la musique, on a pu voir le folk un peu cosmique qui s'est rattaché à la nature, puis on l'a perdu avant que ça ne revienne, avec le psychédélisme notamment. Personnellement, j’en arrive presque à un sentiment de saturation de ce qu'il y a d'artificiel dans la musique, bien que je travaille parfois avec un iPad ou une boîte à rythmes. J'ai besoin de libérer cette chose assez primitive, la musique présente dans la nature, ces bruits d'eau, ou les cigales que l'on entend au début de Senga. Ces dernières, je les ai enregistrées en Italie. Tout est mélangé et ne tient que dans mon délire, il ne faut pas que ça soit trop disparate, pour moi ça forme une unité.

En définitive, est-ce une seule et même narratrice ?

Il y a beaucoup de lyrisme et de subjectivité dans tout ça. Malgré tout, je pense que c'est la même, c'est ça l'avantage de la musique, tu peux te transformer en une chose ou une autre, même si je garde un très fort sentiment d'identification. Dans le cas inverse, je n'arrive pas à les interpréter. C'est donc aussi bien l'individu contemplatif qui observe des groupes politiques dans la chanson “Comité rouge” que celui de “La Mer avalée”, qui arrête de pleurer et part dans la forêt.

La Féline joue à La Loge ce samedi 25 mars à 15 h dans le cadre du festival "Rien ne s'oppose à la nuit #3". Entrée libre.

Propos recueillis par Valentin Allain.

Photos Michela Cuccagna.

 

 

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