La Route du rock, Saint-Malo, du 17 au 19 août 2018

25/08/2018, par | Festivals |
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C’était la vanne de cette année à la Route du rock : essayer de deviner chaque soir la moyenne d’âge des spectateurs. Qu’il semblait loin, ce temps où les fans en T-shirt moulant s’excitaient pour des premiers et seconds couteaux de la Britpop à peine plus vieux qu’eux… Là, entre Etienne Daho, Patti Smith, Phoenix et Charlotte Gainsbourg (les quatre têtes d’affiche, ou du moins les artistes les plus connus de cette édition), on n’était pas vraiment venu écouter des perdreaux de l’année. Cette programmation intergénérationnelle aura en partie atteint son but : si la fréquentation est en léger retrait par rapport à 2017 (25 000 spectateurs contre 28 000 sur les trois jours au Fort de Saint-Père, selon les organisateurs), elle reste très correcte par rapport à celles de certaines éditions passées, qui avaient menacé la suvie du festival. Si on ajoute à cela une météo clémente (tout juste un petit crachin au début du concert de Charlotte Gainsbourg) et une organisation en progrès, on tirera sans forcer un bilan positif. Il aura peut-être juste manqué un brin de folie, une révélation incontestable, un concert qui mette tout le monde à genoux… Mais on ne va certainement pas reprocher à la Route du rock d’avoir atteint l’âge de raison quand tant d’autres rassemblements musicaux ont disparu bien avant.

 

Vendredi 17 août

Liminanas 1

Un petit coucou à l’ami Chevalrex sur la plage Arte Live (qui, dit-il au public avec émotion, avait longtemps rêvé devant une photo de Sparklehorse prise lors de son concert à la Route du rock par son frère Gontard), puis direction le Fort de Saint-Père. Arrivé trop tard pour Le Villejuif Underground, on attaque avec The Limiñanas, venus en bande (dress code : black) et avec le soleil. Une heure à fond les ballons, ludique et jouissive, rappelant parfois dans l’esprit (sinon dans le son) le Bel Canto Orchestra de leur ami Pascal Comelade. Comme lui, les Catalans ne craignent pas d’enchaîner les reprises, en l’occurence “Mother Sky” de Can et “Gloria” de Them (hommage à Patti Smith avec un peu d’avance ?). Anton Newcombe, autre membre de la Grande Confrérie du tambourin sacré, vient donner de la voix sur “Istanbul Is Sleeply” avant de repartir sans saluer personne. Dans Route du rock, il y a bien “rock”.

Liminanas 2

La fièvre retombe avec Grizzly Bear, dont les complexités mélodiques paraissent en porte-à-faux avec les autres artistes de la soirée. Un peu plus d’évidence et de punch ne leur nuirait pas. Ils pourraient prendre exemple sur Shame, qui leur succède sur la scène des Remparts. Certes, c’est un peu brouillon et le chanteur à la voix éraillée doit essayer plusieurs micros avant d’en trouver un qui fonctionne, mais leurs chansons virulentes font mouche, comme toujours – même si on conseillera de les voir plutôt dans une petite salle.

Grizzly Bear

Shame

Les fans les plus hardcore d’Etienne Daho, qui chantent avec lui toutes les paroles, n’ont sans doute pas décollé des barrières de la grande scène depuis le début de la soirée, mais on arrivera quand même à s’en approcher suffisamment pour apprécier son concert à sa juste valeur. Lookés comme dans un rêve humide de Jean Genet, lui et ses musiciens offrent une heure dix en apesanteur, entre tubes éternels et extraits du nouvel album. Le juste dosage entre guitares et électronique donne une cohérence à une setlist qui couvre 35 ans de carrière, enchaînant ainsi en ouverture “Les Filles du Canyon” et “Le Grand Sommeil” avant de dérouler le best-of attendu : “Sortir ce soir”, “Week-end à Rome” (“La Notte La Notte” est bien servi puisque sera également joué le moins fameux “Poppy Gene Tierney”), “Tombé pour la France”, “Epaule Tattoo”, “Bleu comme toi”…

Daho 1

Sa version de “You’re Like the Summertime” d’Ultra Orange, jouée au rappel, s’intègre parfaitement à l’ensemble, et entre même en résonance avec la tendance psyché-fuzz de ce premier jour au Fort. Réconcilier grand public et amateurs pointus, c’est ce que fait depuis toujours Daho, qu’on sentait ravi de jouer dans un festival indé ET breton. Plaisir évidemment partagé.

Daho 2

N’étant ni un grand connaisseur, ni un inconditionnel des Black Angels, on regarde leur concert d’un peu loin mais sans déplaisir : les gars d’Austin ont du métier et un sacré son qui pulse et fait voyager dans sa tête. En mode plus laidback, leurs potes de The Brian Jonestown Massacre, qui leur succèdent sur la grande scène, ont plus de mal à nous captiver, sauf sur les deux ou trois morceaux chantés par la claviériste. Et puis on s’amuse toujours à regarder Joel Gion, mythique joueur de tambourin à rouflaquettes.

Follakzoid

On a tenu environ 20 minutes du concert des étranges Föllakzoid : les trois Chiliens semblaient en être encore à l’intro de leur premier morceau, et comme ils n’en jouent généralement que deux en une heure, bon…

 

Samedi 18 août

L’après-midi sur la plage, le Catalan de Bruxelles Marc Melià déroule de douces mélodies sur ses claviers Prophet adorés et c’est parfait pour la digestion, assis sur le sable humide.

Melia

Au Fort, c’est Cut Worms qui ouvre la soirée. Derrière le quartette chant-guitare, basse, orgue et batterie, au nom tiré d’un vers de William Blake, c’est avant tout un singer-songwriter qu’on découvre. Un certain Max Clarke, qui physiquement rappelle un peu un mélange de James Taylor période “Two-Lane Blacktop” et Gram Parsons, ce qui est plutôt raccord avec sa musique. Son unique coquetterie a consisté à assortir sa chemise rouge avec sa guitare (ou l’inverse). Pour le reste, il se contente de livrer tranquillement des compositions à l’écriture classique, des ballades dans l’esprit sixties parfois mâtinées de country. On aurait aimé un peu plus de relief, mais les chansons sont là.

cut worms

Josh T. Pearson est venu à la Route du rock pour chacun de ses albums, soit trois fois en… 17 ans (d’abord avec Lift to Experience, puis en solo), l’Américain n’étant pas du genre très prolifique. On est d’ailleurs surpris qu’il lui ait fallu sept ans pour accoucher de “The Straight Hits !”, dont les morceaux semblent avoir été écrits vite fait sur le gaz. Il a d’ailleurs répété avec deux de ses musiciens (dont le Parisien Laurent Blot à la guitare) quelques jours seulement avant le concert, nous dit-il…

Josh Pearson 1

Le disque prend en tout cas le contre-pied complet du précédent, ce qui donne un concert forcément contrasté, entre rock franc du collier (“straight”, donc) et longues folk songs tourmentées tirées de “Last of the Country Gentlemen”. « Je suis pas marrant, je suis très très marrant », nous assure en français le très pince-sans-rire Josh, qui a rasé sa fameuse barbe et affiche une curieuse coiffure. Pas encore cette fois-ci qu’on se fera une idée bien arrêtée du bonhomme et de ses talents.

Josh Pearson 2

Suit, sur la scène des Remparts, le concert le plus barré de cette édition, celui de Jonathan Bree (en remplacement de John Maus). On ne pensait pas que le gimmick visuel des clips et de la pochette serait décliné sur scène. Eh bien si : tout le monde a le visage masqué, et deux danseuses enchaînent d’étranges chorégraphies autour du Néo-Zélandais, qui n’adressera pas le moindre mot au public et dont la voix est curieusement sous-mixée.

bree 1

Avec la rythmique, c’est le seul élément qui n’est pas sur bande, ce qui accroît encore l’impression d’étrangeté. Arty, donc, et plutôt froid, mais la mise en scène ne doit pas distraire de l’essentiel : les chansons de l’album “Slepwalking”, étranges, parfois troublantes et abyssales comme du Pulp mid-80’s joué par les Magnetic Fields.

Bree 2

Des pensées contradictoires nous ont assailli devant la prestation de Patti Smith. Quand il lui fallut s’y reprendre à deux fois pour trouver la bonne tonalité de “Dancing Barefoot”, un morceau qu’elle doit jouer presque à chaque concert, ou quand elle dut lire sur une feuille le texte de “Tarkovsky (The Second Stop is Jupiter)”, qu’elle a pourtant elle-même écrit, on s’est dit que l’heure de la retraite avait peut-être sonné.

Patti Smith 1

Mais quelques minutes plus tard, une version furieuse et habitée de “Gloria” nous montrait que la pythie new-yorkaise n’avait rien perdu de sa fougue. Pour ce qui est de sa reprise de “Beds Are Burning” de Midnight Oil, euh… on n’en pense pas grand-chose. Reste qu’on préfère entendre des discours engagés et humanistes – naïfs, diront peut-être certains – dans la bouche de ceux qui, comme elle, n’en ont pas fait un fonds de commerce.

ariel pink
On est allé se sustenter pendant le concert d’Ariel Pink, mais ce qu’on en a vu et entendu sonnait plutôt mieux que d’habitude : moins de guitares trop fortes chez le recycleur postmoderne, plus de synthés, une tendance au sabotage de ses propres chansons à peu près tenue en laisse (reste à savoir s’il ne joue que les meilleures, mais bon…). Pour ceux qui se demanderaient qui était le sexagénaire qui chantait avec lui, il s’agirait de Jimmy Michael Giorsetti alias Don Bolles, ex-batteur des Germs et d’autres groupes punk californiens et grand amateur de musique expérimentale.

Nils Frahm

Faire jouer le sympathique et talentueux Nils Frahm vers minuit sur une scène extérieure relevait du pari. Le défi aura été relevé avec panache par le musicien souvent caché par ses impressionnants claviers (dont un “Poland” : une blague ?) et machines. Entre moments ambient et plages électro plus rythmées, l’intérêt n’aura pas failli pendant une heure. Reste que cette musique exigeant tout de même une attention soutenue a sans doute davantage sa place dans un auditorium.

Légèrement en retard sur l’horaire prévu, le set d’Ellen Allien démarre avec du brutal (et quelques problèmes techniques, semble-t-il). Excitant un moment, mais on déclare forfait au bout d’une vingtaine de minutes, plus vraiment en état de danser.

 

Dimanche 19 août

Sur la plage, Emile Sornin alias Forever Pavot se présente comme “Forever Poivrot”. Et pourquoi pas Forever Pivot, un groupe qui jouerait des chansons-dictées super difficiles ? Au-delà de son côté blagueur, c’est avant tout un excellent musicien (il passe à la batterie à un moment), très bien entouré. On en oublierait le ciel couvert.

forever pavot

Enième échappé de la constellation Ty Segall, King Tuff ressemble un peu à un mix de tous les membres de Cheap Trick, avec un peu plus d’originalité vestimentaire. Son groupe est glamour et ses chansons plaisantes dans un genre rock groovy sans prétention, qui tire malheureusement vers le sous-Led Zep sur la fin. Pas trop mal pour démarrer la soirée.

King Tuff

C’est la Route du rock qui nous avait fait découvrir Protomartyr, et on s’était pris une grosse claque. Quatre ans plus tard, les voici de retour, cette fois-ci sur la grande scène. Elle paraît justement un peu grande pour eux, les musiciens étant assez statiques ; le chanteur imprécateur Joe Casey est le plus mobile, dans son éternel costume gris, la peau du visage rougi, errant comme une âme en peine derrière ses lunettes noires, un verre ou une bouteille à la main. Américain ordinaire qui semble sorti d’une BD d’Adrian Tomine. A part “The Devil in His Youth”, tiré de l’avant-dernier album, ou “Jumbo’s”, seul extrait du tout premier, les morceaux ne sont pas spécialement catchy, plutôt tortueux, qu’il s’agisse des textes ou des mélodies. On est pourtant une fois de plus captivé par cette rage froide, par ces chansons curieusement construites où semblent s’amonceler les nuages noirs avant qu’un riff ou un changement d’accord n’apporte enfin la lumière. Grand groupe.

Protomartyr

Charlotte Gainsbourg aura été la seule artiste de ces trois jours à avoir droit à un peu de crachin, au début de son concert. Heureusement la pluie cessera vite, et l’on pourra apprécier dans les meilleures conditions les morceaux du nouvel album et les hommages à papa, “Charlotte Forever” et “Lemon Incest”. La chanteuse, dont la voix est aujourd’hui davantage qu’un chuchotis, semble avoir gagné en assurance au fil de la tournée, ses musiciens s’amusent bien sur les morceaux les plus funky et sont sobres quand il le faut. Accessoirement, on se réjouit d’entendre des textes en français (après Daho et Chevalrex) à la Route du rock, festival très majoritairement anglophone.

gainsbourg
Sur la scène des Remparts, le groupe « globish » Superorganism donne à peu près le même concert qu’à We Love Green début juin : forcément, ils n’ont qu’un album à leur actif et guère de quoi jouer plus de 40 minutes. Orono Noguchi porte d’ailleurs le même T-shirt au logo de la NPR (le Radio France US). La minuscule chanteuse japonaise, qui semble mener son monde à la baguette (si on nous autorise ce mauvais jeu de mots), est toutefois plus communicative. L’ensemble est vif, bariolé, parfaitement dans l’air du temps, sympathiquement bricolé, pas franchement essentiel, certes, mais on ne boude pas son plaisir.

superorganism 1Superorganism 2

Au milieu du concert de Phoenix, Thomas Mars évoque ses souvenirs adolescents de la Route du rock. Quitte à s’emmêler un peu les pinceaux en parlent des Cramps et de House of Love (?!). Mais comme avec Chevalrex, l’intention est touchante : les Versaillais semblent vouloir prouver que sous le vernis de leur pop hyper efficace (grâce notamment à l’apport du fabuleux batteur Thomas Hedlund et de Rob aux claviers) battent des petits cœurs d’éternels fans – un morceau sera d'ailleurs dédié aux Lemon Twigs qui leur succèdent sur la scène des Remparts.

Phoenix 1

Les musiciens affichent en tout cas toujours le même bonheur d’être sur scène, portés par le public (au sens propre pour Thomas Mars qui s’offre deux bains de foule) et par une setlist qui aligne les tubes, incluant une bonne moitié de “Wolfgang Amadeus Phoenix”, sans doute leur plus éclatante réussite, et les classiques du premier album “Too Young” et “If I Ever Feel Better”. Leur veine plus mélancolique n’apparaît guère, si ce n’est sur l’inattendu “Playground Love” en version voix-guitare. Une respiration bienvenue dans un concert aux allures de rouleau compresseur multicolore (basses limite saturées au premier rang), dont on ressort épuisé et heureux.

 Phoenix 2

En comparaison, les live des Lemon Twigs sont nettement moins carrés, mais c’est aussi ce qui fait leur charme. Là, entre le claviériste visiblement français (il s’adresse au public sans aucun accent) qui fume tranquillement sa clope, un changement de bandoulière de basse par le roadie en plein morceau et la guitare électrique d’un des frères D’Addario dont aucun son ne sort (sans se démonter, il prend l’acoustique à la place), les péripéties ne manquent pas.

Lemon Twigs

Habillés de façon toujours aussi personnelle (chemise nouée au-dessus du nombril et jean déchiré aux fesses pour l’un, costume pattes d’eph en vichy rose avec veste portée à même la peau pour l’autre), sautant dans tous les sens, les deux pâles frangins californiens ne s’interdisent rien, sinon l’ennui. D’ailleurs, plus de la moitié des morceaux du set (rallongé de 45 à 60 minutes) sont tirés du nouvel album pas encore sorti, “Go to School”, encore moins sage que le premier. Too much, peut-être, mais constamment inventif et stimulant.

Lemon Twigs 2

C’est avec l’électro-soul un peu trop propre sur elle mais joliment dansante des Anglais de Jungle (déjà venus pour leur premier album), puis par une « chenille » aussi anarchique qu’hilarante que se referme pour nous cette 28e Route du rock collection été. En voie de normalisation, le rassemblent malouin garde au fond ce petit coté brindezingue qui lui va si bien, et qui nous donne envie de revenir chaque année. Vivement 2019 !

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