La Terre Tremble - "Salvage Blues" Track by Track

12/02/2013, par Judicaël Dacosta | Track by track |
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La Terre Tremble - Salvage Blues

"THE FRAME IN WHICH YOU FIT"

Allez, première chanson du disque, et une des dernières à avoir été mise en chantier. J'ai l'impression qu'elle a originalement été envisagée comme LA chanson dont on avait besoin pour ouvrir l'album, avec ce côté très martial, ces longs mouvements, et puis ce court bruitage électronique en introduction... D'ailleurs, à ce sujet, c'était un truc qu'on faisait sur chacun de nos albums précédents, mis à part "Travail" : introduire par le bruit. Je crois qu'on avait lu quelque-part que dans le peu de partitions que l'on retrouve de la Grèce Antique, tout tend à croire que les oeuvres musicales étaient souvent introduites par un éclat sonore, un bruit explosif, sans note aucune, un espace hors du temps. Du genre "au commencement, il y a le chaos, et une fois le bruit assimilé, ok on peut rentrer dans l'harmonie pure !" 

Au sujet du long passage qu'on retrouve au début et à la fin du morceau, où l'on reste très longuement sur ces accords plaqués, on avait cette envie de créer un mur du son ample et brutal, mais folk, unplugged, acoustique : guitares folk et nylon, piano, quelques toms de batteries, un tambourin... Et surtout ces tubas outrageusement gras exécutés par Pierre Lambla, un type extraordinaire que Thomas Poli nous a présenté directement à l'enregistrement. On a d'ailleurs enregistré tous les cuivres de l'album en une nuit, chez Pierre, à Vendôme, dans une grotte troglodyte accolant sa maison. Il y avait une "reverb" naturelle incroyable... et des posters de Marilyn Monroe.


"ELEMENTS"

Pour le coup, c'est la première chanson qui a été franchement composée. Et la plus rapide à finir. Ca a du partir de ce rythme à la con que j'ai du taper sur mes genoux avec les mains - chose que je fais souvent quand je m'emmerde avec moi-même. C'était lors des premières sessions qu'on prenait au Studio Chaudelande pour simplement composer. Une période de flou total qui durait depuis des mois. Les longs moments où tu cherches, tu improvises, et tu ne trouves pas, tu ne sais pas ce que tes collègues attendent, ni même ce que toi tu souhaiterais dire ou entendre. Nos impros nous amenaient toujours mécaniquement à des espèces de jams qui tournaient à vide, "du Gong en plus stoner", comme on constatait, un peu déprimé, un peu seul. Quand est arrivé ce rythme, pas exceptionnel en soit, on s'est juste dit "allez, ne nous focalisons pas sur des notes, au pire choisissons-en une seule, et construisons avec cela uniquement". Du coup, ça créé des limites et des cadres, choses dont on a besoin pour se lâcher pleinement. Je me suis contenté de rester centré sur le rythme, Benoît et Julien sont démesurément rentrés dans le sillon, et tout est venu d'eux, jusqu'à la seule petite ''rupture'' qu'on se soit permise, ce refrain "beatlesien"...

Avec ce peu de matériaux, et ce peu de possibilités de directions, on a creusé quelque chose de droit. Probablement ce qu'on a fait de plus droit à ce jour. Une sorte de mantra punk, un espace que je pouvais totalement investir avec la voix. D'ailleurs, la première fois que j'ai essayé de chanter dessus, je n'avais pas de paroles, je me suis donc simplement mis à lire un paragraphe de ce qui traînait dans mon sac, "La Nuit des Rois" de Shakespeare. Au final, c'était frustrant parce qu'il y avait une telle musicalité dans ces mots, parfaitement en accord avec le rythme de la chanson, qu'on a eu du mal à se détacher de ce texte. J'ai donc procédé comme sur un palimpseste, en réécrivant "par-dessus" Shakespeare - quel sacrilège hein ! - tout en en conservant la dynamique et la métrique. Le refrain est même carrément de la retranscription telle quelle ! Lors de la conception de la pochette de "Salvage Blues", je me demandais s'il fallait ironiquement remercier Shakespeare dans les crédits, pour m'avoir permis de le voler un peu. Une amie linguiste, et spécialiste de son oeuvre, m'a dit que ça ne servirait absolument à rien : tout d'abord, il est mort et il ne m'a pas permis quoi que ce soit, mais surtout, s'il fallait à chaque fois le remercier dès qu'on lui devait quelque chose, ça n'en finirait simplement jamais... car on doit TOUT à Shakespeare. On ne fait que ça, le voler !

La Terre Tremble barbecue 

"EUROPEAN GERMS"

Ca, c'est parti d'une flamboyante ligne de guitare que Julien nous a proposé. La première fois qu'on s'y est tous attelé, on est arrivé à la pire merde qu'on ai jamais composée ! Une sorte de rock progressif ultra-chiant, faussement technique, du mauvais King Crimson, sans aucune direction. On comblait juste des vides, on remplissait des grilles avec des notes... Une fois de plus, il a fallu qu'on laisse longuement ça de côté, presque un an, pour pouvoir y revenir en ne gardant que l'idée de base de Julien. Puis on s'est dégagé de la contrainte mélodique pour se focaliser sur le son, on est arrivé à cette couleur un peu bavante, moite. A vrai dire, c'est souvent le son que l'on a sur le moment qui détermine ce qu'on fera d'une chanson.

Je ne vais pas ici me mettre à décrire ou décortiquer la matière abondante que renferme la chanson, ce serait d'un ennui... C'est assez alambiqué, mais quelque-part ça colle pas mal au thème d'European Germs, qui évoque, il me semble, un rapport ambiguë et anti-chronologique à la notion de temps. Les "microbes européens", ça fait forcément écho à l'invasion de l'Amérique par les Colombs, et toutes les maladies qu'on a rapporté avec nous du Vieux Continent. J'aime pas du tout fonctionner par métaphore, mais c'était comme pour imaginer des "parasites" qui s'incrustent. Des mécanismes hérités de tes propres pères, que tu reproduis aujourd'hui, et que ta progéniture reproduira demain, comme une maladie transmissible. L'impression de se trimbaler un héritage collé à tes baskets comme un vieux chewing-gum. L'impression que le temps ne s'écoule pas dans une seule direction.


"YOUR JOY KNOWS MY MIND"

Typiquement une chanson a priori "out-of-control", qui d'elle-même s'est laissée manipuler tout en nous emmenant dans des "quelques-parts" inconnus pour nous... Au début, Benoît jouait ce motif avec un gros son synthétique menaçant, ça ressemblait plutôt à une BO de John Carpenter. Nous nous demandons encore comment on a pu arriver à cet hybride de soul bastringue, ce gospel, mais très européen, amputé de toute chaleur... C'est quelque chose qu'on a toujours eu l'impression - du moins l'envie - de faire : toucher du doigt l'Amérique, imaginer furtivement ses grands espaces tièdes, mais avec une vision purement européenne, donc froide, vicieuse, étriquée, lyrique, forcément un peu cérébrale ! L'inverse aussi est fascinant. Regarde Sparks, Scott Walker...

Bizarrement, ce "petit monstre" nous a bien posé problème, il y avait toujours autour de cette chanson une impression de blague de mauvais goût qu'on n'assumait qu'à moitié, ''est-ce qu'on a le droit de faire ça ?'' Ne jamais se poser cette question ! On se refuse toujours d'abandonner un bâtard au profit d'un cadet plus séduisant. Petit à petit, en travestissant la chanson avec des pianos bastringues, des choeurs sur-aigus, des cornets à piston (toujours Pierre Lambla), des voix psychédéliques, elle a vite pris une autre dimension, une âme kraut-soul, brisée par une rythmique métronomique déficiente, noyée dans des vapeurs verdâtres... et c'est devenu tout sauf une blague. Elle nous a appris à l'aimer comme ça, dans ses contrariants chauds-froids et sa difficulté d'être un peu "à part" ! Quelque part, c'est elle la Belle... et nous les Bêtes.


"VISIT"

"Il n'y a aucune poitrine pour laquelle je n'ai pas payé, aucune assistance dans laquelle je ne me sois pas vautré". Je n'y parle pas de mon expérience personnelle - car tout le monde s'en foutrait - je m'y fais plutôt la voix de l'homme dans sa globalité, le mâle je veux dire... Et peut-être sa manière désespérée de séparer ou concilier corps et esprit par rapport à une femme face à lui. Bref, du Julio Iglesias, mais dans sa face cachée, côté nord ! Il y a environ sept ans, j'étais tombé raide dingue de "La Dernière Femme" de Marco Ferreri. Scotché par cette conclusion un peu simpliste où Gérard Depardieu ne trouve que le moyen de s'émasculer pour mettre un terme à cette guerre des sexe qui n'en finirait jamais. Une vision juste - parce qu'exagérée et poussée à bout - de toute la masculinité, et les frustrations qui vont avec. Je ne pense pas que ce soit machiste, on n'est pas comme cet abruti de Léo Ferré qui s'est marié avec un singe ! C'est pas une histoire de glorifier la virilité, ni même de faire son malheureux en disant "oh chérie, je souffre, j'ai besoin d'une maman" ou "dominez le monde, vous êtes bien plus fortes et saines d'esprit". Non, juste le constat d'une "guerre" qu'on a du mal à assimiler, et qui fait qu'on se donne vite l'impression d'être pris en otage par notre propre corps, allez, par un sexe...  "Visit", c'est cette impression qu'en un regard, tu serais capable d'absorber toute la chair humaine du monde, et tout ça pour quoi ? Pour te laisser avec un vide incomblé ? Ca te remet vite à ta place.

Pour parler de ça il fallait absolument que ce soit une chanson calme, toujours sur le fil de la rupture. Mais au final, c'est la chanson la plus violente du disque. Comme une ballade folk que tu chanterais sur la plage au coin du feu pour charmer deux ou trois minettes, mais où tu péterais les plombs dès le troisième accord en cassant ta gratte et en hurlant "aaaah ça me fait chier, j'en ai marre de moi, de mon corps, de vous, de cette frontière qui nous séparera à jamais" ! Les femmes sont sûrement plus aptes à dire, comme dirait Simone Weil (pas la politique, hein !), que "toute séparation est un lien". "Visit" parle du mal qu'on a à assimiler ça sereinement... nous les hommes !

 

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