Lambchop – Interview

22/02/2012, par | Interviews |
  • Facebook
  • Twitter
| permalien

Depuis la sortie fin 2008 de "OH (Ohio)”, un album presque pop et fort réussi, Lambchop n'avait pas trop donné de nouvelles. A tel point qu'on se demandait si le groupe existait encore, ou si son leader Kurt Wagner avait décidé de jeter l'éponge après une quinzaine d'années bien remplies et artistiquement proches du sans-faute. Très touché par la disparition de son ami Vic Chesnutt, l'homme à la casquette s'est posé la question, mais a fini par retrouver l'inspiration en même temps qu'il se remettait à la peinture. Le résultat, "Mr. M", onzième album du groupe de Nashville, est sans doute l'un de ses plus beaux, porté par des arrangements de cordes d'une ampleur inédite. De passage à Paris il y a quelques semaines, son maître d'œuvre a répondu en parfait gentleman à nos questions, de cette voix inimitable qui nous accompagne depuis la découverte de "Soaky in the Pooper". Mr. W, c'est à vous.

 

Lambchop 1

 

Le nouvel album, "Mr. M", arrive trois ans et demi après le précédent, une durée assez inhabituelle pour Lambchop. Avais-tu envie de faire un break pour développer d'autres projets, comme ton disque de reprises country avec Cortney Tidwell sous le nom de Kort ?

Kurt Wagner : Quand nous avons commencé à faire des disques avec Lambchop, le but était simplement de les sortir, de faire en sorte que l'objet existe. C'était une période très excitante, mais nous nous sommes vite rendu compte que nous devions aussi faire des concerts pour promouvoir l'album qui venait de paraître, alors que nous étions déjà passés au suivant ! C'est arrivé plusieurs fois dans les premières années du groupe, ça rendait fous les gens de notre label. Puis notre fonctionnement s'est mis à ressembler davantage à celui des autres groupes, nous faisions des tournées… Le rythme s'est donc ralenti. Quand nous avons terminé "OH (Ohio)", l'album précédent, il était évident pour tout le monde que nous allions faire une pause plus longue que d'habitude. Déjà, j'étais épuisé, et puis c'était le bon moment pour faire un break, ce qui me donnait la possibilité de collaborer avec d'autres musiciens, sur d'autres projets. J'ai toujours été très ouvert à cela, d'autant que généralement on vient me chercher, ce n'est pas moi qui sollicite les gens. C'était aussi l'occasion pour moi de me remettre à peindre. Et puis, des événements ont fait qu'il m'était difficile d'écrire de la musique. Je l'ai accepté, en attendant que l'inspiration revienne. Et ça a pris un peu de temps.

En 2009, vous avez quand même sorti un live, l'enregistrement du concert donné pour le 20e anniversaire de votre label Merge. J'ai lu plusieurs comptes rendus dithyrambiques de votre prestation. Sentiez-vous que c'était un moment exceptionnel ?

Pour nous, c'était avant tout l'occasion de nous réunir en grande formation, avec des membres du groupe qui n'avaient pas joué depuis longtemps. Et puis c'était important pour Lambchop de participer à l'événement, car nous nous étions déjà produits pour les cinq ans de Merge, les dix ans, et les quinze ans… C'est arrivé à un moment où je me demandais si l'on était encore capable de faire ça, et notre concert était donc chargé à la fois de tension, d'énergie et de grandes attentes. D'autant que nous avons découvert le soir même que nous ne pouvions jouer que 45 minutes, car c'était comme un festival, avec beaucoup de groupes qui se succédaient. J'ai donc dû définir une setlist très ramassée, et même les blagues de Tony [le pianiste Tony Crow a l'habitude d'en raconter pendant les concerts, ndlr] ont dû être raccourcies ! (rires) Mais cela a sans doute rendu le show encore plus intense, avec le fait qu'à ce moment-là, je me disais que c'était peut-être notre dernier… Comme j'étais très concentré, ce n'est qu'à la toute fin que je me suis rendu compte du caractère exceptionnel de ce moment. Et là, j'ai dit au groupe qu'on devrait encore être là dans cinq ans ! (rires)

Au moins !

Oui, peut-être même plus longtemps ! Enfin, en tout cas ça nous a apporté à tous une vigueur nouvelle, on s'est rendu compte que le groupe avait encore une raison d'être. Après notre concert, j'ai vu les membres de Spoon en coulisses. Ils passaient après nous et étaient censés être les stars de la soirée, mais ils avaient l'impression qu'on leur avait volé la vedette… (sourire)

Merge, chez qui vous avez sorti la quasi-totalité de vos disques aux Etats-Unis, est-il le label idéal pour un groupe comme Lambchop ?

Oui, certainement, il n'y a qu'à voir la durée de notre relation. Au départ, les créateurs de Merge avaient simplement envie de sortir la musique faite par leurs amis. Comme nous en faisions partie, ça semblait naturel qu'on signe chez eux. Ils n'ont jamais perdu de vue la raison pour laquelle ils avaient créé un label, ce qui explique sans doute sa longévité. Merge a gardé un côté "conservateur", mais dans le bon sens du terme ; ses fondateurs viennent de l'indie rock, comme les artistes qu'ils signent, et n'ont jamais transigé avec leurs principes, n'ont jamais cherché à devenir énormes en faisant des dépenses inconsidérées. Ils respectent les musiciens, y compris des groupes un peu à part comme nous, et ont des goûts très affirmés. Leur chance, c'est d'avoir fini par obtenir du succès tout en restant indépendants, sans avoir à se compromettre avec des majors. Alors que d'autres excellents labels indie ont ressenti à un moment le besoin de s'adosser à de grosses structures, pour des raisons financières.

Avec Merge, au départ, nous n'avions même pas de contrat. Les bénéfices étaient partagés à 50-50 entre le label et les groupes. A un moment, Merge s'est retrouvé dans une situation difficile, et au lieu d'aller signer un accord avec Warner Brothers, par exemple, le label s'est retourné vers les artistes et leur a proposé de baisser leur pourcentage sur leur disque suivant, le temps de se refaire. Et aucun n'a refusé, tout le monde trouvait cela normal. Ils ont fait ça, plutôt que d'aller emprunter de l'argent à la banque… et ils ont bien fait ! (rires)

 

Lambchop 3

 

Le nouvel album est dédié à la mémoire de ton ami Vic Chesnutt, que Lambchop avait accompagné en 1998 sur son album "The Salesman and Bernadette". J'imagine que tu as été très affecté pas sa mort en décembre 2009. Cet événement tragique t'a-t-il tenu un temps éloigné de la musique, ou t'a-t-il au contraire incité à t'y remettre ?

Les deux, en fait… C’est quelqu’un qui a eu une grande influence sur ma musique, et si je suis ici aujourd'hui à faire des interviews, c'est en grande partie grâce à lui. Il a parlé de Lambchop en Europe alors que personne ne nous connaissait, il conseillait aux gens d'écouter ce qu'on faisait. J'ai une grande dette envers lui. Il a été une sorte de mentor… Quand je faisais des disques, c'était toujours en pensant à lui ; je savais qu'il les écouterait avec beaucoup d'attention car nous étions amis. La nouvelle de sa mort m'a dévasté, ça a été une grande perte. Je ne me voyais pas refaire tout de suite de la musique après ce drame, et heureusement je me suis remis à la peinture, qui était une autre façon de m'exprimer.

Les Cowboy Junkies ont sorti en 2011 un album composé uniquement de reprises de Vic Chesnutt, avec qui ils étaient eux aussi amis. As-tu envisagé un moment de faire la même chose pour lui rendre hommage ?

Non, je n'avais pas vraiment envie d'enregistrer un "tribute album". C'est sans doute leur façon de faire et je le comprends très bien, mais ce n'est pas la mienne. Efrim, de Godspeed, a sorti un album solo sur lequel figure une belle chanson qui lui est dédiée. Pour ma part, j'ai simplement fait ce que je sais faire : écrire des chansons à partir d'expériences personnelles. Je pensais que dédier l'album à Vic suffisait pour dire combien je l'aimais et combien il avait compté pour moi.

Tu as dit que la musique du nouvel album sonne comme du "psycho Sinatra". Tu peux développer ?

Je me suis remis à l'écriture de chansons sans forcer les choses, en attendant que l'inspiration vienne. Quand j'en ai eu deux ou trois de prêtes, j'ai appelé Mark Nevers, le producteur habituel de Lambchop, et il m'a dit qu'il avait des idées pour la mise en son, une approche nouvelle et intéressante. Il m'a parlé de certaines chansons de Sinatra et de la façon dont les arrangements de cordes tiraient vers une certaine abstraction en dessinant des contre-mélodies qu'il trouvait étranges – ce qu'il a dû traduire par "psychédélique"… Enfin, je ne sais même pas si l'on peut parler de contre-mélodies, c'est encore autre chose. C'était en tout cas une bonne base pour évoluer vers un nouveau son, ce que je cherchais moi aussi. Nous avons testé ces idées sur quelques morceaux et comme nous étions contents du résultat, nous avons continué avec ce petit ensemble orchestral.

Te sens-tu proche de la tradition très américaine des crooners, de cette façon de "vivre" les chansons, qu'on peut retrouver aujourd'hui chez des gens comme Mark Eitzel ?

Oui, j'aime autant des chanteurs comme Mark que des maîtres plus anciens. Au moment où nous enregistrions l'album, j'écoutais beaucoup ce genre de musique. J'ai dans mon iPod des morceaux repiqués de 78-tours, qui donnent vraiment l'impression d'écouter l'enregistrement original. Je les passais au reste du groupe le soir, et j'avais le sentiment que tout le monde avait une relation forte et immédiate à cette musique, malgré le fait qu'elle soit ancienne et puisse avoir un côté "exotique" au premier abord. Cet aspect universel m'a interpellé, car j'ai l'impression qu'aux Etats-Unis les publics sont plutôt cloisonnés : les fans de hip hop vont écouter du hip hop, les fans de metal, du metal… Peut-être se rejoindront-ils sur les mélanges hip hop-metal, mais c'est tout. Là, on ne se posait pas trop la question du genre, on trouvait juste que ces musiques accompagnaient très agréablement la digestion, avec quelques verres.

 

Lambchop 2

 

Es-tu toujours charpentier ? Et est-ce important pour toi d'être en contact avec de la matière, du bois, des cordes, quand tu fais de la musique ?

Le rapport physique avec le bois est quelque chose de très fort, je m'en suis rendu compte quand j'étudiais la sculpture. Ces compétences acquises en école d’art m'ont permis de gagner ma vie en faisant des parquets, mais j'ai dû arrêter pour des raisons de santé. Ceci dit, la peinture, que j'ai également apprise pendant mes études, est une activité tout aussi physique, au fond.

Il y a dans tes chansons comme dans tes peintures beaucoup de détails très concrets, voire triviaux, ce qu'on retrouve d'ailleurs dans le nom du groupe ("lambchop" signifie "côtelette d'agneau"). Sur le nouvel album, tu sembles aborder des thèmes plus universels : l'amour, la perte…

Oui, j'ai essayé de dire les choses de façon un peu plus directe cette fois-ci, de ne pas rester dans l'observation. Pendant des années, je ne voulais pas trop chanter sur l'amour, par exemple, car ça me semblait trop banal, évident, déjà fait par d'autres. Mon point de vue a changé quand j'ai enregistré un album avec la chanteuse Cortney Tidwell sous le nom de Kort. Il s'agissait de reprises de morceaux sortis sur le label country créé par son grand-père, et qui était resté une affaire familiale. Nous avons donc écouté les morceaux du catalogue pour faire notre sélection, et je me suis aperçu que beaucoup avaient des paroles très simples et directes. Quand il s'agissait d'une chanson d'amour, il y avait le mot "love", tout simplement. Au départ, je me suis demandé si j'arriverais vraiment à les chanter. J'ai essayé et ça a été une grande révélation pour moi. Je me suis rendu compte que l'important n'est pas toujours ce qu'on chante, mais la façon dont on le chante. Des choses simples peuvent être très belles et émouvantes. Bref, j'ai découvert ce que tout le monde savait déjà ! (rires) Cela a vraiment eu une grande influence sur ma façon d'écrire et c'était particulièrement pertinent pour ce nouvel album de Lambchop, où il y a une progression entre le début et la fin du disque. Les premiers morceaux restent dans ma manière habituelle fondée sur l'observation du quotidien, un assemblage de fragments un peu étranges. Et vers la fin, ce sont des chansons d'amour beaucoup plus directes.

La pochette reproduit l'une de tes peintures, le portrait d'un jeune homme endimanché. Peux-tu nous en parler ?

Le tableau fait partie d'une série de vingt portraits de jeunes Noirs faisant leurs débuts dans la bonne société de Memphis, l’équivalent masculin du bal des débutantes. En 2000, un ami m'avait envoyé un article de journal avec une photo de ces jeunes gens. Pendant toutes ces années, je l'ai beaucoup regardée sans trop savoir qu'en faire, et un jour je me suis dit que je pourrais m'en inspirer pour des peintures. C'était pendant la période où je me remettais doucement à l'écriture de chansons. Or, ces portraits sont carrés et assez petits, entre la taille d'un CD et celle d'un 45-tours. J'ai donc pensé qu'ils s'adapteraient bien au livret d'un album. La musique et la peinture m'ont semblé une fois de plus liées, d'autant qu'il m'arrivait de travailler sur des chansons dans la pièce où je peins. J'ai toujours eu l'envie de combiner les deux. D'ailleurs, sur notre premier album, le recto et le verso de la pochette étaient illustrés par mes propres tableaux. Ensuite, j'ai préféré proposer à des artistes amis de le faire. Mais là, utiliser mes œuvres me semblait une évidence, elles collaient bien à l'esprit des chansons.

Il y a quelques années, tu as collaboré avec des artistes venant plutôt de la sphère électro au sens large, comme Morcheeba ou Zero 7. Plus récemment, tu as écrit des textes pour le nouvel album solo de l’ex-Charlatans Mark Burgess, qui sort bientôt. Tu vois des points communs entre la musique de ces artistes et la tienne ?

Oui, tout à fait. J'ai toujours cherché à incorporer les différents genres que j'aime dans la musique de Lambchop. A l'époque de l'album "Damaged", des musiciens orientés vers l'électronique plutôt "old school" ont rejoint le groupe et leur pratique a eu une grande influence sur moi. Les collaborations que tu citais m'avaient appris que le mélange pouvait fonctionner s'il y avait une vraie entente et une vraie compréhension entre les musiciens. De manière générale, même si j'aime écouter des choses anciennes, je me tiens à l'affût des nouvelles tendances. Je trouve qu'il se passe toujours des choses excitantes en musique.

Photos DR.

les derniers articles


»» tous les articles
»» toutes les chroniques de disque
»» tous les posts du blog
»» toutes les interviews