Laura Gibson - Interview

09/05/2012, par | Interviews |
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On avait découvert Laura Gibson en France en 2009 avec "Beast of Seasons", un album de folk mélancolique et dépouillé. On l'a retrouvée en début d'année avec "La Grande", un disque plus enlevé, revisitant avec simplicité et énergie les traditions musicales américaines. Basée à Portland, très attachée à l'Oregon mais souvent sur la route, la grande et très sympathique Laura s'est posée il y a quelques semaines à Paris, pour jouer un showcase dans une boutique agnès b. (en association avec les Rough Trade shops) et répondre à quelques questions. On la retrouvera en concert le 10 mai au Café de la danse. 

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Ton dernier album, "La Grande", semble moins fragile et plus enjoué que le précédent, "Beast of Seasons", qui évoquait beaucoup la solitude, la mort, la disparition. Tu avais des envies de changement ?
Je voulais aller de l'avant, en tout cas. Le disque a été inspiré par les tournées, les voyages, il y est question de transition, de mouvement. "Beast of Seasons" était presque une méditation sur la fragilité. Quand est venu le temps d'enregistrer le disque suivant, j'étais dans un état d'esprit différent. Cette force et cette confiance nouvelles transparaissent dans les chansons.

Tu parles d'aller de l'avant, mais on sent aussi beaucoup l'influence de musiques américaines traditionnelles sur le disque.
C'est vrai que la musique que je fais vient de l'americana : le Delta blues, le folk des Appalaches… Mon jeu de guitare en porte la trace. C'est quelque chose qui m'inspire beaucoup, j'aime les styles du passé. Mais je ne voulais pas non plus faire uniquement un disque "à l'ancienne". Je souhaitais aller de l'avant aussi d'un point de vue musical. J'ai utilisé des sonorités traditionnelles un peu comme des personnages, pour apporter du sens, plutôt que pour imiter le passé.

On a l'impression que les jeunes Américains urbains, tout en étant férus de nouvelles technologies, redécouvrent leurs racines, notamment musicales.
Je trouve qu'on vit une période très intéressante de ce point de vue. Notre société est à la fois hyperconnectée et déconnectée. De nouveaux médias, de nouveaux appareils apparaissent sans cesse et nous ne savons plus trop à qui et à quoi nous fier. Dans ce trop-plein, nous cherchons des choses "pures", et la musique en fait sans doute partie. De même, les gens se remettent à jardiner, à vivre plus proches de la nature… Il y a encore dix ans, tout cela aurait paru démodé, mais aujourd'hui il y a un véritable mouvement vers un mode de vie plus simple.

Tu as construit un petit studio dans une caravane. D'où t'est venue cette idée ?
J'habite une maison avec deux autres musiciens, et d'autres personnes y passent constamment. A un moment, je me suis dit que j'avais vraiment besoin de mon propre espace pour travailler. Comme nous louons la maison, il n'était pas question de construire quelque chose dans le jardin, et j'ai donc eu l'idée de trouver une vieille caravane, de la retaper et de l'équiper. Je me dis que si tout s'écroule, il me restera toujours ça, "my little place in the world" (rires). J'ai tellement tourné dans le monde entier ces deux dernières années, il y a tant de mouvement dans ma vie que je trouve rassurant d'avoir un endroit à moi, même tout petit. Pour l'instant, ce n'est pas vraiment équipé comme un studio, je peux juste y enregistrer des démos. Mais mon souhait serait d'en faire un studio mobile qui nous permette d'aller dans les bois ou au bord de l'océan. J'espère que ce sera prêt à la fin de l'été.

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Sur le dernier album, tu joues de nombreux instruments, mais on trouve aussi des invités de marque, membres des Decemberists, des Dodos ou de Calexico. Sur scène, tu es accompagnée par une partie du groupe Musée Mécanique. C'est important pour toi de te sentir entourée de musiciens amis ?
J'ai réalisé l'essentiel du disque seule, je voulais vraiment qu'il reflète ma vision. En même temps, j'étais très heureuse de la participation de tous ces musiciens, qui non seulement jouent de leur instrument mieux que je ne le ferais, mais qui ont apporté beaucoup d'énergie positive, un esprit de camaraderie. Joey Burns de Calexico ou les Dodos ont profité de leur passage en ville pour venir jouer quelques parties. C'est mon troisième disque, et comme sur les précédents j'ai appris beaucoup des autres, ils m'ont fait grandir en quelque sorte. J'ai toujours cherché un équilibre entre d'un côté ma propre vision de la musique, et de l'autre ce que des musiciens extérieurs pouvaient m'offrir.

Certaines chansons se sont-elles révélées au final très différentes de tes intentions de départ ?
La plupart me semblent assez proches de ce que j'avais imaginé. Avec parfois de belles surprises, quand on s'aperçoit que ce qu'on avait dans la tête s'avère encore meilleur une fois enregistré. Le défi intéressant, quand on invite des gens à jouer sur son disque, c'est d'arriver à leur laisser suffisamment de latitude tout en conservant l'idée de départ. Je savais assez précisément ce que je voulais, mais quand j'ai eu Joey Burns dans le studio, par exemple, j'ai décidé de le laisser jouer ce dont il avait envie, ce qu'il pensait être le mieux. Même si, finalement, je n'ai gardé ce qui me semblait vraiment convenir aux chansons.

Peut-on parler d'une véritable scène à Portland, avec des artistes comme les Decemberists, Laura Veirs ou Musée Mécanique ?
Nous formons une communauté soudée, ce que reflètent les collaborations dont nous parlions sur l'album. Nous nous soutenons beaucoup entre nous, nous impliquons beaucoup dans les projets des autres. J'ai notamment joué avec le Portland Cello Project, un collectif de violoncellistes qui interprète toutes sortes de musiques. C'est ce qui rend tellement agréable le fait de vivre dans cette ville, avec la proximité de la nature.

Le titre de l'album et d'une de ses chansons, "La Grande", est le nom d'une ville de l'Oregon qui semble beaucoup compter pour toi, et tu viens d'une autre ville qui s'appelle "Coquille". Connais-tu l'origine de cette toponymie française ?
Beaucoup de ces noms de lieux viennent des trappeurs canadiens d'origine française, et datent de l'époque où l'Oregon était une terre sauvage où beaucoup d'animaux étaient chassés pour leur fourrure. Coquille est le nom d'une petite ville et d'un fleuve, et vient de celui d'une tribu indienne, que les trappeurs avaient appelée ainsi parce qu'elle portait des coquillages comme décorations. Evidemment, les locaux ne le prononcent pas vraiment à la française ! (sourire) La Grande est à l'origine le nom donné par un Français à une vallée, un très bel endroit qui m'a beaucoup inspirée.

Tu sembles très attachée aux petites villes américaines.
Oui, c'est vrai. J'ai traversé de nombreuses villes pendant les tournées et les ai photographiées pour illustrer mon journal sur mon site internet. J'aime l'atmosphère qui s'en dégage, l'esprit des gens. Tourner un peu partout m'a permis de mieux connaître mon pays et d'en apprécier les beautés cachées. Par ailleurs, Portland, qui est pourtant une grande ville, a gardé ce côté "small town", je trouve.

 
Que représente l'Oregon pour toi ?
C'est un endroit très beau et c'est là que j'ai grandi, tout à fait à l'ouest de l'Etat. Cette partie de l'Oregon est relativement "jeune", elle a été peuplée tardivement et a gardé cette tradition d'accueillir des personnes venant d'autres parties du pays et voulant tenter des choses nouvelles. Même si l'histoire de cette région est relativement récente, surtout comparée à l'Europe, je la trouve fascinante.

L. Gibson 3

 

La pochette de l'album, qui te montre à côté d'un feu, dans une forêt, semble symboliser ton rapport à la nature.
Dans l'Oregon, elle est omniprésente. Les Cascade Mountains coupent l'Etat en deux. Dans la partie ouest, où se trouve Portland, il pleut souvent et il y a de grands arbres qui ont tendance à boucher l'horizon, ce qui donne aux lieux un caractère intimiste. Côté est, ce sont plutôt de grands espaces, où la vue porte loin. J'ai des amis qui ont grandi dans cette partie de l'Oregon et ils se sentent presque oppressés quand ils sont à l'ouest, avec tous ces arbres autour d'eux ! Je pense que ma musique reflète ces deux aspects.

Les réactions à ta musique sont-elles différentes selon les pays où tu joues ?
Oui, j'ai noté ça et c'est assez amusant. J'ai toujours beaucoup de plaisir à rencontrer ceux qui viennent à mes concerts, et j'ai des rapports chaleureux avec les fans français. En Espagne, les gens sont particulièrement extravertis ; en Allemagne, ils sont plutôt sérieux. En France, c'est un peu entre les deux ! Au Japon, ils sont très concentrés sur la musique… Je crois que le comportement des amateurs de musique en dit beaucoup sur les spécificités culturelles de chaque pays, et je trouve ça passionnant à observer.

J'ai vu que tu essayais de trouver du temps pour courir pendant les tournées.
Je ne l'ai pas trop fait sur celle-ci, d'autant que mon téléphone est en panne depuis deux jours, et que je serais un peu embêtée si je me perdais ! Ça m'est déjà arrivé quelquefois, d'ailleurs… Mais sinon, c'est une bonne façon de découvrir une ville. Et c'est bien de pouvoir se dégager des moments de solitude sur une tournée, pour marcher, courir ou simplement se poser dans un café.

Travailles-tu déjà sur un nouvel album ?
J'ai quelques chansons dans la tête, ou plutôt des fragments, mais je ne sais pas encore quelle direction je vais prendre. Une partie de moi aimerait faire quelque chose de totalement différent, tandis qu'une autre voudrait continuer à jouer des chansons folk de la façon la plus sincère possible… Rien n'est encore décidé pour l'instant.

Photos : Vincent Arquillière

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