Le Choc Shellac à Villette sonique

13/06/2008, par | Concerts |
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Pour sa dernière soirée, le 7 juin dernier, le festival Villette Sonique avait eu la bonne idée de laisser carte blanche à Shellac, mythique trio de Chicago mené par le non moins légendaire producteur Steve Albini. "Une nuit de commissaire d'expo en quelque sorte, comme dans l'art contemporain, expliquait ce dernier à nos confrères de "Libération". On s'était colleté à un projet similaire il y a cinq ans au festival All Tomorrow's Parties de Londres. Ce genre de soirée permet avant tout de créer une osmose particulière avec des groupes cousins, proches de nos préoccupations." C'est bien sûr les "curateurs" eux-mêmes qui clôturaient cette programmation pointue, succédant à Bottomless Pit, Melt-Banana et Mission of Burma. Arrivé un peu tard à la Grande Halle, on a raté les premiers ; dommage, le descriptif du programme, citant Joy Division et Slint, donnait plutôt envie. On a donc commencé par les Japonais frappés de Melt-Banana, quartette formé en 1992 à Tokyo (une ancienneté que ne laisse pas franchement deviner l'allure plutôt juvénile des musiciens) et produit par Albini à ses débuts. De dignes et prolifiques représentants du courant bruitiste nippon, même si leur noise-punk s'avère moins extrême que le terrorisme sonore d'un Merzbow, par exemple. Il paraît même que leurs dernières productions sont plus accessibles, ce qui laisse imaginer la teneur de leurs premiers albums et EP... Sur scène, c'est un véritable ouragan, mené par un brillant guitariste au visage recouvert d'un masque de chirurgien (à cause de saignements de nez, paraît-il) et par une chanteuse adepte du glapissement. Les intros rappellent parfois un hardcore assez classique, mais un changement brusque de tempo et/ou de mélodie vient vite mettre du désordre dans tout ça. Les morceaux sont le plus souvent brefs, parfois jusqu'à l'absurde, façon Napalm Death : le groupe enchaîna ainsi huit chansons dont la plus longue devait durer vingt secondes... mais en remerciant à chaque fois et en annonçant le titre de la suivante ! Un humour décalé appréciable (et pas toujours de mise dans ce genre de musique) pour une formation sympathique et assez impressionnante techniquement. Bon, on est quand même content qu'ils n'aient joué qu'une quarantaine de minutes, et on n'est pas sûr d'avoir envie d'écouter ça chez soi - à moins de vouloir absolument se fâcher avec ses voisins. Une bouffée d'air frais, une bière, et retour pour les très attendus Mission of Burma. Actif de 1979 à 1983, ce groupe de Boston entre post-punk et hardcore aura laissé peu de traces discographiques (un album studio, quelques singles, EP et morceaux live), mais aura eu une influence comparable à celle de ses contemporains Hüsker Dü ou Replacements sur le rock alternatif US. Le trio s'est reformé en 2004, sans doute plus par envie de se retrouver que par appât du gain, et a depuis enregistré deux albums produits par Bob Weston, bassiste de Shellac. Refusant de ne se reposer que sur sa gloire passée, Mission of Burma joue d'ailleurs essentiellement des morceaux récents, mais gratifie quand même le public de quelques classiques, comme les toujours fulgurants "Academy Fight Song" (repris par R.E.M.) et "That's When I Reach for My Revolver" (repris par Catherine Wheel, Moby et Graham Coxon), entre l'énergie brute de Clash et la menace latente de Pere Ubu. Le son est horriblement fort et saturé (même en haut des gradins et avec des bouchons, on en prend plein les oreilles), les musiciens pas toujours très justes, mais, à cinquante ans largement passés, la passion est intacte et c'est bien l'essentiel. Il n'est pas loin de minuit quand Steve Albini, Bob Weston et Todd Trainer montent sur scène. L'essentiel du public est bien sûr venu pour eux, sans trop savoir à quoi s'attendre. Un concert de Shellac est généralement une expérience mémorable, mais parfois frustrante tant le groupe a tendance à casser la dynamique de ses morceaux par des breaks, private jokes et autre manoeuvres dilatoires. Ca n'aura pas été trop le cas ce soir-là, heureusement, et d'après les commentaires lus sur divers forums, ce concert fut peut-être le meilleur qu'ils aient donné à Paris. Tendu, sec, toujours à la limite de la rupture mais impressionnant de maîtrise et de retenue, Shellac joue du rock comme on distribue des baffes - et les fans, consentants, en redemandent. Pas de fioritures (guitare, basse, batterie et basta), mais une volonté constante de pervertir les schémas établis. Albini et ses complices livrent une leçon d'intensité scénique, mais aussi d'humilité et d'humour. Notamment quand ils essaient de parler français ou quand, sur le dernier morceau, Albini et Weston emportent un à un les éléments de la batterie placée au centre de la scène, laissant Trainer de plus en plus démuni. Derrière leur façade austère et rigoriste, ces trois-là s'amusent comme des gamins.

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