Manuel Bienvenu - Track by track

04/03/2015, par | Track by track |
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Artiste rare dans tous les sens du terme, le Français Manuel Bienvenu publie ces jours-ci son troisième album en dix ans, “Amanuma”. Un disque riche enregistré en compagnie de nombreux amis musiciens, aux compositions très travaillées, où se marient les influences du son West Coast et d'un rock progressif lorgnant vers le jazz, le tout sans renoncer à une certaine idée de la pop. Son auteur revient avec précision et poésie sur la genèse de chacun des morceaux, dans un track by track accompagné d'illustrations et de vidéos dont nous publions ici le premier volet.

pochette

La pochette de l'album.

 

Landscape

Un vestibule ouvragé. On a voulu accueillir le visiteur sans mystère, on déballe tout. Pourquoi ce titre ? Dans ce vestibule il y a peut-être une toile, un paysage. Disons ça. Qu'il entre donc, notre invité, qu'il observe, classe selon ses catégories, déduise ce qu'il veut de ces premières rencontres, instrumentales, harmoniques, de ces chapeaux et pardessus accrochés. Il faudrait qu'ici, assez tôt, il se sente bien, qu'il accepte un premier verre, un deuxième… “Landscape” fait des promesses dans tous les sens, avec lesquelles le reste du disque jouera, sans les tenir. On ira plutôt creuser la pelouse du jardin, ouvrir des couloirs suspendus, des portes à la Doraemon qui ne débouchent pas de l'autre côté de la cloison. “Landscape” est placé là, d'entrée, pour répondre aux questions de base ; les politesses. Un rien cabot, avec son solo de piano (premier d'une vie …) et son solo de guitare (idem), ses cordes orchestrées en dépit des canons. Tout ça, c'est fait, c'est dit ! Franchissons maintenant les portes qu'on voudra bien nous ouvrir et visitons le reste d'“Amanuma”.

C'est avec “Landscape” que je suis moi-même entré dans ce disque. Une suite d'accords longtemps remodelée au piano qui se résoud – eurêka ! – un beau jour, et une mélodie qui se niche, docile, au creux de cette progression pas très intuitive mais devenue familière à force de manipulations. J'aime beaucoup ce travail. C'est un monde qui se crée au fur et à mesure qu'on l'explore, avec juste, en l'occurrence, un piano. Un peu abstrait, solitaire, mais plus tard la phase de production vient combler les appétits plus charnels. C'est donc, concrètement, en bouclant ce qui deviendrait le premier couplet de “Landscape” que j'ai fait mon sac pour “Amanuma”.

A propos de composition au piano : cette archive sonore fascinante où les Bee Gees terminent ensemble l'écriture de "How Deep Is Your Love".

 

Churrigueresque

On est emmené au salon où c'est cocktail sur cocktail. Tout ça se veut trop enjôleur, on sent qu'on n'est pas vraiment là où on voudrait nous faire croire qu'on est. Pourtant ces plantes tropicales, cette douce chaleur. On feuillette une édition poche de “Au-dessous du volcan” en hésitant à se laisser tenter par un des fauteuils club. Des cornes ou des trompes se dédoublent, ça stridule et ça tricote du 6/8 alors que la batterie forge du binaire sans débander. Ah, Il ne fallait peut-être pas le descendre si rapidement, ce dernier coco-mango.

Les clarinettes basses ont été enregistrées, comme les saxophones de “Capital Crowns” et tous les vents d'ailleurs, par Colin (Ozanne) à Londres. Pour moi, c'était la nuit avec une bouteille de saké du cru, pour lui un dimanche avec sa clarinette et ses micros – décalage horaire oblige. Nous étions reliés par une web-radio créée par Colin, dont j'étais le seul auditeur. Comme ça, j'entendais les prises en temps réel avec une qualité correcte. On discutait en parallèle sur Skype. Il m'envoyait certaines prises en .wav sur une dropbox pour discuter du son, de la position des micros. A la fin quand il pliait ses clarinettes, moi, quittant mon siège, je m'aplatissais au sol, surpris, jambes dérobées : j'avais oublié la bouteille de saké, bue jusqu'à la dernière goutte, pour ne pas rester sans rien faire, quand même, pendant que Colin trimait.

 

Capital Crowns

Dans ce salon rococo un rideau frémit, il masque une porte-fenêtre entrouverte. Air frais… Une vaste terrasse surplombe un panorama urbain, contraste surprenant. Des taxis glissent sur des méandres d'asphalte, serpents qui enlacent une forêt de tours plutôt gracieuses. Si hautes et fines qu'on a presque peur qu'elles se brisent. Buildings ou cathédrales ? Le vent est doux et porte un parfum insistant qui n'est pas une odeur de ville. On s'allonge un instant, les étoiles clignotent.

Souvenir de Thierry (Chompré) écoutant au casque sur les routes ensoleillées de Dordogne ma maquette de batterie pour ce morceau plein de mesures incomplètes. Je voyais comme ça la première prise : soit il le passait scolaire, soit il allait se planter en tentant de trop l'interpréter du premier coup, de toute façon il faudrait y aller en plusieurs fois, normal. Mais bon, Thierry Chompré, quoi. Scolaire ? Il m'aurait plutôt conseillé de prendre une boîte à rythmes. En une prise il a joué “Capital Crowns” comme si on l'avait tourné sur scène pendant deux ans : vivant, charnu, sans imiter en rien un des batteurs “canterburien” (référence aux groupes de rock progressif de la scène de Canterbury dans les années 70, ndlr) qu'on imaginerait aisément sur ce morceau. Bien mieux et surtout plus personnel que ce que j'avais pu imaginer. Benoît (Burello) suivait sa partoche de basse sans ciller, précis comme une couturière et fringant comme un goujon. Quel pied, ces deux-là ! Pour les deux reprises de l'album, qui n'étaient pas prévues au programme, les deux compères m'ont pondu la section rythmique comme on disputerait un match de ping-pong entre amis qui aiment ça et se faire plaisir.

towers

© Anitaa

 

Call the Devil

Quelques pas sur la longue terrasse qui contourne le bâtiment. Un groupe hirsute, un peu pouilleux, conte et fait des mimes autour d'un feu de camp (ils vont flinguer le dallage, ces débiles !) tandis qu'une blonde ressemble à Mia Farrow à la lueur des flammes. Dites, c'est quoi qu'elle a dans les bras, au juste ?

Un morceau bref, brut et bûcheron malgré ses mesures chaotiques (bûcheron inquiet ?). Censé être plié rapidement, finalement c'est lui qui aura donné le plus de fil à retordre. Au départ, une erreur que j'avais déjà commise dix ans plus tôt pour un disque de ELM (duo de Manuel Bienvenu avec Elodie Ozanne, ndlr). J'avais fait la maquette de batterie en jouant la partie de grosse caisse à la main, sur le tom basse, je fais toujours ça. Puis j'ai demandé à Mitch (Pirès), à cette époque, de la jouer normalement, avec la grosse caisse. Mais sur ce morceau-là il se trouve que ça ne marchait pas, cette transposition. S'ensuivent alors de longues heures à courir derrière l'équilibre initial du morceau. Ici, pareil : ce qui fonctionne ailleurs (“Capital Crowns” par exemple), ne fonctionne plus pour “Call the Devil”, on perd la ligne mélodique de la batterie. J'ai compris trop tard que j'aurais dû demander à Thierry de jouer cette grosse caisse-là sur le tom basse. Finalement, le morceau est différent de ce que j'imaginais. Il n'aurait pas forcément été mieux, mais ce temps perdu ! J'écris ça ici noir sur blanc, j'avoue, pour pense-bête.

 

detail

 

North Marine Drive

Douce lumière et rires joyeux proviennent d'une fenêtre ouverte que tu enjambes à l'italienne. L'épaisse moquette d'une grande chambre simplement meublée, pleine de monde, te reçoit moelleusement. Ces inconnus t'accueillent sans surprise et avec chaleur. Les amis d'une des filles de la maison ? Un grand brun avec un faux air de Chet Baker te propose un verre de champagne – ou un joint ?  - Un café, pas de problème. On est vraiment pas mal ici. "Bonsoir…Vous…Tu…etc."

Je n'ai pas composé “North Marine Drive”, évidemment (c'est une reprise du morceau éponyme du premier album solo de Ben Watt, ndlr), je n'ai pas arrangé ce voluptueux duo basse/batterie vif et moelleux (copyright Burello/Chompré), je n'ai pas joué grand-chose au final, quelques claviers, je n'ai même pas tout chanté, et les ré-arrangements de la deuxième voix sont encore de Benoît. Ma fierté peut exulter : je n'ai pour ainsi dire rien fait ; mais sans moi, hé, il n'existerait pas, ce “North Marine Drive”.

Il est temps de présenter Masayuki (Ishii), troisième pilier du triangle rythmique batterie(s) / basse / guitare. Attention, l'électrique qui joue des accords en fond, un peu étouffés, pas très groovy, c'est moi sur une Ibanez occasionnelle. Nous avons fait la prise en trio et je faisais le troisième larron. Masayuki intervient plus tard dans la construction du morceau, ici sur deux guitares, une copie de Telecaster de marque Journeyman, un fin luthier japonais totalement confidentiel (dommage, d'ailleurs, qu'à l'époque l'idée d'aller visiter son atelier soit restée à l'état de projet), et une antique petite Teisco demi-caisse avec des micros aluminum-foil uniques sur ce modèle, liquides et transparents comme un ruisseau de montagne. Je suis parti en chasse (ou pêche), et j'ai la même maintenant, que je ne suis pas prêt de délaisser. Rembobinons sur quelques chansons. Les guitares sur “Landscape” et “Churrigueresque”, c'est déjà Masayuki, rencontré à Tokyo en 2004, avec qui j'ai la chance d'avoir souvent joué en concert ou enregistré. C'est risqué de prêter sa guitare à Masayuki. Entre ses mains elle devient mélodieuse, équilibrée, riante… s'épanouit. « Je ne te reconnais plus, étais-ce bien toi, toutes ces années ? ». Drame.

 

Polarised

L'aube, déjà ? Tu y étais si bien dans cette fête improvisée, que tu y as passé la nuit. Rentrons… Les rues s'éclairent doucement, quelques vélos, légers, découpent l'air du matin, les feux rouges passent au vert à ton approche, ton œil bourdonne et des chansons traversent ton cerveau en version instrumentale. Il ne manque au décor que quelques danseurs ringards en habits colorés… Rentrons : mais où, au juste ?

Un matin je me suis rêvé quelques instants en Judee Sill, au piano. Ça a donné le début de “Polarised”. Ne me demandez pas le rapport avec Judee Sill, c'est juste comme ça que ça s'est passé.

Première apparition de Mitch (Pirès), compagnon de longue date à la scène comme au studio. Pour mon précédent album, “Bring Me the Head of Manuel Bienvenu”, il s'était fabriqué ses propres baguettes, épais faisceaux de paille et brindilles, dont le grain buissonnant, par propagation, marque tout le disque. Mitch a une frappe, un coup de mailloche, qui posent immédiatement le décor. Pourtant, parce que je le connais, je n'ai pas sourcillé quand il a décidé d'abandonner son attirail pour attaquer “Polarised” à mains nues. Une baguette pour la caisse claire quand même, tenue à la bolchevik quand les deux mains sont occupées sur les peaux, Mitch, du bout des doigts, a joué ce que mes mots peinaient à réclamer de ses baguettes, en plus simple et plus explicite – sensual healing, à fleur d'empreintes.

Paul-Marie (Barbier) accompagne ici librement le morceau au vibraphone. On l'entendra plus tard dans un solo de malade sur la suite d'accords tortueuse de “Years to Run”. Le jeu de Paul est au-delà du possible pour moi. Et pourtant, le jazz virtuose, tout ça : pas son truc. Paul te parle de Gary Burton, évidemment, mais surtout de Dick Annegarn. Le problème c'est quand vous tombez d'accord sur votre amour commun et infini pour “La Transformation”, qu'il prend une guitare (une guitare !) et te joue ça de mémoire et d'oreille, à l'instinct, avec un grand sourire de gosse. Pas même agaçant, merveilleux.

Charlie O., déjà entendu lui aussi sur plusieurs morceaux précédents, donne à cette balade au petit jour ce qu'il faut de brume fraîche et de soleil troublé, son orgue Hammond toujours branché en direct sur le cœur. L'air du matin qui vibre encore du passage de la nuit : c'est lui.

 

A suivre.

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