Manuel Bienvenu - Track by track (2e partie)

11/03/2015, par | Track by track |
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Deuxième et dernière partie (la première est à lire ici) du track by track de Manuel Bienvenu, conçu comme un voyage dans son nouvel album “Amanuma”.

 

Years to Run

Une voiture pile et t’ouvre une portière. Tes amis de cette nuit t’ont retrouvé : on part en balade. Campagne, mer, chez quelqu’un ? Tu n’as pas le souci de t’en informer. La voiture bondée redémarre dans le petit matin, peu de paroles, la banlieue défile, des bouquets d’arbres, le paysage, une vache, des minarets ; la route est sinueuse et vallonnée mais les amortisseurs sont bons et la conductrice a la main sûre.

On retrouve ici Manuel (Decocq), qui incarne à lui seul un ensemble de cordes, comme sur Landscape. Manuel avait trois violons, son vieux soprano d’étude (que je lui connais depuis un quart de siècle), un soprano de concert et un alto de concert. Nous avons déterminé dans la pièce la position de tous les violonistes, et Manuel s’est déplacé d’une position à l’autre en changeant d’instrument, devant une paire stéréo fixe. Pour “Years to Run”, il y a deux rangs de trois clones de Manuel, en deux petits arcs de cercle, l’un derrière l’autre. Manuel a aussi utilisé sa cellule pour passer son violon dans un phaser et un peu de fuzz, son qu’on pourrait prendre pour un synthétiseur sur les couplets.

Les guitares acoustiques, c’est Yann (Louineau), qui choisit très soigneusement ses instruments. Yann n’a que quelques guitares, mais toutes sont le fruit d’une recherche, trésors de richesse, finesse et précision. La 12-cordes qu’il utilise n’a rien du son majestueux de clavecin qu’ont en général ces guitares, au contraire, discrète, elle se laisse attaquer en accords pleins sans tonitruer dans le micro comme une armée de bouzoukis géants. Au contraire, c’est diffus comme l’éclairage indirect que donne un mur ensoleillé. Une guitare qu’on entend peu, mais qui change tout dans le mixage, comme la maraca presque inaudible dans un ensemble de percussions. Comme dit Yann : elle tapisse bien, cette gratte.

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Yann Louineau. Photo Manuel Bienvenu

 

Bubl

Tu t’étais assoupi. Tu te demandes comment tes amis ont réussi à rejoindre le Brésil en voiture. Ou bien serait-ce : d’où sortent ces Brésiliens sur une plage anglaise ? Est-ce bien du brésilien d’ailleurs, cette langue ? Du bulgare ? En tout cas, quand tout le monde danse comme ça, il faut danser, et ils ont raison aussi, pour les vêtements.

On retrouve ici les incursions vocales d’Albain (Lutaud), présent sur mes trois albums où il s’incarne de façon chaque fois différente. Albain possède, par ailleurs, une voix hallucinante. On l’entend sur ce Gershwin que nous avions enregistré il y a une douzaine d’années.

Bubl est le seul morceau sans la basse de Benoît. En cherchant un jour une solution technique à je ne sais plus quel problème sur je ne sais plus quelle idée de morceau de piano, j’ai collé du scotch japonais (le meilleur) d’une manière particulière sur les cordes du piano et j’ai obtenu ce son de basse synthétique qui m’a transporté. Sur le moment, j’ai cru que j’allais révolutionner l’instrument, et une partie de la condition humaine. Finalement ça aura permis de trouver le son de basse de Bubl, plus percussif qu’un synthétiseur, plus plastique qu’un piano.

Pour la fin de Bubl, ma dream team de percussionnistes a carrément tombé les tongs pour obtenir le clap idéal (enregistré en hiver, Bubl n’aurait pas eu le même son).

Dark Gardens

Tu t’es éloigné de la plage, laissant la lumière des feux et le son des tambours s’effilocher dans la brise marine, tes pas t’ont conduit devant un cinéma, et tu es entré. Le film est commencé ; une scène d’hiver se déroule dans un genre de monde de trappeurs sud-américains ; s’enchaîne une poursuite exténuée dans une neige mêlée de sable. Le réalisateur utilise parfois des artifices visuels inspirés de la science-fiction, pourtant on sent qu’il n’y aura pas d’aliens, le propos du film n’est pas d’évoquer un en-deçà, ni un au-delà, encore moins un ailleurs ; non, c’est semble-t-il, l’idée de la fuite pure, seulement fuir.

Manuel Decocq signe ici l’arrangement des deuxièmes voix qu’il chante, comme sur Summers in Submarines, la chanson qui suit. C’est lui déjà qui doublait ma voix sur Landscape, et c’était lui aussi les chœurs de Polarised. J’ai présenté Manuel comme violoniste, mais cela ne suffit pas à le définir, de même que “bassiste” ne suffit pas à définir Benoît. Voici deux musiciens qui m’ont chacun, à des époques différentes, durablement influencé et donné le goût de l’exploration. Qu’elle emprunte le bois d’un instrument ou leurs cordes vocales, ils ont leur voix propre, inchangée par le medium qu’elle utilise pour se faire entendre.

Ce sont ici Mitch et Thierry qui tiennent de concert les baguettes et mailloches.

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Photo Christophe Henin


Summers in Submarines

Retrouver le jour en sortant du cinéma est souvent un moment flottant. Ça ne manque pas après ce film exotique et vous, cher invité au pas décidé mais au regard trébuchant sur cette réalité à nouveau en relief, vous qui vous êtes embringué dans ce que nous ne voudrions pas voir ressembler à un mauvais rêve, vous continuez à entendre dans votre tête la BO du film, en tout cas la chanson qui accompagnait les titres de fin. Vous avez attrapé in extremis son nom en fin de générique : “Summers in Submarines” de Marcel Bienvenu. C’était plutôt joyeux et tendre et vous marchez maintenant vers la plage.

Voici l’un des morceaux les plus “première époque” de l’album, composé en arpèges sur mon piano enfin trouvé et acheté à très bon prix, vu sa qualité, sur leboncoin. Les arpèges en question seront finalement joués sur le piano électrique Yamaha CP70 du studio, que j’ai cru un instant ne pas aimer, par esprit de contradiction et crispation sur la défense de mon petit monde, avant d’en tomber raide dingue. Au départ, j’ai pris confiance dans ce morceau en y retrouvant quelque chose de la reprise que j’adore de “Weightless” (Prefab Sprout) par Toolbox. Ensuite, je suis parti dans un jeu harmonique consistant à se déplacer par petits sauts de demi-tons, peu naturels, sans casser les blancs en neige du morceau.

 

Shoegrease

Vous avez retrouvé une partie de la bande sur la plage, la voiture est déjà repartie avec d’autres passagers, mais un type fringué comme Marlon Brando dans “L’Équipée sauvage” vous a indiqué une petite gare d’où vous avez pris un train, qui vous ramène moelleusement vers la ville. Le paysage défile...

J’ai remarqué après coup que je composais toujours un morceau à la basse sur mes disques. La basse est l’instrument dont je rêverais de jouer et je suis sûr de toujours garder au moins ce rêve intact. Je suis loin d’être assez précis pour faire un bon bassiste, mais j’aime énormément toucher cet instrument. Je crois que j’aime trop ça pour pouvoir progresser. Tenir une basse me suffit, je suis ravi, je tapote les cordes, je bave un peu, pourquoi travailler ? Parfois, à force de pouponner ma vieille Hondo chérie entre toutes, je sors une ligne qui me semble un peu cohérente et agréable à jouer. Alors je ravale ma salive et j’en fais un morceau. Sur Amanuma il y aura eu ce “Shoegrease” et la fin de “Capital Crowns” reprise ensuite dans “Café Gitane”.

 

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Café Gitane

Notre visiteur, on s’en doutait, s’est endormi dans son train qui le ramène en ville. Abandonnons-le un instant pour visiter les pensées de l’homme qui lui fait face sur la banquette. Il s’appelle Stéphane Rosière, il est écrivain, poète mais aussi chercheur en géopolitique. Il repense à un voyage qu’il a fait il y longtemps, la blonde derrière lui avec son carnet lui a remis ça en tête. Les bruits du train se mêlent à ses souvenirs, leur constituant une B.O. crédible où se répondent grincements moqueurs des wagons et heurts sourds des virages.

Ma collaboration avec Stéphane remonte à mon premier album “Elephant Home”. J’avais enregistré sa lecture de son propre poème “Mécanique cantique”, à voix nue, et ajouté de la musique ensuite. Pour constituer une série qui évolue et non une série répétitive, j’avais choisi pour le disque suivant un morceau de sa prose, un texte tendu, avec du suspense. Il l’avait lu sur la piste de batterie avant que j’ajoute le reste de la musique. Pour “Amanuma”, j’ai proposé à Stéphane de lire un texte plus pop à mon sens, avec un moindre recours au suspense, et cette fois sur une base batterie/basse. C’est un album clandestin qui se construit au fil de mes disques, un album de collaborations entre Stéphane et moi, un album qui prendra du temps, traversera nos époques, comme les blocs de textes de son roman “Hantements”.

 

Seventeen

Le voyageur se réveille, le train traverse les premiers faubourgs, la densité urbaine augmente, les bâtiments passent en saccades et leur proximité des voies rend sensible la vitesse. Plus la ville se dessine, plus les pensées du voyageur se ramifient tout en restant claires, combinant mentalement l’idée d’un avenir lointain et la banalité de ce qu’il a à faire demain ; il n’a pas hâte de sortir de ce train, mais il sait fermement ce qu’il fera une fois sorti, à peine le pied posé sur le quai. Ce périple depuis hier, qu’il est déjà en train d’oublier, lui aura au moins permis ce retour.

Michael Mantler a une place particulière pour moi. Après avoir pendant des années de jeunesse nourri un amour grandissant pour d’un côté Carla Bley, et de l’autre Robert Wyatt, je suis un jour tombé sur la mention d’un disque où ils figuraient tous deux et c’était un disque de Michael Mantler. Un agréable choc. Je n’étais donc pas seul à lier intimement, sans trop savoir comment dans mon cas, la musique de ces deux-là. Vu d’aujourd’hui, la logique de tout cela apparaît moins mystérieuse, mais pour moi qui défrichais péniblement mon petit pan de musique explorable, ce fut édifiant.

C'est quand j'ai fait la connaissance de Benoît à Rennes que j'ai revu pour la première fois des disques de Michael Mantler. Cela explique en partie la présence de cette reprise, d'ailleurs. Pour jouer ça au milieu d'un disque comme "Amanuma" il était bon de savoir que Mantler a fait chanter Kevin Coyne et Mariane Faithfull et qu'à la basse il a fait jouer Jack Bruce et aussi Steve Swallow. Si "Seventeen" est une composition instrumentale et orchestrale, elle n'est qu'un effet de loupe sur le travail de Mantler. Thierry aussi, d'ailleurs, savait très bien que côté batteries, Mantler à fait jouer à la fois Tony Williams et Nick Mason sur ses disques.

Nous avons pas mal discuté du son de basse pour l'album avant l'enregistrement. J'ai tenu à ce que Benoît utilise le son qu'il aimait avoir dans les doigts à l'époque. En l'occurence, avec sa Musicman Sabre, un son qu'on pourrait définir comme le contraire de la basse boisée 60's. Le son qui lui donnait envie de faire des notes, les siennes, pas de mimer un style. C'était un peu risqué peut-être, car les recherches de Benoît, pour enregistrer puis jouer live avec Bed, l'avaient mené à assumer la part métallique des cordes, la part active des micros, pour en tirer un frisant, une présence qui parfois me fait penser à une fine couche d'eau bouillante. Ce son particulier ne donnerait pas aux morceaux l'assise convenue et toujours séduisante d'une Rickenbaker montée en filet plat, sûr. Mais justement, le son de basse de Benoît, magnifié par son jeu subtil capable d'en tirer la plus grande douceur, n'at fait qu'apporter à la production plus de richesse et moins de connotation, ce qui était, texto, mon cahier des charges intime pour la production d'"Amanuma".

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