Marc Hollander (Aksak Maboul) - Interview

04/03/2015, par | Interviews |
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Aussi étonnant que cela puisse paraître, l’un des disques les plus rafraîchissants de l’année dernière a été enregistré… il y a plus de 30 ans. C’est une histoire belge qui réunit Aksak Maboul, duo iconoclaste formé par Vincent Kenis et Marc Hollander, auteur de deux albums remarqués en 1977 et 1980 ; Véronique Vincent, compagne de ce dernier ; et les Honeymoon Killers (ou Tueurs de la lune de miel), groupe inclassable du plat pays, dont Véronique est la chanteuse. Entre 1980 et 1983, tous ces musiciens ont travaillé sur un album de “pop avant-gardiste”, sans doute un peu trop en avance sur son temps, justement. Il n’est finalement pas sorti, chacun partant vaquer à ses occupations. Trois décennies plus tard, ces chansons qui annonçaient le futur semblent pile dans l’époque, et il aura suffi d’un petit toilettage, ou décapage (histoire de retrouver l’esprit des premières prises, à la production minimale) pour les rendre parfaitement présentables.

Nous avons profité du récent passage à Paris de Marc Hollander (par ailleurs boss du fameux label bruxellois Crammed Discs) pour lui faire raconter devant une bière (bien sûr) l'étonnante histoire de cet “Ex-futur album”. A noter qu'Aksak Maboul et Véronique Vincent donneront trois concerts exceptionnels en France dans le cadre du festival Les Femmes s’en mêlent : le 13 mars à Bordeaux (Iboat), le 15 à Rennes (Ubu) et le 16 à Paris (Divan du monde).

pochette A l’écoute du disque, on n’a pas l’impression qu’il a été enregistré il y a trente ans. L’avez-vous beaucoup retravaillé, retouché ?

En fait, pour plusieurs morceaux on est plutôt retourné aux maquettes, qui étaient plus libres, légères, fraîches. Les chansons avaient pas mal évolué à mesure qu’on les jouait sur scène. Au départ, ce devait être un nouvel album d’Aksak Maboul, mon projet de l’époque. Toujours culte semble-t-il, car il ne se passe pas un jour sans que quelqu’un m’en parle… Le format était plutôt pop, avec des morceaux conçus comme de vraies chansons. Au fil du temps, on s’est mis à surproduire le disque, sans vraiment s’en rendre compte : on passait vraiment faire de la pop, mais le résultat était sans doute trop barré et hybride pour en être. On se disait toujours que le projet continuait, qu’il y avait moyen de refaire des choses, mieux produire les morceaux… alors qu’en fait, tout était là, l’ensemble tenait à peu près la route. Donc l’essentiel du travail pour la sortie du disque a consisté à mixer les pistes, ce qui n’avait jamais vraiment été fait, on n’avait que des mises à plat, des mix non définitifs. Pour quatre morceaux, on avait des multipistes et on les a mixés en respectant l’esprit de l’époque. Ils sonnent un peu mieux, mais au fond rien n’a été rajouté. Sur un morceau, par exemple, on a repris les idées de la maquette, qui consistait à faire une sorte de dub en ouvrant et fermant des pistes. Quand on disposait d’un mix stéréo, on l’a a peu près laissé tel quel ; pour d’autres morceaux, on a dû aller récupérer des choses sur des cassettes, d’une qualité moyenne, mais ça passe bien. J’ai fait du montage, de l’editing pour créer des morceaux à partir d’ébauches. Il y a même un titre live en bonus qui provient de deux concerts séparés de 8 kilomètres et 18 mois, je crois… (sourire) J’ai mélange des bouts de l’un et de l’autre.

Y a-t-il un plaisir pour toi, qui est avant tout patron de label, de défendre de nouveau un disque en tant que musicien ?

Quelque part, c’est un peu schizophrénique, je joue deux rôles. Mais je ne suis pas non plus dans la situation d’un artiste qui mène une carrière, qui tourne. Les enjeux ne sont pas vraiment les mêmes, et il y a en tout cas un plaisir et une satisfaction d’avoir enfin terminé et sorti cet album, et de se rendre compte qu’en fait, on avait un disque ! C’est surtout une question de timing : on a senti qu’on était désormais en phase avec la musique qui se fait. Je ne dis pas qu’on était géniaux et qu’on avait trente ans d’avance sur tout le monde, c’est juste que l’esprit de ces morceaux et notre goût du mélange sont beaucoup plus compréhensibles aujourd’hui qu’à l’époque. C’est frappant. D’ailleurs, l’album est très apprécié par de jeunes musiciens, et pas seulement ceux qui se placent dans la continuité du son des eighties. Je crois que le disque n’appartient pas à une décennie particulière, en fait. C’est plutôt les gens qui à l’époque s’intéressaient à ce qu’on faisait, que ce soit avec Aksak Maboul ou avec Les Tueurs de la lune de miel, qui risquent d’être désarçonnés car c’est quand même assez différent. Il y a un côté très pop, avec en même temps les “musiques du monde” qui arrivent comme par effraction…

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A l’époque, écoutiez-vous les artistes français qu’on appelait « les jeunes gens modernes », comme Elli & Jacno ?

Un peu, oui, mais on écoutait surtout ce qui les influençait, Kraftwerk, par exemple. Je m’intéressais aussi beaucoup à la scène post-punk britannique que je trouvais très fraîche, les années 78-82 grosso modo : Scritti Politti, les Slits, les Young Marble Giants, et tous les groupes imprégnés de dub. C’est marrant, d’ailleurs, l’album a été chroniqué dans un journal anglais, qui disait en gros : « C’est fantastique, en 83, des musiciens très avant-gardistes et pointus pouvaient marcher bars dessus, bras dessous avec des fans de pop grand public, et personne n’y trouvait à redire. » Alors que si cet album a été mis de côté, c’est aussi parce que justement, à l’époque, faire de la pop aussi barrée ça n’allait pas de soi. En France, du moins.

On a l’impression qu’à l’époque la scène bruxelloise était bouillonnante, avec pas mal d’échanges entre la Belgique et la Grande-Bretagne, notamment.

Bruxelles a toujours été une ville ouverte, un point de passage entre le monde germanique et anglo-saxon et le monde latin. On est en prise directe sur toutes ces cultures. On est bien sûr très proches de la France, mais aussi de l’Angleterre, notamment la Flandre. A l’époque, il y avait moins de structures publiques qu’aujoud’hui, c’était surtout des labels, des salles comme le Plan K où beaucoup de groupes étrangers se produisaient. Pas énormément de lieux pour jouer, mais énormément de créativité et de productivité. Crammed Discs et “Les Disques du Crépuscule/slash/Factory Benelux” ont démarré presque le même mois, sans que les gens se connaissent vraiment.

Quel regard portes-tu aujourd'hui sur ce qu’on appelle la scène belge ?

Crammed est un label basé en Belgique, mais on a toujours regardé au-delà de nos frontières, c’est notre raison d’être. La “scène belge” s’exporte bien, elle a de bons groupes, mais si on en prend trois ou quatre au hasard, que vont-ils avoir en commun à part d’être belges ? Ont-il vraiment un son bien reconnaissable ? Même si la plupart des artistes prônent un rapprochement entre les deux communautés, les Wallons et les Flamands, j’ai l’impression qu’il y a quand même des différences en termes d’esthétique. Après, est-ce qu’un groupe comme BRNS, qui chante en anglais, pourrait être flamand plutôt que wallon ? Oui, sans doute. En revanche, est-ce qu’Amatorski aurait pu être francophone, peut-être pas. C’est sûr qu’il y a des groupes intéressants en Belgique, d’ailleurs on en a quelques-uns chez Crammed actuellement, plus qu’à une époque : Amatorski, donc, Zita Swoon qui existe depuis longtemps…

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L’idée de ce disque au départ, c’était de collaborer avec des gens très différents ? Des membres de Telex ou de Family Fodder jouent dessus.

Ce sont juste des personnes qu’on fréquentait et qui on a demandé un apport précis, on ne peut pas vraiment parler de collaborations. Ce disque, on l’a écrit à deux au départ, Véronique Vincent et moi. Vincent Kenis, qui était mon acolyte au sein d’Aksak Maboul, est venue ensuite ajouter des guitares, mais j’ai fait moi-même l’ensemble des programmations. Avec Véronique, c’était peut-être aussi une concrétisation de notre histoire sentimentale, sans vouloir faire du “Closer”… (sourire). Pour résumer, il y avait donc deux groupes au départ, Aksak Maboul et Les Tueurs de lune de miel ou Honeymoon Killers, qui se sont rejoints. Aksak Maboul était mon projet solo, devenu duo avec Vincent Kenis, puis un groupe à géométrie variable, avec des musiciens anglais notamment. Les deux albums qu’on avait sortis étaient assez différents. Le premier, “Onze danses pour combattre la migraine” en 1977, peut être vu rétrospectivement comme la feuille de route de Crammed : un mélange de choses venues d’un peu partout, de fausses musiques ethniques, comme on disait à l’époque, des espèces de vignettes avec de la musique des Balkans, pygmée, etc… Le deuxième, “Un peu de l'âme des bandits” en 1980, est dans un esprit plus avant-gardiste, dans la mouvance d’un groupe comme Henry Cow dont j’étais assez fan à l’époque, et du mouvement Rock in Opposition. Aujourd’hui, on classe tout ça sous l’étiquette de “prog”, qui semble revenir un peu à la mode, mais ça ne veut pas dire grand-chose.

Ce mouvement Rock in Opposition était assez politisé, il me semble. Ce sont des préoccupations que vous partagiez ?

Pas plus que ça, même si faire de la musique en toute liberté, fédérer des groupes, fonder un label indépendant, ça peut déjà être considéré comme des actes politiques en soi. Au départ, Rock in Opposition était une fausse coopérative montée par Chris Cutler de Henry Cow, dans le but de montrer qu’il existait des choses intéressantes hors du monde anglo-saxon et des majors – c’était avant l’époque des labels indépendants. Il n’y avait pas forcément d’unité esthétique au départ. Henry Cow était dans la continuité d’autres choses que j’aimais, comme cette brève période des Mothers of Invention où ils mélangeaient des rythmiques rock assez brutes avec des superstructures piquées à des compositeurs comme Stravinsky, je trouvais ça excitant. Fred Frith et Chris Cutler de Henry Cow ont joué sur le deuxième album d’Aksak Maboul, ce qui explique qu’il soit considéré par la “secte” Rock in Opposition comme un des sommets du mouvement. Et ça m’amuse beaucoup d’imaginer ces gens en train de s’étrangler en écoutant “Ex-futur album”… (sourire)

Le deuxième groupe, c’était donc Les Tueurs de la lune de miel…

Oui, un groupe mythique dans un rayon de deux kilomètres autour du centre de Bruxelles… (sourire) Anarcho-punk-free jazz-rockabilly-etc., avec un côté assez “art brut”, primitiviste, qui sévissait dans les bistrots. A un moment, j’ai eu envie de faire une tournée d’Aksak Maboul avec trois membres du groupe, qui en retour m’a engagé ; les deux entités avaient donc tendance à se confondre. La carrière des Tueurs a duré de 1980 à 1985 environ, et pendant ce temps-là, en parallèle, j’ai travaillé sur cet album avec Véronique, avant de plus ou moins abandonner le projet.

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La musique, c’était plutôt un hobby, où déjà quelque chose de sérieux pour toi ?

C’était tout à fait sérieux. Je me rend compte d’ailleurs que l’écriture des premières chansons pour ce disque, fin 1980, est exactement contemporaine de la création de Crammed.

Les textes de Véronique sortent de l’ordinaire…

Ils sont faussement légers, souvent à double fond, très travaillés. Ça ne se sent pas forcément à l’écoute, davantage quand on les lit. On pourrait les rattacher à une tradition du surréalisme belge, mais Véronique est française ! (rires) Le travaille d’écriture était assez rigoureux, en fait. J’avais composé les bases des mélodies, et elle a dû plier la métrique pour se caler dessus, de façon presque géométrique, en d’adaptant aux répétitions, aux permutations…

Il y avait une volonté chez vous de “tordre” un peu les bases de la pop, de compliquer les choses ?

Je ne sais pas trop faire autrement, en fait. Je crois que je n’ai pas les compétences pour faire des chansons simples, classiques, je suis autodidacte. J’ai appris les choses à ma façon, en dérivant sur un clavier… C’est compliqué sans l’être, au fond. Bon, c’est vrai que dans les arrangements, il y a un côté coq-à-l’âne plutôt amusant. Un morceau comme “Chez les Aborigènes” me semble encore assez simple, avec une mélodie qu’on retient. Sur “Veronika Winken” en revanche, on change d’ambiance plusieurs fois, avec plein de parties, des mélodies qui ont l’air presque arabe, puis des guitares congolaises qui débarquent… Je reconnais que c’est assez atypique !

Techniquement, un tel album serait-il plus facile à faire aujourd’hui ?

La technologie a bien sûr évolué depuis. Mais les contraintes génèrent aussi des idées qu’on n’auraient pas eues si toutes les possibilités étaient ouvertes. C’est un peu comme l’OuLiPo en littérature, où l’on se fixe arbitrairement des règles. Dans notre cas, il s’agissait plutôt de limitations techniques, comme dans le dub au début : il y avait des accidents, si on ratait des choses il fallait recommencer, etc. Aujourd’hui avec la technologie, on a un droit au repentir illimité, et il faut réussir à “figer l’image” à un moment, à se dire : ça c’était bien, il ne faut plus y revenir.

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On peut considérer l’album comme proto-techno, d’une certaine manière ?

On peut le dire pour quelques morceaux, oui. C’est dû à l’utilisation de machines comme la TR-808 et la TB-303. Après, tout dépend des références et de la culture musicale des gens, ça n’est sans doute pas perçu ainsi par tout le monde. Par exemple, en Angleterre, un critique parlait des Young Marble Giants, alors que le rapprochement n’est pas forcément évident. Mais c’est vrai que j’écoutais ce groupe quand je composais “Chez les Aborigènes”. Je ne sais pas si ça s’entend tant que ça. Il évoquait aussi les “faux morceaux ethniques” que Can avait dispersés sur ses albums, quelque chose qui m’avait pas mal marqué. Donc ce journaliste avait vu juste…

J’ai lu qu’Alain Chamfort aimait bien les morceaux et avait tenté à l'époque de démarcher des maison de disques. Comment s’était faite la connexion avec lui ?

Un graphiste et directeur artistique, Marc Borgers, faisait une revue trimestrielle, “Soldes-Fins de séries”, assez culte à Bruxelles. Aujourd’hui c’est une publication annuelle, “Almanach”, toujours très graphique. Il avait réalisé plusieurs pochettes aux débuts de Crammed, notamment celles des Tueurs de la lune de miel, et avait travaillé pour Lio et Alain Chamfort, à qui il avait fait écouter les morceaux. Je suis allé avec ce dernier à quelques rendez-vous dans des maison de disques… qui n’ont pas été très fructueux. Mais je n’ai pas vraiment de regrets. Aujourd’hui, le moment me semble plus propice. Je pense que ce disque peut plaire à beaucoup de monde, qu’il peut intéresser des jeunes musiciens. Mais ça passera sans doute plus par du bouche-à-oreille que par les médias. L’histoire de l'album est étonnante, mais difficile à raconter. Certains croient qu’il s’agit en fait d’une réédiiton, voire parlent de la réédition d'un disque inédit, ce qui est un peu contradictoire dans les termes… (sourire) 

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Photos : Philippe Levy et DR.

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