Marcel Kanche - Portrait

10/03/2011, par Luc Taramini | Interviews |
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Marcel Kanche va bien. Le cheveu blanc, le regard bleu, le sourire franc. Il nous accueille au bar de son hôtel à quelques mètres de la Place Clichy par une pluvieuse soirée de février. Trois ans sont passés depuis "Dog Songe", disque qui sentait bon l'humus et le feu de bois. Sur le nouveau, "Vigiles de l'Aube", les guitares redeviennent orageuses, charriant une langue toujours aussi poétique mais peut-être moins tourmentée. Les chœurs féminins apportent un doux contrepoint à cet univers rugueux comme du papier de verre.

Marcel Kanche

Comme pour la peinture et la sculpture, la chanson est aussi une question de matière, de texture à malaxer. Il pratique la musique en paysan humble qui laboure son sillon, toujours le même, sans dévier, creusant au plus profond en quête d'une vérité nue et secrète. Kanche se fout de la reconnaissance. En apparence tout au moins. Répète à l'envi qu'on ne vient pas le chercher, qu'on ne lui demande rien. Il se tient là, à la lisière du monde, en observateur avisé. Sortant parcimonieusement du bois quand un disque est prêt. "Je pourrais faire comme Manset, enregistrer des chansons et m'arrêter là". Vraiment ? "Je dois reconnaître que j'ai le plaisir de la scène et de ses accidents".

La musique vient à lui par bourrasques. Il s'y consacre alors corps et âme. Jette les mots d'un trait sur le papier -lui qui n'écrit jamais- compose vite, quasiment dans un état second, pour ne plus y revenir. "C'est la première fois que je couche directement mes maquettes sur disque". Il est ravi de sa provocation. Comme toujours, la réalité est plus nuancée. Il suffit de tirer le fil pour comprendre que chez Kanche la musique occupe bien plus d'espace qu'il ne veut bien l'admettre. L'an dernier, un projet instrumental piano et guitare l'a emmené jouer en Suisse. "Je ne sais pas pourquoi, les Suisses m'aiment bien". Il écrit aussi des chansons pour Antoine Chance "un artiste belge qui fait voler la langue française" et pour le groupe de son fils. Voudrait-il devenir producteur ? "Oui, mais on ne me le demande pas". Il y a une malédiction Marcel Kanche, l'étiquette collée du punk lettré, abscons et invendable. Lui n'a pas envie de se battre contre ça. "Ce n'est pas mon problème". Et pourtant, on l'approche, on le consulte, on l'invite. Il dit souvent  non et parfois oui, par nécessité, mais sans compromission. "Demain je vais rencontrer des auteurs au théâtre des variétés. Des auteurs ! Je ne suis spécialiste de rien, mais je suis payé pour leur dire les choses honnêtement".

Marcel Kanche

Il caresse le projet de reprendre les Kinks en duo avec Pascal Comelade, un copain de longue date. "Pascal est un érudit du rock, moi non. Il ne transige pas". Leur projet, ça fait 20 ans qu'ils en parlent. "On verra". A force de mûrir, les meilleures idées sont peut-être celles qui ne sortent pas de la cave. On ne lui fera pas l'injure de lui parler pour la énième fois de Matthieu Chédid et Vanessa Paradis, artistes pour qui il écrivit des chansons à succès presque par hasard. A peine si on osera évoquer "l'ami Alain" (Bashung) à qui était destinée la chanson "Vigiles de l'Aube". Depuis le début de notre conversation, sa femme Isabelle se tient en retrait. Présence discrète mais attentive. Je me tourne vers elle. Après tout, ce disque porte aussi sa voix. Elle nous éclaire sur son homme. 25 ans de vie commune, une maison qui respire la musique. L'univers de Marcel qui est aussi le sien. Intimement. "Elle est ma muse" concède-t-il. On ne rit pas. Sa première fan, son premier juge aussi. C'est encore elle qui fait le lien avec l'extérieur et qui bouscule ce solitaire patenté. "Je suis l'âne à qui elle vient apporter de l'avoine". Entretien affable et pudique. Puis vient le moment de partir. On se lève. Marcel me serre la main, ravi de cette "vraie conversation". Généreux de son temps quand il juge que l'échange n'est pas biaisé. Nous restent ses disques, sa chair. Coup de cœur pour "Vertiges des lenteurs" et "Dog songe". Nous restent surtout ses mots ardents comme des coulées de lave ou de boue remontant des entrailles de la terre. Merci Marcel et bon retour aux champs.

Marcel Kanche

Photos par Julien Bourgeois.

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