Marianne Dissard raconte Giant Sand

15/04/2016, par | Autre chose |
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Alors que Giant Sand s'apprête à jouer son dernier concert en France, on s'est dit qu'il pouvait être bon d'écouter le témoignage d'un musicien proche du groupe. Marianne Dissard a accepté de raconter "son" Giant Sand...

Affiche concert Giant Sand

« POPnews me demande ce que Giant Sand symbolise pour moi ? La tête m'en tourne. Vingt-sept ans d'images et de sensations que je ne saurais ni ne voudrais mettre en ordre de marche. Ni ceci ni cela, je ne serais aujourd'hui ni cowgirl errante ni chanteuse à confessions sans ma rencontre en 1989 à Phoenix en Arizona avec Howe Gelb. J'avais dix-neuf ans et ce soir-là une valise déjà calée dans le coffre de ma voiture pour l'aller sans retour du lendemain vers Los Angeles. J'allais y poursuivre un rêve, celui de faire des films.

Ce soir-là donc, je disais adieu à mes amis - on est radical à cet âge, on sait déjà tout et qu'on ne reviendra pas - dans le petit bar planté sur un terrain vague le long de la Salt River perpétuellement asséchée. Un groupe que je ne connaissais pas y faisait leur première date de tournée. Un guitariste chanteur et un batteur, John Convertino, qui avaient quitté Hollywood au matin. Le nom du groupe ? Giant Sand en son incarnation puissance 1, la première véritable version de GS, celle d'avant même Joey Burns à la basse.

Avec Howe, ça c'est passé spontanément, comme il sait le faire, avec une évidence presque graphique, je dirais. Puisque mon compas était pointé vers l'ouest et le sien sur l'est le temps d'une tournée, Howe me propose, à moi, une inconnue, d'aller habiter dès le lendemain dans son appartement resté inoccupé à Hollywood. A son retour quelques semaines plus tard, ce sera aussi le cadre de mon tout premier film en S8mm, et Howe et sa fille, alors âgée de deux ans, mes deux premiers personnages.

 

Cinq ans plus tard, c'est encore une caméra, Hi-8mm vidéo cette fois-ci, que je pointe sur Howe et sa tribu, transplantés dans le barrio coloré de Tucson en Arizona. Je mets en scène Howe, John, Joey mais aussi Victoria Williams, Vic Chestnutt, Rainer Ptacek et Patsy, grande fille déjà. Nous tournons cet ovni dans des cuisines, dans le désert, parmi les centaines de B-52's du cimetière d'avions, au casino de la réserve indienne et en studio... Drunken Bees, mon premier "vrai" film, est le documentaire que je me dois de faire sur Giant Sand pour pouvoir, j'en suis convaincue, enfin passer à "autre chose".

En effet, depuis que j'ai découvert leur musique dans les cassettes qui traînent dans notre grand appartement à une rue de Sunset Boulevard, en effet oui, je suis accro. Giant Sand. Je n'écoute plus que ça. "Love Songs" of a "Thin Line Man" wearing robes of bible black. A chaque mot, chaque chanson, sa lumière, son moment et son lieu, véritablement la BO de ma vie en Californie, puis en Arizona pendant bien des années. Une ré-éducation, une éducation aussi.

Oui, véritablement passer à autre chose, mais quoi ? Ce film, j'en fais mes classes. Plongée dans cette matière première, à la loupe à "faire" avec ces sons - ces allitérations si particulières, ces rythmes de phrases, cette manière de voir le monde qu'est Giant Sand -, j'apprends ce que c'est d'être un musicien, un artiste et vivre même, comme on vit d'eau et de soleil dans la poussière. Tucson avant l'internet, et nous sommes loin de tout. Et c'est bien.

 

Dix ans plus tard, c'est une évidence et ça me fait froid dans le dos. Je serai chanteuse. Joey Burns vient de me le proposer. Il me façonnera un album, mon premier, "L'Entredeux". John Convertino y joue la batterie. Howe Gelb refuse de l'écouter, mortellement froissé déjà avec Calexico. Il me demande quand même un texte en français, "Les Forçats innocents", pour son album "All Over The Map". Le monde s'est retréci avant que je n'explose. Nous sommes tous voisins. Depuis le film, j'habite Tucson. Je ne pensais pas y rester. Il me faudra m'en arracher.

Marianne Dissard - Naïm Amor

(ici avec Naïm Amor)

Dix ans encore avant de pouvoir le faire. D'autres musiques - Low End Theory, Gonjasufi... - commencent à m'obséder et des rencontres - BK-One, Budo... - m'encouragent doucement à changer. J'ai beaucoup tourné avec mes musiciens du barrio, mes voisins, puis je suis revenue finalement m'installer en Europe. Downtown Tucson a été pendant vingt ans ma ville-monde, j'y laisse mes fantômes. Mes deux guitaristes de tournée, Brian Lopez et Gabriel Sullivan, font maintenant partie de la tribu de scène de Howe Gelb. Avec son bassiste de toujours, le Danois Thøger Lund, j'ai enregistré deux albums. En musique mieux qu'en amour certainement, il est possible de réussir le libre-échange d'allégeances.

 

J'ai vu des centaines de concerts de Howe Gelb et Giant Sand. En les voyant, je me suis construit un monde. Je ne m'y reconnais plus comme on ne s'y retrouve plus un jour à la table entre ses parents dans la maison de famille. Douce et amère larme salée au bord des lèvres, un sourire. Giant Sand. Je leur dois tant. »

Merci infiniment à Marianne Dissard pour sa disponibilité.

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