Mark Hollis, pour l'éternité

07/03/2019, par | Autre chose |
  • Facebook
  • Twitter
| permalien

 

Et Mark Hollis s'en est allé ce 25 février, l'annonce de sa disparition ravivant bien des souvenirs adolescents, et, plus encore, une empreinte indélébile pour ceux qui, après le succès commercial du milieu des années 80, auront suivi ses aventures en apesanteur à l'intérieur de Talk Talk, puis en solo sur un unique album sans titre. 

Depuis quelques jours, la mort du chanteur de Talk Talk a ainsi donné à beaucoup – fans, musiciens–- l'envie de partager sur la toile leur amour inconditionnel pour sa dernière existence musicale connue, de "Spirit of Eden" (1988) à "Mark Hollis", sorti dix ans plus tard, qui marquera son retrait définitif de la vie publique.

L'histoire de son (immense) groupe, Talk Talk, est singulière à plus d'un titre, et grande est l'envie de nous y replonger, étape par étape, pour mesurer combien Mark Hollis a traversé son époque plus vite, plus fort que n'importe quel autre, avant le retrait de la scène musicale. Se retirer du monde, une manière élégante d'éviter le disque de trop, les redites, les contraintes imposées par la marchandisation de la musique. La disparition, sans doute, comme éthique, et d'autres manières de vivre sa vie, hors-champ.

Dans le sillage du punk, Mark, frère cadet d'Ed Hollis, imprésario du groupe de pub-rock Eddie and the Hot Rods, écrit ses premières compositions alors qu'il suit des études de psychologie à l'université du Sussex. Après une première tentative collective sur les ruines du punk (The Reaction, entre 77 et 79) il finit par être repéré par Keith Aspden d'Island Records. Lui et son groupe (Hollis est alors rejoint par la section rythmique Lee Harris - Paul Webb, ainsi que Simon Brenner aux claviers) signent rapidement avec EMI, courant 81, pour publier un an plus tard "The Party's Over", un disque de synth-pop honnête, porté (déjà) par trois singles efficaces, qui obtient un bon accueil en Europe comme aux Etats-Unis. Produit par un homme qu'on lui a imposé (Colin Thurston), le groupe est associé à Duran Duran (ils partagent ce même producteur), Spandau Ballet et ceux que l'on appelle alors néo-romantiques, composant une musique essentiellement synthétique, à destination des charts. L'image est essentielle, aussi les musiciens de Talk Talk sont invités à porter cravates et cheveuux courts, chose qu'ils acceptent pour ne pas transiger sur d'autres points, et notamment de ne pas apparaître sur leurs pochettes.

Un pas est franchi en 1984 avec l'album "It's My Life", porté par ses deux simples (le morceau-titre et "Such a Shame" surtout, sa pochette-scorpion, son clip en forme de manifeste pop). Le groupe y élargit quelque peu sa palette musicale, avec un goût prononcé pour les bizarreries sonores. La voix de Mark Hollis s'y affirme, préfigurant les disques à venir. Le piano apparaît pour appuyer certaines compositions déjà plus élaborées. Plus encore, le disque est marqué par l'arrivée aux synthétiseurs de Tim Friese-Greene en remplaçement de Brenner, qui deviendra le co-architecte des aventures ultérieures du groupe.

En 1986, Talk Talk publie “The Colour of Spring”, disque bien plus ambitieux, aux sonorités nettement moins synthétiques. Il apparaît rétrospectivement comme un disque-charnière : les pop-songs de Talk Talk s'étirent en ouverture et fermeture de l'album (les très beaux “Happiness Is Easy” et “Time It's Time”). Le son gagne en profondeur, le duo Mark Hollis - Tim Friese-Greene travaillant sur les couches sonores comme nul autre dans une époque dominée par les synthétiseurs (percussions, instruments à vent, orgue et vibraphone). A l'image des visuels de James Marsh, une vie intérieure pulse intensément à l'intérieur de chacun des huit titres de l'album, dont “Life's What You Make It”, single percutant et sensible à la fois, qui marquera l'époque. Deux morceaux plus dépouillés, “April 5th” et “Chameleon Day”, merveilles d'équilibre et d'interprétation, annoncent déjà l'introspection des disques suivants. 

Las du mode de vie de musicien pop (les tournées et les excès que celles-ci imposent : alcool, épuisement physique...), Mark Hollis décide après 1986 de ne plus donner de concerts et raréfie autant que possible ses apparitions publiques. Si avec le recul il jugera l'évolution de son groupe naturelle, "Spirit of Eden", sorti en 88, fera l'effet d'une bombe, et sera considéré comme l'un des plus grands suicides commerciaux de l'histoire du rock. Grâce à ses faits d'armes passés et avec un budget illimité octroyé par EMI, Talk Talk bascule en effet définitivement dans un univers qui n'appartient qu'à lui. Loin de l'air du temps et de ses formats courts, il plonge dans ses propres racines (la pop étherée des 80's), en explore d'autres (le psychédélisme anglais de la fin des sixties, le blues des origines), étire le temps pour produire son premier chef d'oeuvre. Quatorze mois d'improvisations et d'enregistrement pour six titres, dont les trois premiers se fondent sur la première face de l'album. Après la luxuriance de "The Colour of Spring", déjà le repli. Comme personne, Talk Talk touche au sublime avec une voix, un piano économe, quelques nappes d'orgue et une poignée de sons réverbérés (l'extraordinaire "I Believe in You", dédié à Ed, frère du chanteur, détruit par l'héroïne, déjà mort quand le disque sort). Le souffle du vent, les vibrations de l'air, la lumière, choses immatérielles qui ici prennent vie, s'animent, pour s'inscrire durablement dans les mémoires.

Passé la rupture avec EMI et un procès contre la maison de disque (elle a sorti "I Believe in You" en single dans une version écourtéee, puis un album de remixes dans le dos du groupe), Hollis réunira une dernière fois une vingtaine d'instrumentistes fidèles, dont certains présents depuis “The Colour of Spring” (sans Paul Webb, bassiste d'origine, qui quitta définitivement le navire peu avant, avant de réapparaître aux côtés de Beth Gibbons en 2002 sous le nom de Rustin Man) pour "Laughing Stock" publié en septembre 91 chez Polydor. Les méthodes d'enregistrement sont connues et entrées dans l'histoire : de vastes studios permettant de positionner les instruments en fonction de leur importance, de longues improvisations dans les conditions du live, dont Hollis et Friese-Greene, à la manière de sculpteurs, ne conservent que quelques fragments : moments de grâce ou de lâcher-prise, accidents en tous genres. On ne peut que repenser à l'analogie évoquée par Tarkovski entre cinéma et sculpture dans "Le Temps scellé", en l'appliquant à l'art musical de Talk Talk : "Le cinéaste s'empare d'un bloc de temps, en élimine tout ce dont il n'a pas besoin, et ne conserve que ce qui devra se révéler (…) La situation idéale serait donc la suivante : pouvoir disposer de millions de mètres de pellicule, toute la vie d'un homme, dont l'auteur garderait que 2 500 mètres, soit une heure et demie de film".

Poussant plus loin encore les expérimentations, le disque est une œuvre indépassable, d'une beauté stupéfiante, sur laquelle le temps ne saurait avoir de prise. Chacun de ses titres est une aventure musicale en soi. Loin de créer les seules plages contemplatives auxquelles on l'associe, le groupe sait aussi ménager des climats tendus et une urgence que l'on a souvent sous-estimés (le final d'"Ascension Day", l'électricité d'"After the Flood"). Ce n'est évidemment pas un hasard si les seuls groupes rock que cite Hollis dans ses rares déclarations, parmi des références musicales plus larges (d'Ornette Coleman à Penderecki), sont le Velvet Underground (le fantôme d'"Heroin" plane déjà sur "Eden" en 1988) et les allemands allumés de Can, pionniers en matière d'espace sonore et d'électricité.

Chez Talk Talk, après l'orage, les stridences, vient l'apaisement, qu'appuient toujours deux ou trois notes de piano, la rondeur d'un orgue, des percussions vibrant dans le lointain, qui s'approchent, s'éloignent. Comme les éléments physiques d'un paysage s'étendant sous nos yeux s'avancent, se replient puis disparaissent. Un baume fragile mais essentiel contre la désolation du monde.

Il faudra ensuite attendre sept années interminables avant de découvrir l'ultime disque de Mark Hollis, un temps prévu sous le nom de Talk Talk et finalement publié sous le sien propre. L'enregistrement autour d'une équipe resserrée s'effectue sans Lee Harris ni Tim Friese-Greene, menant désormais leurs propres aventures collectives (le premier réalisera avec Paul Webb deux disques sous le nom de O.rang). La plupart sont de nouveaux partenaires, parmi lesquels Laurence Pendrous, par ailleurs collaborateur de Robert Wyatt, duquel Hollis a souvent été rapproché. L'ex-chanteur de Talk Talk y poursuit sa quête du silence, se fiant d'abord à sa voix et à ses extensions les plus immédiates, piano et guitare acoustique, en mettant de côté l'électricité de "Laughing Stock". Basson, cor anglais et clarinette occupent une place de choix sur plusieurs titres, rappelant l'influence de Ravel ou Debussy, mais aussi du free jazz et de la musique improvisée, sur la musique de Mark Hollis, libre désormais de toute contrainte extérieure. Pure expérience d'un temps et d'un espace rassemblés, le disque est un nouveau chef-d'œuvre.

 

En 2001, il y aura bien cette courte apparition sur "Smiling and Waving" d'Anja Garbarek (Hollis joue sur un titre et en produit deux, dont “The Diver” chanté par Robert Wyatt, la chanteuse norvégienne exauçant alors le rêve de beaucoup de musiciens). Et la même année la publication confidentielle de "Missing Pieces", montage de versions alternatives de quatre titres de "Laughing Stock", augmenté de deux titres rares issues des mêmes sessions, et de “Piano”, pièce répétitive, proche de Satie, publiée antérieurement en 1998 sur le disque “AV1” de Phill Brown (ingénieur du son sur "Laughing Stock") et Darren Allison. Et ce court miracle auquel on ne croyait plus, lorsque le compositeur Brian Reitzell le convainc de livrer 54 secondes de musique pour la série américaine “Boss” en 2012, probable fragment d'une pièce plus longue, laissant deviner ce que l'on espérait tous : qu'il ait continué à créer de la musique pendant toutes ces années.

 

 

Il faudra trouver chez d'autres ce que Mark Hollis ne nous offrira plus, son influence immense sur de nombreux musiciens et courants, et en particulier le post-rock. Depuis le début des années 2000, pas un mois sans que son nom n'apparaisse au détour de chroniques musicales ou d'interviews de musiciens. Des expérimentations de Radiohead période "Kid A/Amnesiac" à celles de These New Puritans, du post-rock instrumental de Hood à la drum'nbass amniotique de James Blake, la postérité et l'influence de Mark Hollis sont immenses, comme en témoignent les nombreuses déclarations de musiciens ces derniers jours, tel Richard Reed Perry, membre d'Arcade Fire qui nous offrit une extraordinaire reprise d'"I Believe in You" en 2012 sur une compilation, "Spirit of Talk Talk", par ailleurs décevante.

En France, Benoît Burello publiera sous son nom de scène, Bed, "Spacebox" en 2002, fortement marqué de l'empreinte de Mark Hollis. Alain Bashung le citera souvent comme modèle et travaillera même avec Simon Edwards, violoniste présent sur les disques de Talk Talk, sur ses derniers enregistrements. Certains agencements instrumentaux de Sébastien Schuller évoquent également l'œuvre de l'Anglais… La liste semble infinie. 

Reste une image, celle d'une grande maison perdue au milieu de la campagne anglaise. Une pièce faiblement éclairée et la silhouette de Mark Hollis face à un piano, murmurant les mots qu'on lui connaît, ou d'autres, irrévélés. Image rêvée, proche de celle qu'une autre génération a pu peut-être façonner au sujet de Syd Barrett, cherchant à perçer le secret de son absence, certains faisant même le voyage de Cambridge (Michka Assayas, Jean-Michel Espitallier), pour l'apercevoir dans son quotidien, témoigner de leur admiration, lui parler peut-être.

"Il y a quelque chose de surnaturel dans ces histoires de morts artistiques, de mutismes, volontaires ou non, et d'effacement qui racontent presque toujours pourtant des drames personnels, des moments de crise, des tragédies" (Jean-Michel Espitallier, “Syd Barrett, "Le Rock et autres trucs”, éditions Le Mot et le Reste, rééd. 2017). Rien n'est moins sûr pour le chanteur de Talk Talk que l'on n'ose imaginer autrement que serein, gagné par le spectacle du quotidien et de la nature. Mark Hollis est éternel.

 

A Yannick A., et la découverte commune des sommets de “Spirit of Eden”, à l'automne 1988, dans une chambre d'adolescent.

les derniers articles


»» tous les articles
»» toutes les chroniques de disque
»» tous les posts du blog
»» tous les CR de concerts et festivals