Mendelson - Interview (1re partie)

22/05/2013, par | Interviews |
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Groupe rare dans tous les sens du terme, Mendelson met fin à un trop long silence avec un triple album sans titre et monumental, contenant notamment un morceau de 54 minutes et 25 secondes, “Les Heures”, dont on ne ressort pas indemne. On pourrait parler de disque monstre (cinq autres morceaux dépassent les dix minutes) si cette cinquième œuvre en seize ans n’était pas avant tout d’une terrible humanité. Il y a quelques semaines, nous avons longuement conversé avec Pascal Bouaziz, la voix (essentiellement parlée) et plume de Mendelson. Voici la première partie de cet entretien.

 Mendelson 1

Ce nouvel album marque une certaine radicalisation à tous les niveaux (longueur des morceaux, noirceur des textes, minimalisme des musiques laissant une large place aux silences). Etait-elle là dès le départ?

Pascal Bouaziz : Un gars qui s’appelle Guillaume Morel avait tourné un documentaire sur la tournée de l’album précédent, et je crois me souvenir de lui avoir dit que je pensais que l’album suivant serait plus noir, mais aussi plus court. La promesse n’a donc été qu’à moitié tenue… (sourire) La longueur n’a jamais été un enjeu, j’ai toujours l’impression que ce n’est pas moi qui décide, mais plutôt la logique interne du texte, l’histoire du personnage, ce que j’ai envie de dire. Idem pour la musique elle-même, ça c’est fait comme ça. Mais c’est vrai que j’ai de moins en moins peur du silence, et que j’aime beaucoup les disques silencieux. Enfin, j’aime aussi beaucoup les disques bruyants aussi…

L’album précédent a été enregistré entre 2004 et 2005. Celui-ci sort en 2013. Pourquoi une gestation aussi longue ?

Le mixage de l’album précédent, le travail de recherche de maisons de disques et finalement l’abandon de cette option pour décider qu’on le sortirait seuls, tout cela a pris beaucoup de temps. Ce fut une période assez noire pour moi, pendant laquelle j’ai commencé à écrire les textes du nouveau disque. Cette fois-ci je voulais écrire les textes d’abord, pour changer, et quand je ne suis pas porté par la musique, cela demande une exigence supplémentaire sur le texte, et comme je n’aime pas écrire de conneries, ou mal écrire, ça m’a pris beaucoup de temps. Et puis le triple album, ce n’est qu’une extraction d’une masse plus importante, il y avait d’autres textes. Cela prend beaucoup de temps parce qu’en plus je travaille à côté… Il y a des gens qui arrivent à sortir des disques tous les ans. Je suis assez admiratif mais ce n’est pas mon fonctionnement, j’aimerais bien mais je n’y arrive pas. Ceci dit, je n’arrive pas forcément à suivre sur la durée des artistes qui sortent un disque tous les ans… (sourire)

Les textes sont essentiellement parlés, tu as quasiment abandonné le chant sauf sur le morceau “Pas d’autres rêves”. Je ne retrouve pas non plus une certaine douceur dans les sonorités qui allégeait un peu les albums précédents.

Il n’y a pas beaucoup d’humour non plus… C’est sûr que la période très noire qui a suivi la fabrication du précédent album ne m’a pas incité à être léger, doux et légèrement humoristique, mais il n’est pas dit que ça ne reviendra pas. On retrouve d’ailleurs davantage ce côté-là dans les chroniques que j’ai écrites pour L’Oreille absolue, le site de Richard Robert, même s’il y a aussi des choses assez noires. J’avais peut-être justement besoin d’écrire ces textes sur la musique pour compenser ceux faits pour Mendelson, qui sont plus exigeants. Je vois ça comme deux exercices différents.

 Pochette

Tu ne te sens pas trop concurrencé par la sortie concomitante du nouveau Daft Punk ? Plus sérieusement, quelle peut-être la place de disques comme les vôtres aujourd’hui ?

On propose et les gens disposent. Le monde tel qu’il est en ce moment m’incite à parler du monde tel qu’il est en ce moment, plutôt que d’essayer de le faire oublier aux gens. Sinon, je ne connais pas vraiment Daft Punk… Je me pose pas mal de questions sur l’auditeur, le personnage rêvé auquel je m’adresse. Quand je fais des choses, c’est pour lui ou elle, et je me doute que ce n’est pas quelqu’un qui va sortir et s’éclater en boîte…

Comment s’est déroulé l’enregistrement ?

Une fois que j’avais vraiment avancé sur les textes, on s’est vus avec Pierre-Yves et on a commencé à travailler avec une boîte à rythmes qu’on ne savait pas vraiment faire marcher… On faisait des séances où l’on découvrait la machine au fur et à mesure, en la manipulant et en la programmant en temps réel. Et à chaque fois qu’on arrivait à un truc qui semblait correspondre à l’un des textes, on enregistrait la piste rythmique, je posais tout de suite ma voix dessus, et puis on passait à autre chose. On a apporté ces bases de morceaux en studio et on a joué tous ensemble dessus, dans la même pièce, sans avoir rien écrit ou préparé. Dans le casque, on avait ces croquis élaborés avec Pierre-Yves, et on jouait. L’idée, c’était d’enlever après ces croquis, ces pistes de boîte à rythmes. Mais on en a aussi beaucoup gardé.

Cela a donné un côté à la fois plus structuré, car on était contraints par la boîte à rythmes, et beaucoup plus libre. Ça nous a permis, quand on enregistrait tous ensemble, d’être beaucoup plus aventureux. On était moins obligés de tenir la chanson, elle tenait toute seule et on pouvait construire autour. On a presque toujours gardé la première prise. Les deuxième ou troisième étaient moins bonnes. Ce qui me plaît beaucoup sur ce disque, c’est qu’on entend ma surprise et celle des musiciens face à ce que chacun faisait, il y a un côté surprenant, frais, voire magique. Même “Les Heures”, c’est une première prise. Au départ, il n’y avait que ce “tic-tic” et ma voix. Mais c’est vrai qu’on joue ensemble depuis très longtemps, ça aide.

Dans les textes tu utilises selon les cas le “je”, le “tu” (ou le “vous” au pluriel) et le “il”. Comment choisis-tu entre ces trois personnes ? Le “tu”, par exemple, qui me rappelle “Un homme qui dort” de Perec ?

“Un homme qui dort”, le livre mais aussi le film qui en a été tiré, est une grande référence pour moi, mais je pense aussi à cette chanson de Dylan qui ouvre “Blood on the Tracks”, “Tangled Up in Blue”, où il passe constamment du “je” au “tu”. Et même à “eux”, comme si c’était la même histoire. Cette liberté permet de varier les points de vue. Mais comment je choisis ? Je ne sais pas trop… Le “tu” peut faire penser qu’il y a une mise à distance par rapport à l’emploi de la première personne, mais en fait l’auditeur est davantage harponné parce qu’il a l’impression que je m’adresse à lui. Le “tu”, c’est toi, qui écoutes. Enfin, dans “Les Heures”, c’est un peu différent, parce que je m’adresse nommément à un personnage : “Tu crois que tu te souviens de moi ?”

 Un homme qui dort

Il y a un motif récurrent dans l’architecture des chansons (“La Force quotidienne du mal”, “Les Heures”) : un tunnel noir répétitif et une sortie mélodique lumineuse. Est-ce que le motif et la “sortie” faisaient partie des démos, et est-ce là-dessus que les broderies ont été pensées et réalisées en studio ?

La fin des “Heures”, c’est une improvisation, ce n’était pas du tout prévu, c’est venu comme ça. Je pense qu’on avait besoin naturellement d’une sortie lumineuse. Pour “La Force quotidienne du mal”, en revanche, c’était pensé à l’avance. Ces deux passages peuvent se ressembler, même si pour ma part je n’y vois pas du tout la même chose, et s’ils ne sont pas venus de la même façon.

(à suivre)

 

Merci à Vincent Le Doeuff pour son aide dans la retranscription.

Illustrations, dans l'ordre : Pascal Bouaziz en studio ; la pochette de l'album ; "Un homme qui dort", film de Georges Perec et Bernard Queysanne, d'après le livre du premier.

 

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