Mendelson - Interview (2e partie)

28/05/2013, par | Interviews |
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Suite et fin de l'interview de Pascal Bouaziz de Mendelson (première partie ici). Où il est question de Bashung, de Brigitte Fontaine, de “Barbara” ( la chanson), de Bertrand Blier, de Michel Houellebecq, et du rapport affectif aux fans du groupe.

 

 Mendelson 2

Quand on évoque Mendelson, on cite souvent Bashung. Pourtant, en écoutant  “La Force quotidienne du mal”, on entend comme un écho à Brigite Fontaine (notamment les « à cette heure-ci…. » qui font penser à une reprise du final de “Comme à la radio”). Est-ce que le morceau a été pensé comme  une (pour)suite de Fontaine ?

Pascal Bouaziz : Tous les morceaux de Mendelson peuvent être vus comme une poursuite de l’album “Comme à la radio” de Brigitte Fontaine (sourire) et de la chanson “Lettre à Monsieur le chef de gare de la tour Carol” : à la fois dans la recherche musicale, dans le placement de la voix, la crudité des textes… La liberté, tout simplement. On peut donc dire que tous les morceaux de Mendelson sont des hommages à Brigitte Fontaine. Mais je n’ai pas spécifiquement pensé à elle pour “La Force quotidienne du mal”, un morceau qui vient de loin et pas du tout de ce monde-là, alors que sur notre deuxième album “Quelque part”, des morceaux sont des hommages directs à elle. Le fait de travailler avec des musiciens de free jazz pouvait être rapproché de sa collaboration avec le Art Ensemble of Chicago.

 

L’architecture et la durée des “Heures” fait penser au Bashung du Cantique des cantiques. Est ce que ça fait partie des pistes qui ont balisé votre enregistrement ?

Je ne connais pas ce disque de Bashung, c’est honteux… (rires) Et pourtant, Dieu sait que je suis fan.

 

C’est une récitation du texte biblique avec Chloé Mons.

C’est drôle, parce qu’il y a un autre album de lui, nettement plus connu, que je n’avais pas écouté jusqu’à la semaine dernière : “L’Imprudence”. Pourtant, on m’en avait beaucoup parlé à l’époque, mais curieusement je n’avais pas eu la curiosité de m'y pencher. Alors que quand j’ai commencé à écrire des chansons, j’écoutais “Novice” en boucle. Et rétrospectivement, je pense que “L’Imprudence” aurait pu être une référence évidente. En tout cas, ça ne m’étonne pas qu’il ait eu le courage de faire ce disque-là. Beaucoup de choses me fascinent chez cet homme, et avant tout son courage.

 

Celui de faire un disque peu commercial comme “Play Blessures” après avoir décroché des tubes, par exemple ?

Oui. Nous, nous sommes assez libres parce que nous n’avons pas de succès (sourire). Mais chez lui, ça relevait vraiment de la prise de risques vu son statut, ce qui me rend d’autant plus admiratif.

 Pochette 2

« Plus les compositions sont longues, moins elles nécessitent de matériau », disait Morton Feldman. Est-ce que cela faisait partie d’un éventuel cahier des charges ou est-ce que cela a été découvert en studio par la force des choses ?

C’est une vieille découverte, en fait : si tu veux faire une chanson de dix minutes, il faut t’économiser. Sur “Barbara”, par exemple, il n’y a que deux accords. Là, tu peux tenir, douze, quinze minutes sans problème. Avec trois accords, tu ne peux pas tenir plus de cinq minutes ! (rires) Alors qu’avec un seul, tu peux tenir très, très longtemps : sur “Les Heures”, il n’y a qu’un accord. Donc ce que disait Morton Feldman est vrai (sourire).

 

Ce que tu racontes dans “Barbara” m’évoque des souvenirs de ma propre enfance. Est-ce que d’autres personnes t’ont dit la même chose ?

Oui, j’ai eu beaucoup de retours de ce type sur cette chanson. Je ne sais pas trop pourquoi, parce qu’elle est exagérément personnelle, mais c’est peut-être pour ça qu’elle touche autant les gens. Ce qui est intéressant, c’est que je raconte la vie dans une cité [en 1982-83, ndlr], mais qui ne ressemble pas du tout aux cités d’aujourd’hui, telles qu’évoquées dans le hip-hop par exemple – même si ces groupes ont peut-être aussi une vision déformée par leur medium. Je crois en tout cas que “Barbara” parle d’un monde disparu, celui de l’entraide communiste, de la liberté venue des années 70, de l’accession aux HLM comme étant un grand progrès… C’est à ce moment que les gens ont commencé à comprendre que c’était sympa d’avoir l’eau chaude, mais qu’il y avait de nouveaux problèmes provoqués par la concentration des habitants. Un moment charnière et donc intéressant. Beaucoup de personnes à cette époque faisaient l’expérience très étrange de grandir dans des barres plutôt que dans des maisons individuelles, avec 150 fenêtres dans le sens de la largeur et dix dans celui de la hauteur… On se construit différemment. Tous les gens qui ont vécu dans ces zones périphériques peuvent s’y reconnaître.

 

Combien avez-vous vendu d’exemplaires de l’album précédent ? Vivez-vous de votre musique ?

En ce qui me concerne, je suis salarié. On a vendu 4 300 exemplaires de “Personne ne le fera pour nous”, soit à peu près autant que le premier, sorti à une époque où les disques se vendaient beaucoup mieux. Comparativement, c’est comme si on en avait écoulé beaucoup plus. Donc c’est un succès, surtout de l’avoir sorti tout seul, d’avoir eu de bonnes retombées critiques… Et on a eu beaucoup de retours de gens qui l’avaient écouté, ce qui est particulièrement important quand on est comme nous dans l’indépendance, l’autoproduction. Les gens nous parlent, nous écrivent, on est dans un rapport presque affectif. Le label Ici d’ailleurs m’avait demandé de dédicacer les premières précommandes du nouvel album. Dans la liste, j’ai retrouvé bien sûr des gens que je connais personnellement, mais aussi des gens que je ne connais que de nom, depuis une dizaine d'années pour certains. Il y avait un type qui m’avait écrit il y a cinq ans, un autre qui avait acheté un disque il y a trois ans ou qui avait laissé un commentaire d’un concert sur un site Internet… C’est très émouvant [il insiste]. Le succès est donc toujours relatif. Une autre anecdote amusante : Jean-Michel Pirès, l’un de nos deux batteurs, qui joue avec plein de monde, était en concert à Lille. Après le concert, les musiciens sont allés chez des amis d’amis, et le type qui leur a ouvert avait le T-shirt de Mendelson avec marqué “J’aime pas les gens”. Pour moi, c’est magnifique, que les gens l’achètent, et qu’en plus ils le portent… [sourire]

 

Les Swans ont aussi fait ça, et le morceau s’appelait “You Fucking People Make Me Sick”. Un peu dur à porter, quand même… Pour en revenir au nouvel album, quels sont les films, les livres qui ont pu nourrir sa conception ?

[Il réfléchit] C’est un peu des banalités, mais j’ai dû voir et revoir tous les films de Kurosawa. Ozu, Bergman… Des grands. “Vie et destin” de Vassili Grossman, c’est un livre que j’ai lu et relu durant cette période… “Un homme qui dort”, dont on a parlé [cf. la première partie de l’interview] ferait sans doute partie de mes trois bouquins d’île déserte. Et puis Faulkner, que j’ai découvert assez récemment. Voilà, en gros.

Claude Lévêque 

Dans un morceau comme “Ville nouvelle”, je trouve que ta description du quotidien le plus banal débouche presque sur une sorte de “fantastique social”, avec ces espaces vides, inquiétants.

C’est intéressant… L’expression me fait penser aux tout premiers films de Bertrand Blier, notamment ces plans de la station RER déserte de La Défense dans “Buffet froid”. On sent une stupeur, comme si la caméra elle-même n’en revenait pas de ce qu’elle était en train de filmer. C’est un sentiment qui m’est familier. Certains films de cette époque, comme “Le Prix du danger” [1983], où Gérard Lanvin participe à une jeu télévisé où il est traqué par des tueurs, préfiguraient vraiment la violence de la société actuelle.

 

Le chant est de plus en plus éloigné de quelque chose qui peut ressembler à du chant. D’une certaine manière,  il n’y a que l’album de Houellebecq avec Burgalat qui présente de vagues similitudes avec  ce dernier Mendelson. La volonté de poésie transformée en chansons de Houellebecq, les derniers disques de Michel Cloup ou de Programme, sont-ils de lointains cousins de Mendelson ?

Michel [Cloup], ce n’est pas un lointain cousin ; pour moi, on forme presque une fratrie, on a collaboré sur des morceaux. Je me sens proche aussi de Programme, Arnaud Michniak, tous les gens qui “cherchent”. Je citerais aussi Katerine : pour moi, “Robots après tout” est l’un des plus grands disques de la chanson française. C’est un disque qui m’a fasciné, et qui m’a fait beaucoup de bien à une période très noire, où je venais de commencer à bosser pour de vrai… Mais son usage des boîtes à rythmes n’a pas vraiment été une influence, il faudrait plutôt aller chercher vers “Play blessures” de Bashung, ou certains disques de Palace, Arab Strap. En fait, ça s’est fait un peu par hasard : si Pierre-Yves n’avait pas acheté le boîte à rythmes, on aurait trouvé une autre idée.

Quant à Houellebecq… Je suis tombé sur une interview de lui à la radio hier, et j’éprouve toujours des sentiments très mélangés à son égard. Ce qui me fascine, vraiment, c’est son humour ravageur. Le disque qu’il avait enregistré avec Burgalat, j’ai dû l’écouter une fois. En fait, il aurait dû le faire avec nous, même si ce que fait Burgalat, c’est très bien par ailleurs. Mais ça le faisait peut-être rigoler de frotter sa poésie à une musique plutôt easy listening. Par ailleurs, en l’entendant à la radio, j’étais surpris par sa foi en l’humain, qui m’est totalement étrangère.

 

C’est bien la première fois que j’entends ça à propos de Houellebecq…

Il disait par exemple qu’il était contre la démocratie représentative et pour le démocratie directe. Il faut vraiment avoir une très grande foi en l’être humain pour accepter de confier son sort à ceux qui nous entourent, aux supporters de foot, aux gens qui font des manifs ces derniers temps… Personnellement, je n’ai pas du tout cette confiance, je suis à mort pour qu’il y ait des filtres entre la volonté du quidam lambda et le pouvoir qu'il peut exercer… [sourire] Bref, Houellebecq croit plus en l’homme que moi.

 

Pour finir, une question simple mais compliquée : que faire après un tel disque ?

Au départ, ce disque était pensé pour être le dernier de Mendelson, et je pense que ça se sent. Mais j’ai quand même envie de continuer à faire de la musique, peut-être sous une forme différente. C’est vrai que là, je me verrais plutôt écrire des haïkus. Du “sludge” avec des haïkus… Sinon, je pense à un album de reprises, avec des chansons anglo-saxonnes qui me touchent, et que je traduirais en français, en travaillant sur les correspondances. J’ai récemment traduit pour un ami, Jean-Jacques Nyssen, une chanson de Leonard Cohen, “I Can’t Forget”, et je pense avoir trouvé dans cette traduction quelque chose qui me fait envie. Ça prendra le temps que ça prendra… malheureusement [sourire]

 

Merci à Vincent Le Dœuff, Guillaume Delcourt et Hugues Blineau pour leur aide, respectivement pour la retranscription, les questions et les idées d’illustrations.

 

Illustrations, dans l'ordre : Pascal Bouaziz en studio ; l'une des pochettes du dernier album ; une œuvre de Claude Lévêque.

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