Mick Brown - Phil Spector, le mur du son

27/08/2010, par Rémi Mistry | Livre |
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MICK BROWN - Phil Spector, Le Mur Du Son
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MICK BROWN - Phil Spector, Le Mur Du SonDébutons l'histoire par ce qui pourrait bien en être la fin : le lundi 3 février 2003 au petit matin, le corps de Lana Clarkson, une actrice américaine d'une quarantaine d'années, fut retrouvé sans vie dans un château à Alhambra près de Los Angeles ; Phil Spector, propriétaire de la demeure et véritable légende vivante du rock fut accusé du meurtre, ce qui lui valut une condamnation de 19 années de prison ferme. Depuis il est moins rare d'apercevoir le fantôme de ce que fut Phil Spector dans d'infâmes émissions de faits divers, comme celles de Morandini (rien que pour cela, n'assassinez jamais d'actrices de seconde zone dans un manoir californien), qu'au sommaire des reportages musicaux consacrés aux héros de la pop music ; l'oeuvre sonore bâtie par Spector semblant s'effacer peu à peu au profit de scandales juteux et d'anecdotes douteuses dont on ne sait même pas si elles sont avérées (l'arme pointée sur Lennon, la séquestration des Ramones...).

Mick Brown, vénérable journaliste britannique, arrive à point nommé pour remettre les choses à leur place. Oui, Spector est un être étrange, nous raconte t-il. Oui, il est manipulateur, revanchard, mesquin, mythomane, paranoïaque, calculateur, mégalomane au point de se croire supérieur "à l'univers entier y compris Dieu". Mais ces - solides- traits de caractère (qui ont d'ailleurs tendance à fasciner les thuriféraires de littérature rock plutôt qu'à les repousser) ne doivent en rien éclipser l'insolent génie dont l'homme a fait preuve durant au moins une décennie, celle des sixties de son label Philles qui va le voir enchaîner les numéros 1 en produisant des joyaux mélancoliques de pop adolescente teintés de soul (l'éternel "Be My Baby" des Ronettes, le "You've lost that lovin' feelin'" des Righteous Brothers) avant d'être rattrapé puis dépassé par l'avènement des albums 45 tours et l'invasion anglaise menée par les Beatles (qu'il finira par produire à l'heure de leur chant du cygne "Let It Be").

Mais ce qui restera du producteur est bien évidemment l'édification du fameux mur du son, concept impalpable et fou qui ambitionnait de hisser la pop d'alors au niveau sonore d'opéras wagnériens convoquant dans son studio des nuées de guitares, pianos, batteries, maracas ou carillons sans oublier des harmonies vocales extatiques et des torrents de cordes "douloureusement romantiques" pour un résultat dont même Brian Wilson ne se remettra jamais. La pop envisagée comme une forme artistique authentique et non comme une denrée éphémère et périssable. Cette ambition artistique démesurée masque en réalité un profond désir de reconnaissance qu'expliquent en tout point les années de formation chaotiques du personnage. Brown décrit ici un garçon petit, chétif, pâle, mal dans sa peau, impopulaire, marqué à jamais par le suicide de son père, "une honte" dont sa mère l'accuse d'être responsable.

L'esprit de revanche qui l'anime, son audace et sa créativité débordante (mais jamais désintéressée) vont lui permettre à tout juste 22 ans de devenir le "premier magnat du monde adolescent", dixit Tom Wolf. A travers l'ascension de cet homme hargneux fréquemment affublé de talonnettes (oui, oui comme l'autre), Mick Brown nous plonge dans l'ambiance euphorique des débuts de l'industrie musicale américaine de masse, explorant ses coulisses peu reluisantes saturées de pots-de vins (pour les DJs des radios... mais la situation n'est guère plus glorieuse aujourd'hui) et de batailles juridiques acharnées (je te pique ton artiste même s'il est sous contrat, tu peux toujours me faire un procès). On y remarque au passage que si l'ambition générale était de se faire le maximum d'argent possible, ce n'était presque jamais au détriment de la qualité des chansons ; chose qui doit paraître aberrante pour la plupart des requins de maisons de disques actuelles.

La deuxième partie de la bio relate la disparition progressive de Spector qui dès le début des seventies commence à s'isoler dans sa grande propriété d'Alhambra, délaissant toute activité artistique et sombrant peu à peu dans une folie paranoïaque destructrice. Aussi détestable que soit l'individu, on finit évidemment par s'attacher à sa personnalité si complexe et à s'attrister de son inaptitude au bonheur. D'une écriture fluide et précise, Mick Brown, qui eut la chance de rencontrer le producteur peu avant le drame de 2003, déroule donc avec brio le fil de cette vie pleine de gloire et de décadence (quoi de plus normal pour un producteur qui se fantasmait en rock star) en réservant une large place aux témoignages des acteurs majeurs de l'époque, jamais à cours d'anecdotes, tantôt glauques, tantôt hilarantes ( les sessions studio avec Leonard Cohen où il n'est pas rare "de glisser sur des douilles" ou de retrouver "des pistolets dans les hamburgers", l'enregistrement de l'album de Noël où Spector pris dans un excès de mégalomanie se paie un chanson d'autosatisfaction à la fin du disque).

Finalement qui était vraiment Phil Spector, s'interroge Brown tout au long des sept cents pages de l'ouvrage. Un génie capable de trouvailles musicales révolutionnaires ou un imposteur tyrannique à l'ego surdimensionné ? Un peu des deux, serait-on tenté de répondre : un homme fascinant qui à force de se persuader qu'il était un génie a fini par le devenir.

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