Molly Burch : « Je voulais être un peu plus légère »

14/12/2018, par | Interviews |
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Molly Burch n’aime pas faire traîner les choses. Vingt mois environ après un premier album très bien accueilli, “Please Be Mine”, la voici déjà de retour avec son successeur, “First Flower”. Une écoute distraite pourrait laisser penser qu’il s’agit d’une simple déclinaison du précédent, où l’on retrouve tout ce qui nous avait séduits : des mélodies extrêmement accrocheuses, des sonorités naturelles aux échos sixties, et bien sûr une voix digne des plus grandes chanteuses de country et de jazz, mais ne cherchant à copier personne. S’il s’incrit dans la continuité du premier, ce deuxième album montre néanmoins une autre facette de la personnalité de l’Américaine, qui affirme une féminité plus conquérante sans pour autant cacher ses faiblesses, et avec une bonne dose d’autodérision. Et “To the Boys”, morceau phare du disque, sonne comme une jolie déclaration d'intention et d'indépendance. Si elle n’en est pas encore à remplir des grandes salles sur son seul nom et à vendre des disques par palettes, Molly Burch apparaît déjà comme l’une des artistes les plus talentueuses à être apparues aux Etats-Unis ces dernières années. Cela méritait bien une petite interview, quelques heures avant un formidable concert au Pop up du label, à Paris.

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“Please Be Mine” est sorti en février 2017, “First Flower” arrive un peu plus d’un an et demi après. Tu as beaucoup tourné après la sortie de ton premier album. Cela n’a pas été trop difficile de trouver le temps d’écrire et d’enregistrer de nouvelles chansons ?

Tourner, et surtout me produire en Europe, c’était vraiment quelque chose de nouveau pour moi. Et je n’arrive pas à écrire dans ces conditions. J’ai donc préféré attendre que tout cela soit terminé pour me poser, il y a environ un an, vers la fin 2017. Il m’a fallu à peu près un mois pour écrire les chansons. Je n’avais jamais procédé comme cela auparavant. La composition de mon premier disque m’avait pris environ deux ans, et je ne savais même pas alors si ces chansons allaient donner un album, si elles sortiraient. Cette fois-ci, le planning était plus strict.

Comment procèdes-tu ? Quel est l’apport de ton guitariste (et compagnon), Dailey Tolliver ?

Ses parties de guitare arrivaient après que j’avais écrit les chansons, ce n’était pas vraiment un travail de composition partagé. J’apportais aux autres musiciens ce que j’avais fait et ils ajoutaient des éléments. Nous vivions tous dans les environs d’Austin à l’époque, et après la tournée il était agréable d’avoir du temps et de l’espace pour décompresser. Tout se faisait de façon très simple et naturelle. J’étais concentrée sur l’écriture, et dès que je considérais qu’une chanson était suffisamment avancée, je présentais la suite d’accords aux autres et j’avais immédiatement leur réaction, je savais s’ils aimaient ou non la chanson, s’ils voulaient apporter leur contribution.

Le premier album avait été pour l’essentiel enregisté en une journée, avec quelques overdubs ultérieurs. Avez-vous eu un peu plus de temps pour le deuxième ?

C’était un peu différent car j’avais un nouveau groupe. Pour “Please Be Mine”, nous jouions déjà ces chansons depuis des mois, presque une année. C’est pour ça que nous n’avons eu besoin que d’une journée, nous les maîtrisions parfaitement. Là, il nous a fallu… à peu près une semaine, c’était nettement plus long ! J’ai beaucoup aimé ces moments en studio avec des musiciens que j’avais embauchés mais qui étaient surtout des amis. Après quelques répétitions, tout était en place et c’est donc allé assez vite.

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Sur le premier album, tu chantais la solitude, les peines de cœur, la fin d’une relation… Même si tu évoques aussi des sujets sérieux sur le nouveau, il semble moins grave, plus enlevé. Ta personnalité y semble aussi plus affirmée.

C’est vrai. La première chanson que j’ai enregistrée avec mon nouveau groupe était “First Flower”, qui donne son titre à l’album, et je pense qu’elle a aussi donné le ton du disque. Je voulais être un peu plus légère, évoquer tout un éventail de sujets, m’amuser davantage. Je me sentais aussi plus forte et je voulais exprimer ça. Tourner autant l’an dernier, m’exposer devant le public, cela m’a obligé à évoluer. J’ai dû trouver ma voix et ma place comme musicienne, et plus encore comme bandleader. Et aussi en tant que femme dans l’industrie de la musique… J’étais en quelque sorte devenue la patronne, je devais choisir mes musiciens, prendre des décisions difficiles. Je n’avais jamais fait cela avant. Souvent, cette position t’expose au sexisme ou à des malentendus, des idées fausses. La chanson “To the Boys” est une réponse à ça, elle remonte à une période où je luttais pour tracer ma route dans ce monde et trouver qui j’étais vraiment. J’ai beaucoup appris pendant cette année passée à tourner, et cela s’est traduit dans les nouvelles chansons.

Le succès au moins critique du premier album t’a-t-il mise davantage en confiance ?

Je ne sais pas vraiment… J’avais beaucoup de doutes et d’anxiétés quand j’écrivais le nouveau. Tu as beau te dire que ça ne vaut pas la peine de t’angoisser pour ça, tu ne peux pas vraiment t’en empêcher… Parfois, il m’est difficile d’avoir une vision claire des choses. J’étais très heureuse d’avoir sorti “Please Be Mine”, j’étais même surprise que ça arrive car je n’avais aucune attente. Et avoir la possibilité de donner autant de concerts ensuite, c’était formidable pour moi. Mais après, faire un deuxième album, c’est toujours intimidant. C’est surtout l’écriture des chansons qui me fait peur, en fait. C’est la partie la plus dure. Une fois que tu as surmonté ça, tu te sens plus en confiance et le reste est relativement facile.

L’an dernier, tu avais joué à Paris en duo avec Dailey, puis quelques mois plus tard avec un groupe complet. Pour toi, ce sont deux expériences différentes ?

Oui, et je préfère nettement la formule en groupe, d’autant que nous sommes cinq maintenant. Nous n’avons pas tellement joué en duo, en fait, et nous avons eu une formation en trio seulement sur quelques dates en première partie d’Alex Cameron. Ce type de line-up minimal peut bien fonctionner dans certaines conditions, quand les gens viennent vraiment pour toi, mais souvent c’est assez dur. Surtout quand vous ouvrez pour un musicien aussi charismatique et extraverti qu’Alex Cameron… Je ne pense pas que le public était dans l’état d’esprit idéal pour vraiment apprécier un set dépouillé comme le nôtre, même si musicalement nous ne nous en sortions pas trop mal. Après, je garde de bons souvenirs de concerts à deux, avec une atmosphère intimiste, beaucoup d’espace, comme lors de ce passage à l’Espace B auquel tu fais référence… Mais je préfère vraiment la formation actuelle. Je n’ai plus à m’accompagner à la guitare, je me sens beaucoup plus libre. Je chante et je joue un peu de clavier, c’est tout. Et je prends beaucoup de plaisir !

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Tu as étudié le chant jazz, et ta technique est irréprochable. Mais tu parviens surtout à exprimer des émotions à travers ta voix, qui n’est jamais lisse. Est-il facile de trouver le juste équilibre entre ces deux aspects ?

Aujourd’hui, la technique n’est pas quelque chose dont je me préoccupe vraiment. Et même quand j’étudiais, je ne me focalisais pas là-dessus. Je crois que j’étais une élève plutôt rebelle de ce point de vue ! (rires) J’ai surtout appris par l’expérience, en donnant des concerts, en me produisant devant un public avec des musiciens. J’ai un rapport plutôt naturel, émotionnel au chant.

As-tu l’impression de faire partie d’une scène musicale à Austin ?

Oui, complètement. Je ne sais pas trop comment me situer dans le paysage actuel aux Etats-Unis, qui est très éclaté, mais je peux du moins revendiquer cet ancrage local. Il y a une belle communauté musicale là-bas. Plus largement, je me sens affiliée à une scène “indie” aux Etats-Unis. Avant ces dates en Europe, j’ai bouclé ma première tournée américaine en tête d’affiche, en octobre et novembre, et l’accueil a été très bon. Certes, je me considère un peu comme un outsider dans cet univers du fait que la voix est très en avant dans ma musique, par rapport aux groupes de rock à guitares dont on a l’habitude. Ceci dit, je ne suis pas non plus la seule dans ce cas.

Tu es signée sur Captured Tracks, qui a un catalogue varié mais plutôt à dominante indie rock. Penses-tu que la renommée du label te permet de toucher un certain public ? Mais d’un autre côté, cela ne risque-t-il pas de te couper d’une autre audience, peut-être plus âgée, plus tournée vers les chanteuses jazz ou country, à laquelle ta musique pourrait plaire ?

Je ne sais pas… Je suis vraiment contente d’être chez Captured Tracks, des personnes très agréables qui font du bon travail. J’aime justement l’idée qu’ils aient un catalogue varié, et effectivement je profite d’un public déjà constitué, potentiellement attentif à tout ce qui va sortir chez eux. Les gens de Captured Tracks sont très ouverts et ils pensent que les fans du label le sont aussi, qu’ils ne se préoccupent pas vraiment des genres musicaux. Et puis j’aime bien passer dans leurs bureaux à New York et en repartir avec toutes les nouvelles sorties ! (rires)

Deux clips ont été tournés pour des extraits du deuxième album, “Wild” et “To the Boys”. On y sent beaucoup d’autodérision. Avais-tu envie de montrer une nouvelle facette de ta personnalité ?

Cela tient surtout à une implication de nature différente cette fois-ci. Pour les vidéos du premier album, j’avais collaboré avec un seul réalisateur, qui est un ami, également musicien, Jordan Moser. J’étais très satisfaite du résultat, d’ailleurs, je trouvais que ça collait bien à l’esprit du disque. Mais pour le second, j’ai eu envie de faire appel à deux artistes que j’admire et de leur laisser carte blanche : le photographe Luca Venter pour “Wild” et Emily Ann Hoffman pour “To the Boys”.

Je suis donc moins intervenue au départ, je voulais voir quelles idées ils allaient me proposer et je les ai trouvées amusantes. Notamment pour “To the Boys” : le message que véhicule cette chanson est très important pour moi, mais j’avais aussi envie d’un traitement ludique, décalé. Avec ces séquences en animation, j’ai été servie ! Il y a un troisième clip qui doit sortir, plutôt drôle lui aussi… Je ne veux pas me prendre trop au sérieux.

Le clip de “Wrong for You”, extrait du premier album, semble être un hommage aux premiers films de Terrence Malick, “Days of Heaven” (“Les Moissons du ciel”) et surtout Badlands (“La Balade sauvage”)…

Oui, absolument ! On a essayé de copier exactement “Badlands” (sourire). Mais je ne partage pas du tout ce fantasme de retour à la vie sauvage, comme les personnages du film ou même comme certains musiciens qui s’isolent dans des cabanes dans les bois pour enregistrer… Je ne me vois pas trop faire ça. En fait, ça a été tourné avec Dailey chez Jordan Moser, au cœur du Texas. C’est juste derrière chez lui, mais c’est en pleine nature. Très agréable, mais je n’y vivrais pas forcément !

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Le son de tes deux albums n’est pas très différent. Aimerais-tu tenter d’autres choses pour le prochain ?

J’aimerais, oui, même si je n’ai pas encore commencé à y penser. Je pense que le choix de sonorités plutôt classiques vient surtout de mon expérience et de ma formation musicale. Mais j’aime aussi des choses plus pop, plus modernes. Je pense que j’expérimenterai davantage sur le prochain album. J’aime bien par exemple les arrangements de cordes sur le morceau “Good Behavior”, ça pourrait être une direction à suivre. Enfin, ce n’est pas pour tout de suite ! Avant ça, on va avoir beaucoup de concerts à donner…

 

Photos Alain Bibal.
Merci à Marion Seury.

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