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NEAL CASAL - Interview

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Ce que vous dites sur la création des chansons me fait beaucoup penser à une théorie de Keith Richards sur le même sujet. Et la coïncidence est amusante puisque j'ai lu qu'on vous avait fait un cadeau qui s'est révélé déterminant quand vous étiez adolescent : "Exile on Main St". C'est d'ailleurs étonnant de faire le rapprochement entre votre musique et les Rolling Stones. La filiation n'est pas forcément immédiate.
J'ai pris ma propre direction à partir de ce que les Stones m'ont donné. Quand j'étais gosse, je regardais les photos des Stones et je savais que c'était de ça dont j'avais envie. C'est comme s'ils avaient ouvert une porte pour moi. Une porte qui ouvrait sur un monde foncièrement différent de celui dans lequel je vivais à l'époque. Ils m'ont fait découvrir le blues, le folk, la musique jamaïcaine... J'ai puisé dans toutes ces références à travers les Stones. Mais on n'entend pas l'influence directe, parce que la plupart des groupes qui sont directement influencés par les Stones leur sont à la fois très similaires et beaucoup moins bons. Crois-moi, je peux jouer comme Mick Taylor, encore mieux que Mick Taylor lui-même. J'ai appris à faire ça. Mais j'ai une autre approche émotionnelle que ces gars-là. Ils étaient de jeunes Anglais dévergondés. Ou quoi que ce soit. Une chose est sûre, c'est que je n'ai pas pris le même chemin qu'eux. Je pense que parfois, dans mes chansons plus électriques, la touche gospel ressort un peu. Vous n'entendez pas "Brown Sugar" dans ma musique, mais vous pouvez peut-être entendre "Shine a Light". Je laisse le côté "Jumpin' Jack Flash" aux Black Crowes.

Je pense que beaucoup de gens qui écoutent vos disques rapprochent votre musique de Neil Young. Mais sur le dernier album, il y a aussi quelques réminiscences de Bob Dylan, avec l'orgue notamment. Si vous deviez choisir entre ces deux références, ce serait laquelle ? Si vous n'aviez qu'une discographie à garder
Ah, ce serait Dylan bien sûr. Je suis sans doute plus fan de Neil Young en un sens. Mais Bob Dylan est beaucoup plus important que n'importe qui dans le rock. C'est le plus grand auteur de chansons de la seconde moitié du siècle. Il n'y aurait rien eu sans lui. Même les Beatles auraient chanté "I Want to Hold Your Hand" pendant toute leur carrière. Il a initié chacun à un degré supérieur de pensée. Il a influencé tout le monde. Il n'y aurait eu ni Stones, ni Beatles, ni Doors, ni personne sans lui. C'est lui qui a dit à Lennon "Bon, les gars, vous avez le monde suspendu à vos lèvres et tout ce que vous avez à leur dire c'est "I Want to Hold Your Hand" ! ". Ils ont pris ça très au sérieux. Donc, sans aucun doute, c'est sa discographie que je choisirais. Et même si ses albums dans les années 80 sont souvent dénigrés, si vous écoutez les paroles, elles sont toujours meilleures que 90% de la production de l'époque. Même les disques les plus bigots. "Shot of Love", personne ne parle de ce disque, c'est pourtant un chef d'œuvre du point de vue des paroles. Même à son pire niveau, il est tellement meilleur que les autres. Neil Young de son côté a quelques très bons disques. Je me sentais plus naturellement connecté à son univers quand j'étais gosse, parce qu'il était plus cool, parce qu'il fumait des joints, il avait davantage ce côté hippy. Et le son de ses disques m'a pas mal commotionné. "After the Gold Rush" a été le premier disque de lui que j'ai découvert. Plus tard, "Harvest" m'a énormément impressionné aussi. J'étais un gamin à la fin des années soixante. Dylan sonnait comme un artiste très estampillé 60's. Neil Young était plus proche de ma génération, et je me suis plus directement identifié à lui. Maintenant que je suis plus vieux, et que je regarde les choses d'un point de vue historique, je vois bien qu'il n'y aurait pas eu de Neil Young sans Dylan. Mais... "Tonight's the Night", "On the Beach", je choisirais ces albums par-dessus... presque tout. Je pense que Neil Young a plus de coeur, ou du moins il y a moins de doutes sur sa personnalité. Celle de Dylan est souvent très ambiguë.

Est-ce que vous écoutez aussi des artistes contemporains, ou bien vos références se situent-elles toutes dans les années soixante, soixante-dix ? Beaucoup de gens considèrent qu'il n'y a pas grand intérêt à écouter des nouveautés aujourd'hui avec tout ce qui s'est fait de bon il y a trente ou quarante ans.
Oh non, mon Dieu. Si jamais je deviens comme ça un jour, tu peux prendre un flingue et venir me descendre. J'écoute plein de nouveaux disques. J'adore découvrir des trucs. La plus grosse frustration que j'ai c'est de ne pas avoir les moyens financiers d'acheter tous les disques que je voudrais. Mais il me semble que l'époque est très fertile en ce moment. Tout le monde se plaint de la qualité de la musique actuelle, mais on devrait arrêter de se plaindre et commencer à écouter un peu ce qui se fait. Il y a des tonnes d'excellents songwriters encore inconnus.

Vous êtes très respecté et très apprécié dans la presse spécialisée, qui vous reconnaît comme l'une des figures importantes du songwriting folk actuel. Et pourtant, vous n'avez pas encore complètement rencontré le succès public qui correspondrait à cette estime critique. Est-ce que vous pensez que votre musique s'adresse à des initiés ?
Oh non, non, pas du tout. Ma musique est pour tout le monde. Elle est très simple en fait. Je pense que cet écart est simplement dû à l'exposition que j'ai. Je pense que Fargo a fait le maximum pour me faire connaître mais il y a une telle compétition que c'est extrêmement difficile de tirer son épingle du jeu. Je pense que c'est ça. Peut-être que je me trompe. Peut-être que tu as raison finalement, peut-être qu'il y a quelque chose que les critiques apprécient dans ce que je fais et qui ne touche pas le grand public. Peut-être aussi qu'un jour je sortirai un album qui se vendra à des millions d'exemplaires et tout le monde sera surpris. Tout peut arriver, à tout moment. Je n'ai pas de réponse à cela. Difficile de prévoir. Je suis juste content que certaines personnes aient montré du respect et de l'intérêt pour ce que je fais.

Propos recueillis par Jean-Charles Dufeu