Nos souvenirs du Bataclan

20/11/2015, par , , , Christophe Dufeu, Séverine Garnier et Sandrine Lesage | Autre chose |
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Toute l'équipe de POPnews a été profondément meurtrie par les attentats du 13 novembre 2015, en particulier les événements survenus au Bataclan. Elle souhaite rendre hommage aux victimes et se remémorer quelques heureux souvenirs passés au 50, boulevard Voltaire, dans le 11ème arrondissement de Paris.

Vincent Arquillière

J’aimerais arriver à m’enlever cette image de la tête, celle de types entrant dans une salle de concerts et mitraillant le public, tirant sur Guillaume, Thomas et des dizaines d’autres. Alors j’essaie, comme beaucoup l’ont fait ces derniers jours, de convoquer à la place mes souvenirs de soirées au Bataclan. Ce n’était pas une salle où j’avais mes habitudes, comme la Maroquinerie ou le Café de la danse, mais j’y allais régulièrement, avec la conscience que le lieu avait une âme et une histoire, et même ses défauts (pendant longtemps, dès les beaux jours, on pouvait y avoir très chaud en cas de forte affluence) faisaient sa légende. 

Je ne sais plus quel est le tout premier concert que j’y ai vu, mais Jon Spencer Blues Explosion au Festival des Inrocks, le 13 novembre 2002, ne doit pas en être très loin (je me souviens avoir dit à JD Beauvallet en sortant de la salle que c’était quand même bizarre, un groupe de rock sans bassiste, et qu’il m’avait répondu : "Pfff, la basse c’est pour les baltringues"). Puis il y en eut des dizaines d’autres : David Byrne, Television en 2004, Yo La Tengo (deux fois, je crois), Oasis (en 2008, si mes souvenirs sont bons, j’étais invité par Canal+ qui a ensuite diffusé le concert), The Horrors, TV On The Radio, Dominique A sans doute, Tindersticks, plus récemment une belle soirée bordelaise avec Frànçois & the Atlas Mountains et ses groupes "satellites", Timber Timbre, Godspeed You! Black Emperor… La dernière fois que j’y ai été (enfin, j’espère bien sûr que ce ne sera pas la toute dernière), c’était pour The Tallest Man On Earth il y a un peu plus d’un mois, le 17 octobre. C’était un beau concert, en forme de consécration : quelques mois plus tôt, le Suédois folk-rock avait joué au Divan du monde, une salle nettement plus modeste. Il y avait de la joie, de la chaleur humaine, des jolies filles, tout ce qui doit faire horreur aux cerveaux morts et aux cœurs vides qui ont fait un carton au 50 boulevard Voltaire ce funeste vendredi 13.

Guillaume, si un jour tu arrives à voir Alphaville en concert dans l’au-delà, on publiera avec plaisir ton compte-rendu. N’hésite pas à demander des places à Thomas.

Hugues Blineau 

Téléscopage entre deux histoires bien différentes : quelques jours avant les attentats parisiens du 13 novembre nous apprenions que des reprises entièrement inédites de Jeff Buckley allaient être exhumées et sortir sous la forme d'un disque en mars prochain, tout juste quelques semaines après le vingtième anniversaire de son unique passage au Bataclan. Le 11 février 1995 donc, le fils du grand Tim montait sur la scène de la salle parisienne après un premier set plus confidentiel en novembre de l'année précédente au Passage du Nord-Ouest, et avant un retour incandescent à l'Olympia en juin qui resteront éternellement, on le sait, ses deux dernières dates dans la capitale. Pour un passionné de musique il y a les concerts mythiques auxquels on a eu la chance d'assister (pour ma part la reformation du Velvet Underground à l'Olympia en 1993 restera un incroyable moment) et ceux que l'on a ratés, pour les raisons les plus diverses, et souvent par éloignement géographique. Regrets définitifs bien souvent.  Aussi ce souvenir du Bataclan n'est pour moi que discographique : celui du EP "Live au Bataclan" sorti dès 1995 qui documente avec l'enregistrement plus complet de l'Olympia l'envol irrésolu de Buckley, et l'intensité inouïe de quelques-uns de ses morceaux, magnifiés en concert. On ne peut qu'être ému en écoutant ce "Dream Brother", étiré et puissant, dont l'interprétation est peut être encore plus belle que celle de l'Olympia. On retrouve aussi sur ce disque les hésitations, voire quelques ratés, qui disaient sa sincérité et le rendaient particulièrement touchant. Un chanteur qui, sur la scène du Bataclan, jouait l'Américain à Paris, avec son cortège de clichés populaires, comme l'attestent de courtes variations autour de Piaf dans un français approximatif. Peur de rien, et surtout pas du mariage des genres, le chanteur n'hésitant pas à reprendre Led Zeppelin, Leonard Cohen ou quelques classiques de la chanson française.

Foudroyé dans les eaux du Mississippi, Jeff Buckley nous a quittés au même âge que nombre des victimes des attentats du 13 novembre qui, pour certaines, sans nul doute, l'appréciaient, et peut être même l'admiraient. Il revint en juillet 95 une dernière fois en France, assez singulièrement, lors du Classic Festival donné à Saint-Florent-Le-Vieil, le village d'origine de l'immense Julien Gracq, un signe parmi d'autres. Il y célébra à sa manière, celle du fan indocile, les noces de l'Occident et de l'Orient, en jouant avec Alim Qasimov, maître azerbaïdjanais du mugham. Comme l'écho d'un vaste monde où toutes les rencontres sont possibles. Pas de prières, juste des mots et d'improbables amitiés, avec ceux qui sont étrangers à nous-mêmes. Et l'on se dit que le seul au-delà qui vaille est celui de la musique, un horizon constellé vers lequel nos regards se tendent. Là où brille le souvenir de Guillaume, de Thomas et de tous les autres, que nous les ayons connus ou non. Un territoire inviolable, magnifique, même au cœur de la désolation que quelques fous ont semée derrière eux dans leur équipée mortelle. Les mots de Buckley, lui que l'on qualifiait de grand vivant, comme ceux de beaucoup d'autres songwriters des quatre coins de la planète, sont d'admirables refuges que jamais ces hommes qui ont perdu leur nom comme leur âme ne nous prendront. "This is our last goodbye / I hate to feel the love between us die / But it's over / Just hear this and then i'll go / You gave me more to live for / More than you'll ever know" ("Last goodbye").

 

Guillaume Delcourt 

Je n'ai pas beaucoup de souvenirs concernant le Bataclan, n'y étant allé que très tard contrairement à ma moitié. Elle pourrait vous raconter, mieux que moi, quelques concerts auxquels j'ai l'impression d'avoir assisté tellement j'ai entendu ces histoires : le concert des Violent Femmes avec tous les Louise Attaque rôdant autour du bar, de Beck, époque "Odelay", avec son masque de cheval, par exemple, ou  encore celui de PJ Harvey, période "To bring you my love" avec un drôle de type en première partie, un quasi inconnu à voix rauque et sourde, qui chante caché sous sa capuche et qui se fera connaître sous le nom de Tricky. Quant à moi, je me rappelle un concert de Sufjan Stevens entre "Illinoise" et le coffret "Songs for Christmas", un drôle de concert assis alors qu'on était tous surexcités par l'événement : Il y avait des cuivres, des cordes, des déguisements, des ailes d'anges en plastique. C'était la messe de Noël en pas ennuyeux.

Je me souviens aussi d'un concert de Yo La Tengo, après "Popular Songs", covoituré par Xavier de Sundayer, de dissertations sur "Autumn Sweater", d'un partage de panini pas bons à droite de la salle. Des Yo La Tengo, fabuleux, généreux et une super ambiance parce que c'était le lieu de rendez-vous de tous les copains, parisiens et provinciaux. Un concert de Yo La Tengo c'est toujours comme une réunion de famille, une cousinade.

Mon dernier souvenir du Bataclan, c'est Shellac, dans une salle bondée après la sortie de "Excellent Italian Grey Hound". Je m'étais dit qu'on avait franchi un cap avec Shellac au Bataclan et dans la salle, certains fans l'avaient un peu sec : lors des traditionnelles questions au public, quelqu'un avait demandé au groupe pourquoi les places étaient aussi chères et un des membres de Shellac avait demandé aux mécontents du public de lever la main. Devant la forêt de mains levées, Shellac avait promis d'en parler à leur tourneur. De la démocratie directe.

Des choses inouïes, des surprises, de l'amitié, c'est ça aussi qu'on venait, et qu'on viendra encore, on l'espère, trouver au Bataclan. 

Avec l'aide de Johanna D. 

T-shirt James

Christophe Dufeu 

Pour le coup, c'est un souvenir qui remonte... mon premier concert parisien ! Jeunes étudiants à Caen, nous avions prévu le week-end à Paris, en mode débrouille, dans cette ville démesurée pour nous qui ne la connaissions pas (ou si mal) : le logement en banlieue est, chez la tante d'Untel, un sac de couchage dans le sac à dos pour chacun... Et puis au dernier moment (c'était avant Internet et les (smart)phones), un flash dans un magazine ou à la FNAC sur ce concert de James au Bataclan : des billets achetés au dernier moment et l'arrivée dans cette salle bondée : en première partie, il y avait Chelsea, le groupe d'alors du journaliste Emmanuel Tellier et sa pop aussi ronde que son chanteur – une belle entrée en matière (je crois encore me souvenir de leur joli "Sweet Sixteen")... Puis arrive James sur scène  : le groupe vient de sortir "Gold Mother" et est en pleine gloire... Tim Booth a encore une chevelure flamboyante et danse comme un damné sur scène ; nous nous sommes faufilés au premier rang ou presque et, malgré le temps écoulé, quelques souvenirs me reviennent : le violon électrique en forme d'ancre de Saul Davies, l'énergie du groupe et du public tassé dans la fosse et... les techniciens qui luttent contre un bruit de masse qui pourrit gravement le son. Mais l'ambiance est si exceptionnelle que l'on fait abstraction en se régalant des tubes du groupe, "Come Home", "How Was It for You? ", "Sit Down" bien sûr ou le magnifique "Lose Control"... A la sortie, il y a les fameux T-shirts à la fleur du groupe... je m'en serais bien acheté un mais voilà, c'est la dèche, je vais repartir sans... Tiens voilà une bonne idée pour me souvenir des belles heures du Bataclan  : me trouver un T-shirt de James...

Séverine Garnier

La seule et unique fois où je suis allée au Bataclan, je m’en souviens comme si c’était hier. Et pour cause, c’était le 16 avril 2015 pour Balthazar. Ma venue à la capitale pour des concerts est assez rare et s’est vue facilitée une fois avoir rejoint l’équipe de POPnews. Vincent Arquillière et moi avions interviewé les deux compositeurs belges quelques jours auparavant. Venir à ce concert était la cerise sur le gâteau de cette rencontre avec Maarteen Devoldere et Jinte Deprez. J’avais beau avoir pris mon billet de train à l'avance, je n’ai su que dans l’après-midi qu’il me serait possible d’accéder à la salle du Boulevard Voltaire. Dans le doute, mon amie parisienne m’avait concocté un plan B. Nous sommes allées écouter Gaspard Royant au bar-disquaire Walrus qui fêtait ses un an d’ouverture rue de Dunkerque dans le 10ème. J’ai donc manqué Robbing Millions en première partie ce soir là. Pendant que mon hôte m’attendait attablée à la terrasse du café du Bataclan, je me suis dirigée dans la salle où j’ai aussitôt retrouvé Xavier qui m’avait conviée. Habituée à prendre des photos, je m’approche généralement assez près de la scène et apprécie de circuler dans la salle pour obtenir des angles différents. J’aime croiser les visages dans le public, observer la composition sociologique en fonction des styles musicaux. Ce soir là, j’avais oublié mes protections auditives et je trouvais le son un peu fort alors je suis restée à gauche de la régie, accoudée au poteau en équilibre sur les quelques marches. C’était le passage entre le bar et la fosse, pas le spot idéal pour faire des photos bien que surplombant les têtes devant moi. Je suis restée là pour apprécier le concert de Balthazar que j’avais déjà vu trois fois. Je me souviens m’être dit que ce n’était pas grave si je n’avais pas de place ce soir là. Pourtant, un concert parisien a une autre dimension pour les musiciens, le public, le lieu, l'ambiance... tout diffère. Je me souviens toujours de mon premier concert parisien, celui de Noir Désir en février 1997. Ce soir d'avril 2015 ne fait pas exception, c'était mon premier Bataclan, c’était mémorable et j’espère qu'il y en aura d'autres.

Sandrine Lesage 

C’est dans ces moments que je regrette d’être en vadrouille pour un an, car je n’ai pas ma petite boîte à souvenirs avec moi. Oui, je garde tous mes tickets de concert dans une (des) boîte(s), depuis les magnifiques billets belges à l’effigie du dernier album de Hole ou de Blur jusqu’aux immondes impressions Digitick en passant par les billets Fnac. Et là, au moment où je souhaiterais convoquer mes souvenirs de concerts parisiens, mes trésors matériels me font défaut. Il va falloir faire appel à ma seule mémoire. Trois concerts au Bataclan me reviennent en tête, vus de la fosse, dans la foule d’une salle qui me paraît immense.

Kaiser Chiefs, vous vous rappelez ? En février 2006, on chantait "I Predict A Riot" et "Everyday I Love You Less And Less" à tue-tête. J’habitais encore à Paris et on allait au Pop-In tous les dimanches soirs pour l’open-mic. Certains habitués de ce bar étaient au Bataclan ce soir-là, dans une ambiance survoltée, moite, digne des meilleures heures de la brit-pop. Tandis que dehors, je me le rappelle clairement, il faisait tellement froid qu’il a neigé comme rarement à Paris cette nuit-là.

Quelques mois plus tard, c’est l’un de mes groupes culte qui offrait une setlist aux petits oignons à ses fans parisiens. Belle and Sebastian a joué ce 26 mai 2006 "Dog On Wheels", "Electronic Renaissance", mais surtout la précieuse face B "Slow Graffiti" (sur le EP "This Is Just a Modern Rock Song", 1998), un cadeau rare que je n’oublierai pas de sitôt…

C’est enfin le groupe repère de mon adolescence que je suis venue voir pour mon dernier concert en date au Bataclan. Les Manic Street Preachers, après une prestation dans cette salle en 1994 en première partie de Suede, reviennent vingt ans après, dans un Bataclan clairsemé, mais tout acquis à leur cause. A la fin du concert, un roadie me tend la baguette de Sean Moore, le batteur, je la prends à défaut d'une setlist, elle est considérablement usée. Je retrouve sur le trottoir mouillé un couple venu d'Amiens, Irène et Bruno, qui me prennent en photo, béate, avec ma relique devant un des deux tour-bus des Manics.

 

Et aussi : 

PAUL WELLER - Le Bataclan, 13 avril 2015 - David Jégou

MANIC STREET PREACHERS - Le Bataclan, 23 mai 2014 - Sandrine Lesage 

EXPLOSIONS IN THE SKY - Le Bataclan, 20 mai 2011 - Catherine Guesde 

BLONDE REDHEAD - Le Bataclan, 17 avril 2008 - Marie Gallic

LAMBCHOP - Paris, Le Bataclan, 15 Novembre 2006 - EMiL

EINSTÜRZENDE NEUBAUTEN - le Bataclan, 6 avril 2004 - Sacha Tannai

BLUR - Le Bataclan, 19 mai 2003 - David Larre

 

 

 

Crédits Photos : 1. La façade du Bataclan le 18 novembre 2015, par Vincent Arquillière. 2 : Eagles Of Death Metal au Bataclan le 13 novembre 2015, par Manuwino. 3 : Paul Weller devant le Bataclan avant son concert du 13 avril 2015, par Alain Bibal. 4 : Tee-shirt de James. DR. 5 : Balthazar au Bataclan le 16 avril 2015, par Séverine Garnier. 6 : Manic Street Preachers au Bataclan le 23 mai 2014, par Sandrine Lesage.

 

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