Perfume Genius - Interview

26/09/2012, par Maéva Pensivy | Interviews |
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Le bonhomme derrière Perfume Genius, Mike Hadreas, est un garçon en permanence sur le fil, un artiste ouvertement perturbé, du genre de ceux qui sont allés chercher leur âme dans le froid dans les flammes et qui n'ont pas peur de le raconter.

Perfume Genius

Il s'est passé pas mal de choses pour toi depuis "Learning" (2010), qu'est-ce qui a changé en termes de production entre tes deux albums ?

Beaucoup de choses ont changé. J'ai fait le premier album à la maison, chez ma mère, sur mon ordi. Je ne pensais pas à faire un album alors. J'écrivais des chansons comme ça, et au final j'ai tout rassemblé et j'en ai fait un album. Ce n'était pas du tout professionnel. Le deuxième ("Put Your Back N 2 It") je l'ai vraiment pensé comme un album, comme un tout. Je me suis dit : "Je vais enregistrer en studio", mais je ne voulais pas perdre la simplicité avec laquelle je faisais les choses chez moi. Donc je suis allé en studio, mais j'ai fait attention à ne pas utiliser un million d'instruments. J'ai fait ce que j'aurais fait chez moi, mais avec un meilleur son, enregistré correctement.

Le piano et le synthé sont toujours très présents, mais tu as ajouté d'autres instruments. As-tu voulu expérimenter, avec la guitare ou les cordes par exemple ?

Oui mais l'emploi de cordes m'a posé un problème, parce que je ne voulais pas que mes chansons aient tout d'un coup un ensemble de cordes dans les arrangements, qu'il y en ait trop. Mon producteur (Drew Morgan) joue du violoncelle, donc il a juste mis quelques notes de violoncelle par-ci par-là. C'est un instrument qui apporte de la gravité. L'ingénieur du son a joué un peu de guitare électrique. C'étaient des partitions que n'importe qui aurait pu jouer, je n'ai pas fait venir de musicien exprès. Peut-être que je le ferai la prochaine fois. Je n'ai pas vraiment pensé à tout ça en faisant l'album, je ne me suis pas dit : "Tiens je pourrais mettre des cuivres à ce moment-là". J'y penserai pour le prochain album.

Tu te verrais ajouter plein d'instruments, jouer avec plus de musiciens ?

Je pense que oui. Ça me fait un peu peur en fait, je ne suis toujours pas très sûr de moi quand je joue devant des gens, donc si j'avais plusieurs musiciens derrière moi, ça me foutrait la trouille je crois !

Tu as pourtant donné pas mal de concerts depuis deux ans, non ?

Mon expérience du live a pas mal changé aussi. Au début c'était juste moi et mon boyfriend, je jouais du piano et lui du synthé, on chantait tous les deux. Maintenant nous avons un batteur français [qu'ils ont rencontré sur un live pour l'émission "Ce soir ou jamais"]. J'ajoute des éléments petit à petit. C'est comme ça que j'aime faire. Ce serait too much si je changeais tout d'un coup. Si j'ajoute les choses petit à petit, je peux réfléchir à chaque ajout et m'assurer de ne pas en faire trop. Je crois que j'ai toujours peur d'en faire trop.

On peut dire que ta musique est un peu too much parfois. Tu pourrais en faire trop mais je trouve que tu parviens à rester sur le fil.

C'est très facile de trop en faire, d'exagérer dans un sens ou dans l'autre, tu vois ? Heureusement j'ai une bonne échelle de mesure dans ma tête pour savoir où se trouve la limite. Parfois, j'écris des chansons et je ne peux pas dire si c'est trop ou pas. Mais la plupart du temps j'y arrive.

Est-ce que tu recherches un avis extérieur quand tu n'arrives pas à juger par toi-même ?

Oui. Mon boyfriend trouve toujours que j'en fais trop, puis il écoute la même chanson pendant une semaine et il me dit : "J'aime bien cette chanson", alors qu'il la détestait une semaine avant ! Il pense plus à la musique et au propos de la chanson. Il s'y connaît en musique, il sait jouer du piano, tout ça… Il a un esprit plus critique que moi. Je suis plus un hippie, je pense à l'atmosphère du morceau… J'aime les trucs un peu kitsch. Je lui fais toujours écouter des chansons où il y a plein de flûtes au début, des trucs hyper cheesy qui ressemblent à la chanson du film "Une histoire sans fin" [il rit]

Ça résume pas mal ce que tu fais : tu peux être cheesy et en faire un peu trop tant que tu fais preuve d'une certaine honnêteté dans tes chansons et que les gens se retrouvent dans ta musique. Tu as des retours de ce type ? Des gens qui te disent que ta musique leur parle ou leur évoque des choses personnelles ?

Comme des gens qui m'écrivent ? Oui. [Le silence qui suit est assez long]. C'est la meilleure chose dans tout ça à bien des égards, ça me donne l'impression d'avoir une raison d'être en quelque sorte. Et je n'avais jamais eu cette impression auparavant, donc…

Tu as pensé à ça en écrivant "Put Your Back N 2 It" ? A la façon dont l'album pouvait être perçu ?

J'y ai pensé. [Silence] C'est vraiment étrange pour moi. Je voulais faire des chansons pour que les gens ressentent la même chose que moi en les écoutant, qu'ils y trouvent du réconfort. Ou pour aider des jeunes qui se sentiraient comme moi à leur âge, les aider à des moments particuliers.

Ça doit être agréable de savoir que tu as pu aider des adolescents à se sentir mieux, non ?

C'est super. C'est une des seules bonnes choses qui viennent du fait que je passe autant de temps à penser à moi-même ! [rires] Je ne crois pas que j'arriverai jamais à trouver un remède à ça. Je réfléchis beaucoup trop sur moi, pas juste à propos des bonnes choses mais aussi des mauvaises, mais bon, c'est la même chose, il s'agit toujours de moi. Ça s'est quand même pas mal arrangé, et si je peux m'en servir aussi pour aider les autres, c'est mieux.

La musique t'a aidé ?

Oui. J'ai arrêté de boire et de prendre de la drogue il y a trois ans, et je ne pense pas que je serais resté clean aussi longtemps s'il n'y avait pas eu la musique. Je n'ai jamais rien écrit ou composé quand j'étais saoul ou défoncé… Maintenant j'ai une vie saine pour des tas de raisons, j'ai de meilleurs rapports avec ma famille, j'ai de meilleurs amis… La musique, c'est très personnel, c'est mon truc à moi. Et je n'ai pas envie que tout ça s'en aille, même si parfois… Je ne sais pas trop, je sais juste que je ne veux pas perdre tout ça et je suis quasiment certain que si je recommençais à boire, je perdrais tout…

On sent que ta vie a changé, il y a plus d'espoir dans "Put Your Back N 2 It" que dans "Learning", c'est toujours intime mais plus ouvert sur le monde. C'est un album très cinématographique, ça sonne comme la bande-son d'une vie, la tienne ou celle d'un autre.

J'aime bien cette expression, j'écoute beaucoup de musique comme ça, beaucoup de bandes originales de films.

Les musiques de film, c'est l'une des tes influences ? C'est de là que viennent ces nappes de synthé à la Angelo Badalamenti [notamment sur "Awol Marine" ou "All Waters"] ?

Grave ! Je les lui ai piquées telles quelles. J'étais complètement obsédé par un son en particulier, cette espèce de nappe de cordes étrange faite au synthé. Et je n'arrivais pas à créer un son qui y ressemble sans le copier. Donc si je voulais reproduire la même atmosphère, il fallait que je prenne ce son. Hum…

Tu veux parler de l'atmosphère du thème de "Twin Peaks" ?

Oui ! J'ai vu la série quand j'étais petit, je ne sais pas pourquoi ma mère me laissait regarder ça, mais c'était à la fois très beau et très perturbant. Dans tous les épisodes, il y a des trucs un peu absurdes, mais c'est toujours dérangeant, et drôle, et triste aussi. J'aime les œuvres qui contiennent tout à la fois. Et cette nappe de synthé me rappelle exactement ce sentiment.

Quelles sont tes autres influences, en termes de films ou de livres ?

Je vois beaucoup de films. J'aime ce qu'on attend de moi, je crois, comme les films de Gregg Araki… Je regarde plein de films d'horreur aussi. J'ai envie d'en regarder la plupart du temps, on se dispute beaucoup avec mon mec à ce propos. Je trouve ces films très relaxants. J'aime les films d'horreur asiatiques, comme les trucs japonais vraiment tarés. J'aime bien regarder le truc le plus taré possible, ou alors des trucs seventies hyper camp [le camp est une forme de kitsch plus ou moins ouvertement gay, ndr].

Et les livres ?

Je lis de la poésie mais je ne sais pas si je la lis bien. Je picore à droite et à gauche, ce que je trouve dans les librairies ou en ligne, mais je n'y connais pas grand-chose, je sais juste ce que j'aime. Je lis surtout des nouvelles. Bon en ce moment je lis de la fantasy ! [rires] J'ai lu tout “Game of Thrones", et des choses épiques, pleines d'aventure. C'est comme quand on est obsédé par une série et qu'on regarde cinq épisodes d'affilée, j'ai la même impression avec ce genre de livre. Quand je suis en tournée en particulier, ça me détend, je peux me plonger dans ces histoires qui sont très prenantes mais pas trop intenses. Les auteurs de fantasy, c'est comme s'ils vivaient dans un autre monde, un monde à eux.

Perfume Genius


Tu crois qu'il vaut mieux être dans son monde ou garder un pied dans la réalité ?

Je n'ai pas vraiment de pied dans la réalité de toute façon, donc…[rires] Quand mon boyfriend n'est pas là et que je me retrouve seul à la maison, au début ça va, mais après trois jours je calfeutre les fenêtres, je ris tout seul, par terre… Je me rends compte que j'agis bizarrement mais je n'arrive pas à m'en empêcher. C'est étrange. Bon, je ne bois pas, je ne prends plus de drogue, je peux m'enfiler de manière compulsive une énorme pizza et pleurer un peu, mais ça ne va pas plus loin.
En tournée, j'ai une raison d'être. Je me lève, je sais exactement ce que je dois faire tous les jours, et je le fais. Je n'ai pas ça à la maison, donc je me retrouve à me tordre de rire sur le sol parce que je ne sais pas quoi faire de moi-même. Ce que j'aime en tournée, c'est la routine.

Et tu arrives quand même à composer des chansons avec tout ça ?

Avant je m'inquiétais beaucoup à ce propos. "Et si je n'arrive pas à refaire de musique?" Mais j'y arrive toujours. Ce qui me frustrerait ce serait d'avoir seulement un mois pour composer des nouveaux morceaux et de ne pas y arriver. C'est très frustrant, on se sent comme une merde, tout ce qu'on a fait avant c'est du vent… Mais j'y arrive toujours, et l'envie de composer me prend un peu n'importe quand, sur la tournée ou à d'autres moments, je ne peux jamais savoir.

Tu as déjà commencé à composer pour ton nouvel album ?

J'ai écrit trois chansons que j'aime beaucoup et que je pourrais mettre sur un album mais peut-être qu'au moment d'enregistrer j'aurai une idée complètement différente de ce que je veux faire. Pour l'instant, ça ressemble beaucoup à du George Michael ! [rires] J'ai écrit des chansons r'n'b, mais très dépressives.

Tu voudrais changer de style ?

Le public est très méfiant par rapport à ça. Regarde Cat Power, on dit toujours que les artistes changent trop ou pas assez. On ne peut jamais mettre tout le monde d'accord, donc je vais essayer de ne pas trop y penser. Je changerai uniquement si mon public me suit. Je crois que certains musiciens qui ont du succès se disent qu'il ne vont pas faire ce qu'on attend d'eux, qu'ils vont s'amuser un peu. C'est comme s'ils ne composaient que pour eux-mêmes et je n'aime pas trop écouter ce genre de musique, donc je vais essayer de ne pas faire ça.

Donc pas encore d'album dance ?

 Si j'en fais un, ce sera de la dance super dépressive et inquiétante !


Tu as signé toi-même la pochette de "Put Your Back N 2 It" (comme pour "Learning") mais tu ne réalises plus tes propres clips. Comment gardes-tu un œil sur l'aspect visuel de ta musique ?

Quand j'ai commencé à faire des chansons, c'était un tout, je faisais aussi la vidéo. Ça a changé, je viens de tourner un clip pour "Take Me On" avec un réalisateur, et il est très chouette. Avant, je prenais des vidéos en ligne et je les assemblais, mais je ne peux plus faire ça parce que ces images ne m'appartiennent pas et que tout le monde peut en faire ce qu'il veut. Mon label me poserait des questions aussi. Je peux toujours faire ce que je veux, mais la façon de faire a changé. Et puis je sais que les gens vont regarder ce que je mets en ligne, donc je fais attention.

Tu fais attention à ce que les gens vont voir dans tes clips ? Ou à ce qu'ils vont en penser ?

Oui mais bon, le clip que je viens de tourner est plutôt gay et très bizarre. Si je faisais vraiment attention à ce que les gens pensent j'aurais fait un truc différent, parce que je crois que peu de gens vont aimer ce clip. J'avais quelques idées pour ce clip, et le réalisateur est venu filmer un shooting que j'ai fait, le rendu est un peu lynchien. Il a compris que je voulais que la vidéo soit à la fois absurde et flippante.

L'année dernière, YouTube a supprimé un teaser de ton album pour contenu "explicite" [une vidéo de 16 secondes dans laquelle Mike est dans les bras de la pornstar gay Arpad Miklos]. Comment as-tu réagi ?

C'était très frustrant mais j'ai l'habitude. Et au final, plus de gens ont vu cette vidéo, donc c'est un succès promotionnel. Je me suis dit : "OK, je vais faire un truc avec encore plus de pornstars la prochaine fois." Je vais vraiment y aller à fond. Pas mal d'amis, mon père, m'ont dit : "Tu es sûr que tu veux être aussi ouvertement gay ? Tu veux vraiment que tes vidéos le soient ? Est-ce que tout ce que tu fais doit être gay ?" Mais c'est ce que je suis et ce que je fais, je ne vais pas changer parce que ça peut ne pas plaire à certaines personnes.

La vidéo n'est pas très explicite, en plus.

Il me tient dans ses bras, c'est tout. Mais il a un torse velu et je porte du rouge à lèvres… C'est étrange que YouTube ait interdit la vidéo, je ne pensais pas que ça pouvait arriver.  Mais finalement, ça ne m'a pas tellement étonné. Les Etats-Unis sont vraiment bizarres à propos de ce qui est OK et de ce qui ne l'est pas. Il y a eu un grand boum quand Obama a dit qu'il était pour le mariage gay, et…. Je ne sais pas comment expliquer ça, c'est comme si les préoccupations des gens suivaient des modes. Je pense que cette vidéo est arrivée dans un mauvais mois pour la défense des droits des homosexuels dans l'esprit des gens.

[La vidéo en entier est en fait le clip utilisé pour "Hood", que YouTube n'a pas interdit cette fois, visible ci-dessous]



C'est un extrait de "All Waters" qui accompagne ce teaser, une chanson où tu parles du fait de ne pas pouvoir être soi-même en public.

Là où je vis [Seattle], j'ai l'impression de plus pouvoir être moi-même que partout ailleurs. C'est un endroit assez libre et j'aime ça.  Mais je ne pense pas que j'arriverai un jour à me sentir complètement libre d'être moi-même, que ça vienne de moi ou pas. Même si les choses s'arrangent un jour, je ne sais pas si j'arriverai à oublier ce qui m'est arrivé quand j'étais petit ou la façon dont on m'a appris à voir les choses. Je ne devrais pas dire que je n'y arriverai jamais, mais c'est mon ressenti. Mais je suis plus optimiste quand même. Les choses vont vraiment mieux ["It really gets better", référence au projet It Gets Better, créé il y a deux ans en réaction aux nombreux suicides d'adolescents homosexuels]. Et même si elles ne s'arrangent pas, en grandissant on apprend à mieux les appréhender. En devenant adulte, je crois qu'on prend de plus en plus conscience de toutes les choses qu'on est capable de faire et qu'on n'imaginait pas avant. C'est comme d'avoir le cœur brisé, on en guérit toujours, que ça prenne un an ou dix. On ne sait pas tout ça quand on est jeune.



photos © Vincent Arbelet

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