Philippe Dumez – Basse Fidélité

14/12/2015, par | Livre |
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Il y a quelques années, un éminent collègue de POPnews avait chroniqué l'album de Shellac, "1000 Hurts" d'un lapidaire : "Ce disque est génial ! Achetez-le ! Il n'y a rien d'autre à dire." Je pourrais (devrais ?) en dire presque autant (ou moins) de "Basse Fidélité" sorti chez Le Mot et le Reste.

 Si je n'ai pas eu en main la première pousse du texte, je l'ai vu bourgeonner sur Facebook et, surtout, je crois que je connais presque par cœur sa version parue en 2011 chez In My Bed, "39 1/2 pour tous". Comme tous les ouvrages physiques de Philippe Dumez, je le relis régulièrement, picorant à droite à gauche, ou simplement du début à la fin. Je ris à chaque lecture, j'y redécouvre à chaque fois des choses que j'avais oubliées et je n'ai toujours pas été chercher la totalité des pistes disséminées, car il me faudrait au moins trois ou quatre vies pour écouter et voir tout ce que l'auteur a ingurgité et digéré. Ce garçon est une énigme : dort-il seulement ?

J'ajoute que depuis que j'ai croisé, par hasard, la route de ses productions ("Hit Records numéro 2"), je suis fan inconditionnel de Philippe Dumez. Après avoir collectionné ses fanzines, je suis avidement toute sa production bloguesque et je guette comme le messie le moindre de ses écrits. Avouerais-je que j'ai même fait certaines captures d'écran de ses blogs pour ne pas les voir disparaître un jour dans le néant de la toile ? Oui, ma Dumezite va jusque-là. Et comme si cela ne suffisait pas, je ne manque jamais une occasion de faire du prosélytisme pour Philippe car le monde serait plus beau s'il était plus lu. Bref, tout le monde devrait connaître Philippe Dumez, parce que ce garçon passionné est passionnant.

Que trouve t-on dans "Basse Fidélité" ? Des notules inspirées par le "Je me souviens du rock" de Gilles Verlant, à la Perec donc (à la Brainard apprend-on) généralement très courtes (la plus longue étant consacrée, est-ce un hasard ?, à Bob Dylan), des sortes de haikus pop, hyper personnels, retraçant l'histoire d'une passion musicale, d'un sacerdoce envers la musique enregistrée ou non. Le tour du force du livre réside dans le fait qu'en répertoriant et livrant une grande partie de ses souvenirs intimes liés à la musique, Philippe Dumez écrit son histoire (de sa naissance improbable sous le signe de Jean Ferrat, Régine et Phil Spector, à la paternité, en passant même par l'apprentissage de la masturbation, le tout toujours vu sous l'angle de la discophilie) et notre propre histoire à tous, en creux. Parce qu'on est tous des enfants du rock, traumatisés par la petite taupe écrasée dans le clip de "Love is all" de Roger Glover et bénis par notre grand-père paternel, Philippe Manoeuvre.

 Si on a perdu, par rapport à l'édition In My Bed, les illustrations de Prospero Buri et le précieux index final, "Basse Fidélité" a été considérablement "bonustrackisé" et "remastérisé", selon les propres mots de l'auteur. Il se déroule en six chapitres : les années vinyles, les années laser, le retour inattendu des années vinyles, les années mp3, le retour encore plus inattendu des années laser et les années streaming. Dans son essence même, le livre se trouve changé sans qu'on puisse vraiment l'expliquer et certaines questions ont même trouvé des réponses. On découvre ainsi que la naissance différée de sa passion pour Herman Düne, peut-être seulement pour "l'envie des les aimer ? ", dans la version In my Bed, est à présent (temporairement ?) justifiée : "parce qu'ils viennent de sortir un disque lumineux : "Switzerland Heritage" ou que le réalisateur du rare, recherché et convoité documentaire à une époque ou internet n'existe pas ,"Nous les enfants du rock", n'est autre que le journaliste et photographe Alain Dister.

On apprend la vérité sur le premier 45 tours de Nirvana récupéré par hasard, on voit certaines des idoles de toujours, ou presque, Lou Reed et Daniel Johnston, jouer aux montagnes russes dans l'amour que leur porte l'auteur. Et on est surpris de la pirouette finale.

L'ouvrage navigue sans cesse dans le temps, entre revirements et éternel retour où les souvenirs des premiers concerts accompagnés par le père (jusqu'au dernier pour entendre Genesis) prennent la place des souvenirs avec la fille (Depeche Mode, Stade de France). The new wave of the new wave en somme.

Au fil du livre on a l'impression que Philippe se sent de plus en plus léger, larguant sa collectionnite, ses disques, ses T-shirts, ses tote bags sans pour autant se départir de sa curiosité, son humour et son insatiable soif de nouveautés et d'approfondissement de la chose pop.

A titre (très) personnel, j'ai adoré me souvenir avec l'auteur du dernier concert de Sparklehorse (avec Fennesz) : "le Trabendo n'est qu'à moité rempli. Pourtant le jour où j'apprends la disparition de Mark Linkous, j'ai l'impression que le nombre de ses fans dépasse la capacité du Stade de France".

J'y avais croisé avec plaisir Philippe Dumez et c'était aussi la dernière fois que je voyais Christophe Ehrwein, le tourneur français de Fennesz, autre écumeur de concert et cinglé de musique, lui aussi aujourd'hui disparu.

"Basse Fidélité " a le don de mêler nos propres souvenirs, de leur donner une autre résonance, de les amplifier et c'est extrêmement touchant. "Basse fidélité" est à la fois une histoire, un parcours, presqu'un destin, dont on attend, évidemment, la prochaine édition. Si on peut le voir comme un recueil de 45 tours, on attend aussi avec impatience l'enregistrement du premier LP. Et pas forcément au rayon pop.

A noter : j'ai fait la curieuse expérience de relire "39 ans 1/2 pour tous" juste après "Basse Fidélité" et j'y ai pris beaucoup de plaisir car le jeu de memory prend une autre dimension. Certaines (très bonnes) parties ont été amputées comme, entre autres, les amusants parallèles (aux confins de la pop fiction ?) entre Herbert Leonard et Bryan Ferry ou Karen Cheryl et Georgia Hubley, ou les passages où on apprenait que derrière France Cartigny, éphémère rejeton de chez Rosebud, se cachait la chanteuse de "Dis-leur merde aux dealers". Les deux versions sont donc hautement indispensables, recommandables et complémentaires. Achetez "Basse Fidélité" chez votre libraire et guettez "39 ans 1/2 pour tous" sur les vides grenier. Vous aurez même peut-être la chance de croiser l'ami Philippe dans son activité préférée, en pleine chine.

Dans notre panthéon personnel, à côté des grands anciens, Philippe Garnier, Philippe Manoeuvre, Yves Adrien, il y a le modeste Philippe Dumez, notre préféré.

Avec l'aide de Johanna (AH)D.

Ps : J'en profite pour vous recommander la lecture de quelques uns des blogs Dumeziens :

 

http://lesecumeurs.tumblr.com

 http://longbeforeinstagram.tumblr.com

 

Et quelques anciens :

http://iloveyougeorgiahubley.tumblr.com

http://lesetageresducapricorne.tumblr.com

http://cdps.tumblr.com

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