Polar - Interview

17/03/2004, par David Larre | Interviews |
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Ta musique s'apparente, du coup, à une dentelle sonore délicate où les éléments sont enchevêtrés les uns dans les autres. Cela doit être difficile à reproduire sur scène ?
Ben, pas tant que ça. Je pars de l'idée que la scène et le disque doivent être différents. Sur scène, j'ai remarqué que, presque malgré moi, les morceaux prennent une nouvelle vie ; alors même si on utilise les mêmes éléments, selon le public, l'énergie de la salle, les envies du moment, on accentue des aspects différents, c'est donc possible de produire quelque chose de neuf par rapport au studio. En plus, je joue selon trois formules différentes, à cinq (guitare, voix, claviers, ordinateur, sampler), en duo (guitare/ voix et machines) ou seul à la guitare. Et j'aime bien aussi cette dernière formule, l'idée que ce qui a été tellement travaillé par ordinateur peut exister simplement avec une voix et une guitare. Les gens qui m'inspirent vraiment, comme Neil Young, sont vraiment impressionnants dans cette formule. Au temps du remix, c'est aussi intéressant de revisiter des morceaux par le dépouillement.

Justement, dans le passage à la scène, il y a quelque chose qui doit être assez particulier par rapport au disque, c'est que tu dois exposer ce qui dans le chant, les textes, reste de l'ordre de l'intime, que tu renforces en chantant à la limite de la parole, du chuchotement.
C'est même plus que de l'exposition, c'est de l'explosion, le répertoire qu'on joue sur scène depuis un moment déjà prend une autre dimension, les structures explosent jusqu'à devenir parfois très agressives. Cette liberté que je peux avoir avec mes chansons est fondamentale.
Quelque part, le côté posé et chuchoté de la voix dans les disques vient aussi du fait que l'on découvre les premiers moments d'existence de la chanson,. Je n'écris pas des mois à l'avance avant d'enregistrer, j'écris, je compose et j'arrange les morceaux en simultané. Là, on s'est isolé dans une maison de 40 pièces, sur le bord français du Lac Léman. On a utilisé seulement deux pièces, avec Vincent, pendant un mois et demi, en se donnant en moyenne un jour et demi par chanson. J'aime bien ce genre de contraintes, cela donne à ce disque de côté hyper frais, c'est l'exploration première, le moment le plus proche de l'émotion initiale.

A propos du disque, je trouve qu'il a une structure particulière. Au début il est assez posé, puis vient une chanson qui est un peu un point de bascule, "If you have to fall, so fall", où le chant se lâche davantage, et à partir de là, le disque évolue de plus en plus vers des morceaux atmosphériques amples et particulièrement réussis. C'est voulu ?
En fait, ça correspond à peu près à l'ordre dans lequel les choses se sont passées. Le cadre a aussi beaucoup influencé les chansons. Cette énorme demeure au bord du Lac Léman, propriété de la famille Michelin, avec ces immenses pièces vides, nous a attiré vers la recherche de l'espace, de la résonance des sons. Sur le disque, j'avais envie de quelque chose de très large, que la stéréo vibre dans toute son ampleur. On avait en plus sous les yeux le Lac, là où il est le plus large, on distingue a peine la côte en face, comme si c'était la mer, grise, avec un peu de brume dessus. En écho avec cette vue, l'espace intérieur nous a encouragé dans cette direction. Chaque fois qu'on jouait plus fort, qu'on explorait des sons pendant quatre ou cinq minutes, après le silence résonnait de manière un peu hypnotique.

Cela crée un contraste assez net entre le caractère intime des chansons et l'espace très ouvert des sons.
Pour moi, quand je pense à l'intérieur, quand j'imagine quelqu'un voyager en lui-même, c'est un abysse, c'est immense. Je n'ai pas envie de faire sonner quelque chose d'intime comme quelque chose d'étriqué. Au début, quand j'ai commencé à écrire, j'avais une vision un peu plus étriquée, parce que je crois que j'avais peur de me laisser aller, de me dissiper. Puis, j'ai écrit vite, de façon automatique, sans mesurer la portée des propos que je tenais, avec parfois le sentiment que c'était la vie de quelqu'un d'étranger que je décrivais. C'est assez enivrant et c'est maintenant plus assumé. Et ça a du coup quelque chose de spatial, tu ne distingues plus le haut et le bas, la droite de la gauche, ce n'est plus important. Il se passe quelque chose en moi que j'ai envie de laisser sortir et pas simplement quand je peux le comprendre. C'est une sorte d'abysse dans lequel je glisse sans savoir où cela me conduit. Après, a posteriori, quand j'écoute les chansons, cela a pris sens ; c'était même fou de voir que mes chansons anticipaient ce que j'allais vivre ; les choses que je craignais, les décisions que je redoutais de prendre apparaissaient déjà dans les chansons. J'ai eu la chance de trouver autour de moi des gens qui m'encourageaient dans cette voie. Et je suis ravi de l'avoir fait, chacun de mes disques a signifié une étape, le basculement dans une autre dimension, une nouvelle ère.

Et la suite de l'aventure discographique : il y a un projet d'album en français en cours de réalisation ?
Oui, c'est Christophe Miossec qui a écrit les textes. Cela faisait un moment qu'il me poussait à chanter en français. Il m'a proposé de faire les textes de son côté mais je souhaitais que cela se réalise ensemble. Il est venu habiter avec moi une maison isolée sur les hauteurs du Lac, dans un village qui s'appelle Lavigny. On s'est un peu raconté, il m'a proposé des textes, et j'ai commencé à travailler avec pour construire les morceaux, puis j'ai suggéré de changer tel ou tel mot. J'aime bien ce projet, il correspond à une vraie collaboration. Je suis en train de le mener à terme et il devrait sortir en fin d'année. Ce sera un travail purement acoustique, avec des morceaux assez pêchus, ma voix a pris une nouvelle couleur, les textes m'ont donné une certaine liberté, je chante plus, et sur une trame plus mélodique. Je suis très content de la dynamique qui se met en place entre l'aboutissement de ce travail et la sortie de "Somatic". C'est pour moi un bon timing.


Merci à Charlotte.

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