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LA ROUTE DU ROCK 2004


Deuxième jour :

Gravenhurst

Après-midi folk à lunettes ce samedi : je résiste à la hype Vivagel du moment, le concert de Nouvelle Vague sur la plage de l'Eventail - un ami de goût qui s'habille toujours en noir à plus de 31 ans m'assurera toutefois que c'était très bien et que le petit plongeon inopiné de Camille, une des chanteuses, en plein milieu d'une chanson était très réussi. Mais il faut bien choisir et je suis quant à moi curieux de voir comment l'homme qui se cache derrière Gravenhurst, le juvénile Nick Talbot, aidé de deux musiciens, va faire passer à son folk intimiste et nuancé l'épreuve de la scène. Les quelques atours électroniques de ses deux albums disparaissent pour laisser placer aux premières influences de Nick, plus noisy. Les morceaux gagnent donc en diversité et la menace d'un concert de folk avec fingerpicking au coin du feu est vite éloignée. Le groupe varie les ambiances, ajoute de l'intensité et de la distorsion, mais sait revenir à plus de douceur parfois. Très prometteur. D'ailleurs le public ne s'y trompe pas, réclame un rappel et se précipite pour acheter le dernier album du groupe une fois le concert terminé.

Laura Veirs

La transposition sur scène de la musique de la musique de Laura Veirs est beaucoup plus fidèle à l'orthodoxie folk : une voix, deux guitares. Elle a l'air sympa, malgré ses airs de chef des Jeannettes, Laura, et ses superbes chansons font mouche (notamment une version sur l'os de "Rapture", merveille) sans qu'il soit besoin de fioritures. Un peu austère, mais quelques moments de grâce.

Au Fort, la soirée débute à 19 h 15 avec Flotation Toy Warning, dont le premier album, "Bluffer's Guide to the Flight Deck" ne doit sortir que trois jours plus tard. Précédé d'une réputation flatteuse, le groupe londonien (alors qu'on les a crus américains, à cause peut-être des fréquents rapprochements avec Grandaddy, les Flaming Lips ou Mercury Rev) joue pour un public qui, dans sa très grande majorité, ne les connaît pas. La tâche est d'autant plus ardue que leurs chansons, longues, complexes et richement arrangées (sur disque), s'imposent difficilement à la première écoute. On leur pardonnera donc ce concert un peu trop... flottant et tortueux, éclairé par quelques moments de grâce. Notamment quand leur sympathique chanteur, vague sosie d'Eric Dahan à l'étonnante coiffure (bandes noires horizontales sur teinture blanche, comme un passage piéton en négatif), montre toute son étendue vocale, dégageant une tristesse cotonneuse à la Jason Lyttle (Grandaddy). On devrait en reparler à l'occasion de leur tournée automnale.

Lali Puna

Les Allemands de Lali Puna leur succèdent pour leur deuxième Route du rock. Leur bassiste Markus Acher fait presque figure d'invité permanent puisqu'il s'est également produit au festival les années précédentes avec The Notwist et Lali Puna eux-mêmes... Le concert démarre doucement, gagnant en intensité quand le groupe dégaine ses meilleures mélodies et est rejoint pour les derniers morceaux par un guitariste qui vient étoffer leur son electro-pop un peu froid. Avec sa petite robe rose seventies et son air sage, Valerie Trejbahr a l'air d'une thésarde en philo égarée dans le monde du rock : un contraste qui fait tout l'intérêt de Lali Puna, tout en marquant ses limites.
Un problème de charisme que les deux de Air – augmentés ici d'un clavier et d'un excellent batteur – traînent également depuis leurs débuts. Ils compensent par un son impeccable et des versions inspirées de leurs vieux tubes : "Kelly Watch the Stars", "Sexy Boy" ou "Playground Love" interprété par le chanteur d'origine, Gordon Tracks, de Phoenix. Concert très agréable, mais aussitôt écouté, aussitôt oublié.
La bonne surprise de la soirée est venue justement de Phoenix, groupe dont on n'attendait pas forcément grand-chose. Beaucoup ont trouvé leur concert trop clinquant et m'as-tu-vu, pas assez fidèle aux canons éculés de l'indie-rock-regarde-tes-pompes-en-jouant, mais c'est justement cela qu'on a apprécié : cette façon de ne reculer devant aucun cliché et passage obligé (et que je me balade sur l'avancée de la scène, et que je t'escalade le poteau métallique sur le côté, et que je demande à la foule de reprendre en chœur...). Un peu comme les Kills, mais dans un genre beaucoup plus fun. Tout cela serait évidemment vain, voire pathétique, si le groupe n'avait pas une poignée de tubes irrésistibles dans son sac, assénés avec une précision proprement redoutable et une conviction non feinte, franchement enthousiasmante. Certes, les titres les plus rock sont parfois limite Spinal Tap, mais Phoenix apparaît dans ses meilleurs moments comme une version jeune et funky de Prefab Sprout – période glucose, mais quand même. Les gens de goût savent où trouver mon mail pour me remettre dans le droit chemin...
Admettons quand même que les Versaillais ont l'air de petits rigolos à côté de la tornade TV on the Radio. Non content d'avoir sorti l'un des disques majeurs de l'année, mariant voix noires et bruit blanc, le groupe new-yorkais a livré la prestation la plus impressionnante de cette Route du rock – à l'aide de quelques rasades de bourbon, visiblement. Leur concert du Nouveau Casino était déjà très bon, mais on les sentait un peu à l'étroit et corsetés face à un public venu avant tout vérifier si la hype était justifiée. Ici, le groupe donne sa pleine mesure : le chanteur Tunde Adebimpe, chemisette déboutonnée, est quasiment en transe, tandis que les deux guitaristes – Kyp Malone, qui arbore une magnifique coupe afro, et David Sitek, seul Blanc du groupe et véritable sculpteur de masses sonores – tissent une trame complexe et envoûtante. Le bassiste joue quasiment dos au public (peut-être parce qu'il s'est planté sur une fin de morceau au début du concert !) et le batteur soutient admirablement l'ensemble. Les musiciens terminent en s'échangeant leur place, avant un rappel quasi hardcore. Comme quoi, un groupe à la limite de l'expérimental peut être sacrément excitant sur scène.
Etant tributaire de notre chauffeur, on ne pourra voir le concert de Peaches (ouvert par une reprise du "Gay Bar" des Electric Six, qui eux-mêmes reprenaient un morceau de Peaches sur scène) jusqu'au bout. On aura quand même de quoi se rincer l'œil (tenues sexy-cheap, chorégraphies explicites, escalade des montants de la scène...), à défaut de jouir vraiment par l'oreille : sans aucun musicien, la pornographe du phonographe se contente de hurler et de (sous-)jouer de la guitare sur une bande qui pourrait très bien être les backing tracks des disques. Assez pauvre, donc.