Richard Lewis - Postcard: track by track

02/09/2008, par Guillaume Sautereau | Track by track |
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RICHARD LEWIS

Anglais vivant en France, Richard Lewis est un touche-à-tout : vidéo, écriture - il est en particulier auteur d'une encyclopédie des séries pour enfants anglaises qui a l'air de valoir son pesant de toffees -, musique... A priori, c'est ce dernier point qui nous intéresse mais pour nous parler de son dernier album, "Postcard", il nous répond en textes et en vidéos. Un univers à découvrir...

La chanson d'antan
Je suis toujours hanté, agréablement, par l'idée de croiser par hasard des anciens amours ou des anciens camarades. Avec le temps, tout change, et un endroit - ou bien une chanson - autrefois chargé d'émotion, peut sembler tout nu, sans signification après dix ans. On voit les choses différemment. C'est un portail qui permet de passer d'une chose à une autre, de laisser reposer les fantômes. D'un côté cette chanson raconte une telle rencontre. De l'autre côté on peut l'entendre sous un filtre beaucoup plus métaphorique. J'ai reçu des images très fortes en écoutant la chanson finie. J'ai essayé donc de les convertir en vidéo.

Postcard
En m'installant en France, j'ai trouvé qu'il existait une carte postale de ma propre maison à Montmartre. J'avais envie de l'envoyer à mes proches en Angleterre. Mais il n'y a pas la place sur une carte postale pour exprimer tout ce que je ressentais à ce moment. Le projet s'est donc étalé un peu. En même temps, je suis fasciné par la capacité des gens de ne pas dire tout ce qu'il y a à dire. Même quand tout dépend de ça. J'ai donc fouillé dans ma boîte à trésors et j'ai rassemblé les passages les plus banals des cartes postales que j'aurais reçues, au fil des années, des gens que j'aime. J'ai ensuite filmé mon quartier. Même en multimédia, ce "postcard" n'a toujours pas la hauteur de mon sentiment. La carte que j'envoie dans la vidéo, elle est arrivée finalement chez un ami anglais, en exil aux Etats-Unis et quelque peu perdu. Il a tout compris.

Vers St Rémy
C'est le RER B à Châtelet. Sur le panneau il y a marqué, "vers St Rémy". Je prends ce train pour aller chercher ma fille.

Rue Berthe
Un échec amoureux est à la base un échec de connectivité. On branche mais le signal ne passe pas par le câble fourni. Un échec de communication. Chaque appareil sort son petit bruit, mais si l'autre n'est pas apte à le recevoir, ça ne fait que flotter dans l'air, comme de la neige. Du coup, il neigeait rue Berthe. Je l'ai donc filmée pour cette chanson. J'ai repris l'air d'un projet qui date d'il y a 15 ans. On m'a commandé un morceau de musique pour un projet de danse. Le morceau a été rejeté car le metteur en scène jugeait qu'il avait "trop de caractère". Je trouvais ça approprié au sujet. Pour les images, je voulais filmer l'absence.

When the Heart Gives in
Je connaissais à l'époque une fille qui vivait une séparation lourde. Son mec était violent et elle s'est réfugiée dans son potager. L'image des mains dans la terre, l'idée de répondre à la destruction avec la création de la vie, j'ai trouvé ça très fort. J'ai trouvé aussi que la phrase "strong hands will work when the heart gives in" pourrait s'appliquer également à Monsieur. J'ai donc essayé d'écrire du point de vue d'une femme, qui a toujours de la générosité pour celui qui abuse d'elle. J'ai mis longtemps pour trouver la bonne voix. Celle de Nancy Wallace est dotée de force, de franchise et de fragilité en mesures égales et elle ne fait pas de manières. Parfait. Et quand j'ai eu la voix, j'ai tout enlevé de l'arrangement autour d'elle sauf le piano. Nancy m'a dit qu'elle s'y sentait nue. Parfait : c'est dans cet état que l'on peut finalement parler de sa vérité. L'inspiration pour l'arrangement vers la fin pourrait sembler surprenante. Mais Nancy et moi sommes tous les deux trempés dans la tradition anglaise de musique folklorique. Au mois de janvier, dans l'est de l'Angleterre, où le paysage est plat et désolé, et le temps s'avère maussade, il y a des danses traditionnelles, faites par des ouvriers, sur des airs d'accordéon qui sautent. Et parmi eux, un homme de paille danse pour réveiller le soleil. C'est fertile.

Louba rêve
Quand je suis tombé sur les images de Paula Cea, je n'arrivais plus à me mettre debout. J'avais rarement vu des images qui me touchaient autant et elle arrive à illustrer, sans le savoir, les sentiments derrière ma musique. J'ai donc choisi l'une de ses images pour la jaquette de mon album. Celle-ci avait le mélange exact de soleil et solitude que je cherchais. J'ai composé le morceau d'un seul coup un soir chaud d'août, sur l'accordéon. Pour la vidéo, j'ai trouvé parmi d'anciennes images de mariage, une jeune fille qui chasse la lumière. Le clip est donc parti de là.

La Valse des bas quartiers
Il ne faut pas promettre à un enfant ce qu'on ne peut pas donner. La chose la plus importante pour moi à transmettre à ma fille, c'est la capacité de voir et recevoir la magie qui se cache dans tout ce qui nous entoure. C'est pas la poissonnerie rue Lepic, c'est des poissons brillants. C'est pas des sex shop douteux du boulevard de Clichy sous la pluie, c'est le clignotement des néons mouillés. L'un craint ; l'autre nous emmène. La capacité de créer le bonheur à partir de n'importe quels matériaux, même les plus fadasses : je trouve que cela lui servira. Musicalement, je suis toujours très influencé par l'accordéon d'Andy Cutting et la vielle à roue de Nigel Eaton, tous les deux du groupe anglais Blowzabella. Quand ils jouent, ça saute. Moi aussi, je veux que ça saute.

L'autre bout du monde
On peut partager un lit tous les soirs avec quelqu'un qui demeure quand même à l'autre bout du monde. Si on est lointain, fuyant, la proximité physique n'ajoute rien d'important. Par contre, si on connecte avec quelqu'un, la distance physique n'est qu'un détail. Je roulais tout ça dans ma tête mais les mots ne venaient pas. J'ai tiré l'inspiration donc, encore une fois, des photos de Paula Cea. Pour la vidéo, j'ai choisi Shanghai non seulement parce que c'est à l'autre bout du monde mais aussi parce que j'étais là-bas un moment et je n'ai rien compris. J'ai eu des relations comme ça aussi.

Just Like the Song
Il y a quelques décennies je jouais tous les semaines à une soirée musicale à Bath, Angleterre, dans un pub maintenant un peu légendaire (car fermé) qui s'appelait The Hat & Feather. La soirée s'appelait "From a whisper to a scream". J'ai repris la phrase : "why must you scream when a whisper will do ?"

La bercée
J'ai composé cette berceuse à la naissance de ma fille et je l'ai bercée avec pendant la première année de sa vie. C'était une période où je réfléchissais souvent sur l'idée du patrimoine - qu'est-ce que ça donne à ma fille d'être anglaise et française à la fois ? Pour cette version je voulais une douce collision de références des deux pays. J'ai invité Jude Rees, du groupe folklorique anglaise Isambarde, à composer un arrangement pour instruments de bois. Par e-mail elle m'a envoyé sa contribution et j'ai pleuré quand je l'ai entendue. Comme je me laissais influencer par Satie et un vieux cabaret français imaginé, elle a tiré son inspiration de Vaughan Williams, grand arrangeur orchestrale d'airs traditionnels anglais. Quel coup de nostalgie, qui me renvoyait instantanément aux dimanches avec mon propre père ! Pour moi, l'ensemble capte la magie de l'enfance. Et pourtant, je n'avais donné aucune instruction à Jude.

Quand tu viens
J'ai pris ma formation musicale en percussion. Mon professeur, le compositeur anglais Brian Wilshere, m'a appris à écouter autrement et surtout il m'a fait écouter les minimalistes et faiseurs de musique "ambient". De Steve Reich à Michael Nyman, de Penguin Café Orchestra à Brian Eno, David Sylvian, Robert Fripp. Je trouve que toutes ces influences formatives (sic) sont assez proches de la surface ici. Surtout, le pont me rappelle de la première fois que j'ai rencontré Steve Reich et ses musiciens, lors d'un atelier et un récit de son Sextet. J'étais paralysé par cette musique et le talent de ces musiciens. Pour moi, la musique, comme la vie, commence là, avec la pulsation. C'est donc une force de la nature.

Rungis le 13 juin
Oh. Ben. J'ai retrouvé un amour perdu. Pour marquer l'occasion j'ai composé une petite valse que j'ai ensuite poinçonnée dans une bande de carton pour sa boîte à musique et je l'ai envoyé par le post office anglais. C'est triste au début, ce morceau, mais triomphal à la fin. C'est ce qui compte.

Propos recueillis par Guillaume
Merci à Damien et à Richard.

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