Robert Scott (The Bats) : “Pourquoi réinventer la roue si elle tourne bien ?”

06/09/2017, par | Interviews |
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C’est un groupe qui surprend rarement, mais qui ne déçoit jamais. Depuis le début des années 80, The Bats perpétue le style et les valeurs de l'indie pop néo-zélandaise au fil d’une discographie régulière et exemplaire, émaillée de quelques pics (“Daddy’s Highway” ou “Fear of God”, qui aurait pu leur donner une stature plus internationale au début des années 90). Sorti cette année, “The Deep Set” est un nouveau classique instantané, douze chansons simples, belles et touchantes au son immédiatement reconnaissable. Nous avons profité d’un très rare passage à Paris du groupe (à Petit Bain), il y a quelques mois, pour poser quelques questions à l’affable et affairé Robert Scott, chanteur, guitariste, auteur et compositeur du groupe, bassiste des tout aussi mythiques The Clean, et par ailleurs dessinateur et peintre.

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Avant de vous produire à Paris, vous avez joué à Lyon et Lille. Comment cela s’est-il passé ?

A Lyon c’était un peu dur car c’était dans la cale d’un petit bateau (le Sonic, ndlr) et il faisait vraiment très chaud… Mais il y avait beaucoup de fans, très heureux de nous voir. Hier, à Lille, nous nous sommes produits dans une salle plus classique devant environ 80 personnes, et là aussi, les gens étaient contents, certains avaient du mal à croire qu’ils nous voyaient enfin sur scène après toutes ces années… Nous avons joué avec Six Organs of Admittance. C’était vraiment très bien.

Depuis les années 90, je crois que vous n’êtes venus en France qu’une seule fois par décennie. Auriez-vous aimé nous rendre des visites plus régulières ?

En effet, nous étions venus une première fois en 1992, à l’époque de “Fear of God”, pour le Festival des Inrockuptibles. Nous avions donné trois concerts à la même affiche que Television et The Wedding Present. Quelques années plus tard, nous avons fait un break car nous commencions à avoir des enfants et il était donc plus difficile de tourner à l’étranger. De mon côté, je me suis essentiellement consacré à The Clean, mon autre groupe, pendant quelques années. Et puis il est toujours difficile de trouver l’argent pour aller jouer loin de chez nous. Tout cela fait que nous nous produisons surtout en Nouvelle-Zélande et en Australie. Sinon, nous devons faire des choix, par exemple tourner aux Etats-Unis plutôt qu’en Europe car il est compliqué d’enchaîner les deux. Cela explique que nos visites aient été aussi espacées !

Même si vous jouez et chantez mieux qu’à l’époque, et si les enregistrements sont plus professionnels, vos derniers albums ne me semblent pas tellement différents de vos premiers EP. Qu’en penses-tu ?

Je ne réécoute pas tellement nos premiers morceaux. La qualité sonore laisse à désirer et je ne chante pas très juste ! Mais sinon, c’est vrai, il n’y a pas eu une énorme évolution. Depuis le début, nous avons tendance à partir des mêmes bases pour écrire une chanson : je trouve une suite d’accords simple à la guitare, une mélodie vocale, puis les trois autres ajoutent leurs parties, la basse, la deuxième guitare qui vient enrichir la trame, la batterie. Parfois, en studio, nous allons dans des directions un peu différentes, mais généralement nous gardons pour l’album des compositions faciles à jouer sur scène. Nous n’expérimentons donc pas tant que ça. Bien sûr, certains nous reprochent de faire toujours le même genre de chansons ! (rires)

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Tes textes ont-ils davantage évolué que la musique avec les années ?

Un peu, oui. Quand je me penche sur d’anciennes chansons, j’ai parfois du mal à me souvenir dans quel état d’esprit j’étais quand je les ai écrites. Je me dis : « Hum, c’est intéressant… » Bon, généralement, je comprends quand même ce que j’essayais de raconter ! J’ai de la facilité à écrire une mélodie, en chantonnant « la la la », mais il faut bien que la chanson raconte quelque chose, et là c’est beaucoup moins évident pour moi. Je ne veux pas être trop direct, trop ouvertement politique, même si je suis convaincu qu’il faut prendre soin de notre planète et que c’est un sujet très important de nos jours. J’ai donc plutôt tendance à écrire des petites histoires inspirées de diverses personnes réelles.

Le fait que vous restiez fidèle à votre style, sans vous préoccuper des modes musicales, c’est aussi sans doute ce que vos fans apprécient chez les Bats…

Je pense, oui. Beaucoup de gens aiment retrouver ce qu’ils ont aimé précédemment, éprouver une impression de familiarité avec l’œuvre d’un artiste. Bien sûr, d’autres critiquent cela car ils voudraient davantage de changement. Mais pourquoi réinventer à chaque fois la roue si elle tourne bien ? Les critiques sont bonnes, nos fans continuent à nous suivre, donc je ne vois pas l’intérêt de nous forcer à changer. Tant que nous sommes contents des chansons…

Tu parlais de The Clean, l’autre groupe dans lequel tu joues de la basse en parallèle des Bats. Quelle différence fais-tu entre les deux ?

Le processus d’écriture n’est vraiment pas le même. Avec The Clean, les frères Kilgour et moi nous retrouvons dans la même pièce pour composer ensemble, dans un temps donné. C’est un travail très collectif. Pour les Bats, j’écris les bases des chansons de mon côté, à Dunedin, le reste du groupe étant à Christchurch, à cinq heures de voiture. Nous ne pouvons donc pas répéter très régulièrement. J’enregistre des démos à la guitare, je joue aussi parfois un peu de claviers ou de piano. Les autres amènent ensuite leurs idées.

The Bats - The Deep Set

Tu es également peintre. Plusieurs de tes œuvres ont illustré des pochettes de Bats, comme celle du dernier album. Cette vocation artistique t’est-elle venue tôt ? Aurais-tu pu faire quelque chose de totalement différent ?

Sans doute… mais je ne sais pas quoi ! Quand j’étais à l’école, déjà, j’aimais bricoler de la musique. Après le lycée, à dix-huit ans, je suis entré dans une école d’art. J’y ai rencontré David Kilgour avec qui j’ai formé The Clean. Je n’ai donc jamais vraiment arrêté de faire de la musique, et c’est une envie que j’ai toujours eue. Quant à la peinture, c’est une activité qui a pris de plus en plus d’importance pour moi à partir des années 90 et dans les années 2000, quand j’ai commencé à vendre de plus en plus d’œuvres.

Les écoles d’art néo-zélandaises étaient-elle une pépinière de groupes, comme en Grande-Bretagne ?

L’université et les écoles d’art permettaient en tout cas à des personnes partageant les mêmes aspirations de se rencontrer. Beaucoup prenaient des emplois à mi-temps et faisaient de la musique en parallèle. A l’époque, on pouvait vivre sans trop d’argent grâce aux allocations de l’Etat. C’était vraiment facile de se consacrer entièrement à la musique. Les groupes jouaient dans les mêmes endroits, pouvaient avoir des membres en commun comme moi avec The Clean et les Bats, se prêtaient du matériel… On avait le sentiment d’appartenir à une même scène.

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Quand les groupes indépendants néo-zélandais ont-ils commencé à se faire connaître dans le reste du monde ? Vers le milieu des années 80 ?

Oui, c’est ça. Le label Flying Nun, sur lequel la plupart des groupes étaient signés, a commencé à exporter quelques disques à l’étranger, notamment en Grande-Bretagne. Il en envoyait à John Peel qui les passait dans son émission de radio, avec des échos positifs. Le label a aussi trouvé une distribution en Allemagne et en France, donc les disques commençaient à être disponibles en petites quantités. Les college radios américaines, qui étaient très ouvertes, diffusaient également nos chansons, et nous avons acquis une certaine reconnaissance de nos pairs aux Etats-Unis. Grâce à cela, nous nous sommes constitué un petit public dans tous ces pays et nous avons pu aller y donner des concerts, et parfois y enregistrer des disques. C’était très gratifiant pour nous.

Au début des années 80, était-il facile de découvrir des artistes étrangers quand on était aux antipodes ?

Pas tellement, non. On se copiait beaucoup de cassettes entre nous ! Je m’occupais d’ailleurs d’un petit label qui sortait des cassettes, lié à un magazine que je faisais, et à travers mes contacts j’étais au courant de ce qui se passait ailleurs, notamment en Angleterre, je pouvais découvrir des nouveautés. Sinon, la presse musicale britannique mettait bien trois mois à arriver en Nouvelle-Zélande par bateau, nous étions donc un peu largués ! La télé néo-zélandaise diffusait quand même de bons clips au début des années 80, du punk et des choses comme ça. On découvrait les Stranglers, Wire, les Buzzcocks. Des groupes américains plus anciens comme le Velvet Underground ou les Stooges ont aussi eu une grande influence sur nous.

Vous avez enregistré des morceaux en Angleterre dans la deuxième moitié des années 80, et un peu plus tard vous avez travaillé aux Etats-Unis sur l’album “Fear of God”. Avez-vous pensé à un moment mener une carrière plus internationale ?

Non, pas vraiment ! (rires) C’était agréable de pouvoir aller à l’étranger et d’y rester un peu pour enregistrer ou donner des concerts. Parfois jusqu’à trois mois, ce qui était déjà long pour nous… Donc nous n’avons jamais envisagé sérieusement de quitter la Nouvelle-Zélande pour avoir plus de succès. Et c’est vrai que d’autres groupes néo-zélandais comme The Chills ou The Verlaines ont connu des expériences assez difficiles avec les maisons de disques américaines. Nous avons nous-mêmes eu une période un peu confuse avec Rough Trade, quand ils ont fait faillite peu après la sortie de “Fear of God”. Si nous avons des contrats de distribution avec d’autres labels à l’étranger, nous tenons à rester chez Flying Nun afin de garder le contrôle sur notre musique. Même s’ils n’ont pas forcément les moyens de nous faire tourner ou de promouvoir nos albums autant que nous le voudrions.

Le label américain Captured Tracks a récemment réédité l’essentiel de votre production des années 80. Cela vous a-t-il amené un nouveau public ?

Je pense en tout cas qu’il y a un intérêt renouvelé pour les Bats du fait de ces sorties. En Nouvelle-Zélande comme ailleurs, un public jeune se remet à acheter des vinyles, c’est donc une bonne chose que nos anciens disques existent de nouveau dans ce format. Et ils sont aujourd’hui disponibles aux Etats-Unis et dans d’autres pays où ils n’étaient pas forcément faciles à trouver à l’époque.

Ecris-tu constamment, ou te mets-tu au travail uniquement quand tu envisages d’enregistrer un nouvel album ?

J’écris tout le temps des chansons à la guitare, sans doute trop ! (sourire) Peut-être quatre ou cinq par mois. Quand j’en ai suffisamment pour un album, je me dis qu’il faudrait que je les enregistre. Mais forcément, j’en laisse beaucoup de côté. Ou alors je les garde pour des albums solo. J’en ai déjà sorti quelques-uns depuis 2000 et j’aimerais bien en faire un nouveau. J’ai toujours beaucoup de chansons d’avance !

Photos : Vincent Arquillière

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