RobertFest, Amersham Arms, Deptford, Londres, 24 septembre 2017

07/11/2017, par | Festivals |
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Il y a un peu plus d’un an, j’avais acheté une compilation pour un titre du très regretté Kevin Junior, sur laquelle se trouvent également des titres d’artistes culte tels que Alternative TV ou Jowe Head. Cette compilation s’était avérée excellente du début à la fin. J’ignorais alors qu’un certain Robert Dellar, fortement engagé pour la défense des droits des personnes atteintes de troubles mentaux à travers le mouvement Mad Pride, était à l’origine de cette compilation caritative.

Robert Dellar est tristement décédé en décembre 2016, et a laissé alors derrière lui un grand vide chez tous ceux qui l’ont connu, en particulier de nombreux artistes. Robert avait été journaliste pour le NME à la fin des années 70 et avait alors été témoin de l’explosion du mouvement DIY (do it yourself) à Londres. Il avait tissé des liens avec des groupes que j’affectionne particulièrement, comme les Swell Maps et Alternative TV.

Je n’ai malheureusement appris qui était Robert Dellar que par l’annonce d’un mini-festival lui étant dédié et regroupant de nombreux artistes de cette compilation, ou plus généralement, qui avaient régulièrement soutenu la Mad Pride. L’occasion était trop belle, et je me suis donc rendu au RobertFest 2017. Ce fut un véritable choc pour moi de voir réunis tant d’artistes que je jugeais culte ou bien connaissais de par cette compilation.

Robert Memorial

Arrivé à midi dix (c’était un marathon de 12 heures de concerts !), tout de suite je repère un type d’âge mûr avec une guitare et les cheveux longs. Alan Tyler est un musicien folk, voire country, surtout connu pour avoir fait partie des Rockingbirds, dont un des albums fut produit par Edwyn Collins.

A part lui et ses enfants, il n’y avait pas beaucoup de monde, juste les cinq ou six dames du Mental Health Resistance Network qui organisaient ça dont Shirley, la compagne de Robert, qui était courageusement à l’origine du projet… J’étais donc la première personne arrivée, et le seul vrai spectateur à assister au set de 45 minutes d’Alan Tyler. Par rapport au seul morceau de lui que je connaissais, c’était moins ‘tradi’/country : des ballades bucoliques exprimant des considérations écologiques, chantées d’une belle voix.

Après un interlude de 15-20 minutes (globalement, les changements de plateau étaient rapides), le second groupe a été annoncé. Salad From Atlantis, un obscur groupe des années 80 qui s’était reformé spécialement pour l’occasion. Le groupe faisait du punk avec des ‘space jams’ jouées avec des pédales et tournevis (penser à ‘Blow Out’ de Radiohead pour une idée du son). Il était donc 13h30 à Londres, un dimanche ensoleillé, et j’étais dans l’arrière-salle d’un pub en train d’assister à un concert de punk, avec juste cinq dames quinquagénaires qui offraient du gâteau à l’entrée. Voilà ce qu’est le punk en 2017 !

Salad

Pendant un hommage à Robert, Dave Russel, un artiste assez âgé, a passé pas mal de temps à fixer des micros sur ses guitares acoustiques. Il nous a servi une sorte d’anti-folk où il reprenait des morceaux des Pistols par exemple. A un moment il a fixé des onglets au bout de ses doigts, et a joué la guitare sèche en mode pedal-steel. Assez impressionnant, je dois dire…

Ensuite, une pause pour quelques lectures. Tout d’abord Frank Bangay, un poète lauréat de Hackney, ayant travaillé en psychiatrie. Puis Esther Leslie qui a fait un discours engagé sur la culture du sourire dans notre société, où des entreprises comme celles de l’information veulent nous forcer à stéréotyper nos émotions, avec notamment les emojis ; ou bien comment les psychothérapeutes veulent considérer la dépression comme une simple maladie à régler par des médicaments plutôt que d’être à l’écoute des gens.

C’est vraiment à 17h que les choses sérieuses ont commencé, avec le concert de The Astronauts. D’ailleurs, c’est pendant ce concert que la plupart des spectateurs sont arrivés et que l’ambiance est devenue plus proche d’un festival ‘normal’… Je ne connaissais The Astronauts que par la compilation où le morceau ‘Melissa’s Party’ m’avait particulièrement marqué. C’était un peu différent de ce à quoi je m’attendais avec des protest-songs en folk ‘augmenté’, c'est-à-dire avec un violon électrique et des effets sur la voix du chanteur, ce qui est intéressant.

Astronauts 1

astronauts 2

Le groupe suivant était The Long Decline, dont j’avais entendu parler dans le cadre de ma dissection de l’œuvre de Mark Perry (d’Alternative TV). Je savais que le groupe avait collaboré avec lui, et avec Vic Godard (Subway Sect) qui étaient alors attendus en tant qu’invités spéciaux pour ce set. Le concert était correct, mais sans plus. Il faut dire qu’ils ont donné l’impression d’être un groupe ayant peu répété : ainsi le chanteur lisait simplement ses textes. Il y avait aussi une batteuse au look de punkette, une bassiste, un violoniste, et trois guitaristes : un à la 12-cordes, Lee McFadden (également bassiste pour Jowe Head et Alternative TV) à l’électrique, et Vic Godard en plus. Ce dernier semblait regarder comment jouait celui à la 12-cordes pour imiter ses accords, lui non plus n’avait pas dû beaucoup répéter avec le reste du groupe… Vers la fin du set, Mark Perry arrive sur scène, et Vic dit : « Mark Perry, 40 ans dans le biz’ et il ne sait toujours pas accorder une guitare. » Mark répond « On parlera de ça dehors !!! ». Ils se vannaient mais cela n’empêcherait pas qu’en fait aucun de ces deux-là ne savent vraiment accorder une guitare ! De vrais punks, donc !

long decline + vic

Jowe Head & The Infernal Contraption prend la relève. J’étais venu entre autre pour voir l’ancien bassiste des Swell Maps, l’un des rares survivants du groupe en activité. Ce qu’il fait en solo (il a aussi joué pour les Television Personalities) est assez barré mais son set fut vraiment excellent, notamment une sorte de ‘tango russe’. Il était accompagné par un guitariste, Lee à la bassiste Jonas Golland à batterie, Catherine Gerbrands aux percussions et scie musicale… ainsi que d’une chemise originale. Plusieurs fois pendant le set il a demandé en plaisantant « Is Mr. Kusworth here ? » – Dave Kusworth était censé jouer avant lui.

Jowe Head

Finalement Dave Kusworth est arrivé à la fin du set, retardé officiellement par un problème de train… J’étais aussi venu pour voir l’ancien acolyte de Nikki Sudden au sein des Jacobites, et j’aurais été déçu que Dave ne soit pas là également. En effet, plus tôt il devait aussi y avoir un petit set de Paul Canton, que je ne connaissais que de nom pour avoir travaillé avec Dave, Nikki et aussi Kevin Junior (ces noms parleront aux aficionados des Swell Maps), mais il n’avait malheureusement pas pu venir à l’événement.

Dave Kusworth jouait en duo acoustique avec un autre guitariste. Sur le petit classique ‘Shame for the Angels’, les deux tentent de faire une cascade en sautant de la scène ; bien sûr, Dave se casse la figure, et continue de jouer sur le dos. Chris, son guitariste, dit « he will be back on stage, it’s part of the show » ; on y croit dur !

Kusworth

C’était ensuite au tour de Vic Godard de se produire. Bien que tout le monde ce jour-là parlait de Subway Sect, rappelant que le groupe avait été formé à l'origine pour jouer au 100 Club Festival en 1977 avec les Pistols, les Clash et Siouxsie, c’était en fait Vic Godard & The Bitter Springs, un line-up légèrement différent, qui jouait (The Bitter Springs est un groupe qui existe depuis au moins les années 90 et qui partage souvent l'affiche avec Vic). Signalons au passage que Viv Albertine, l’ex-guitariste des Slits, parle un peu d’eux dans sa remarquable autobiographie récemment traduite en français. Le groupe nous a offert un set très efficace, plutôt power pop nostalgique que punk brutal, disons. Le chétif Vic, plein d’énergie, ôtera même au milieu du set son T-shirt.

Vic 1

vic 2

vic 3

Arrive enfin le moment tant attendu d’Alternative TV, au grand dam de Dave Morgan, ancien batteur de The Loft et des Weather Prophets, qui enchaîne ce soir-là aux fûts les sets de Vic Godard et Alternative TV (il accompagne aussi aujourd’hui Pat Fish au sein du Jazz Butcher).

Je connaissais depuis fort longtemps ce groupe de réputation du fait de la présence à ses débuts du guitariste Alex Ferguson qui avait ensuite fondé Psychic TV. Mais c’est plus récemment, suite à une interview de Genesis P.Orridge  où il évoquait le rôle de Mark Perry dans la scène punk, que j’ai entrepris de redécouvrir l’œuvre de Mark Perry et de trouver à ce groupe un véritable aspect ‘libérateur’. Alternative TV nous montre en effet ce qu’était le punk à l’époque (1977), quand on pouvait dire « allez on fait un groupe » et trouver des salles où jouer, presser facilement des disques, sans chercher à être complaisant. Aujourd’hui, ne serait-ce que pour jouer dans un bar, il faut avoir un style clairement identifié, une certaine réputation, un réseau pour faire venir des gens. Alors qu’à l’époque, les clubs punk accueillaient facilement les groupes, que les musiciens soient bons ou non.

atv 1

Avant le concert, je regardais la fosse où je distinguais Jowe Head et Vic Godard, et où tout le monde semblait plus ou moins se connaître. Ce qui laissait penser que j’étais peut-être le seul "casual listene" à être venu (et de France !) malgré la (certes confidentielle) promotion autour du festival.

ATV a donc fait un concert très ’79 avec un son guitare-basse-batterie rappelant Joy Division (mais ils étaient là un peu avant eux). Il y a eu des morceaux plus récents, notamment les très existentiels "Opposing Forces" (2015) et ‘Negative Primitive’ (2017) par lesquels ils ont ouvert le set. Ils ont ensuite joué "Lost In Room" et "The Force Is Blind", les deux titres d’un single de 1979, suivis de "Facing Up to the Facts’ et ‘The Radio Story’ de l’album de la même année. Sur ce dernier, ils étaient rejoints par un joueur de flûte traversière. Ainsi la ligne mélodique principale était jouée à la basse, et les bruits de radio étaient faits à la flûte…

atv 2

Il y a eu deux autres titres récents, "Rebel Proof Glass" et "Communication Failure", puis trois classiques de 77/78 accompagnés d’un second guitariste pour terminer : "Love Lies Limp", "Action Time Vision" et "Splitting in Two" en hommage à Robert car c’était son morceau préféré et il l’avait d’ailleurs repris pour le titre de son autobiographie…

Ainsi s’acheva ce marathon musical, qui fut riche en émotions et en rencontres. Pendant une demi-journée, je suis retourné dans le passé, sur les traces du punk DIY londonien. Bien que certains artistes restent ce qu’ils ont toujours voulu être – amateurs, chaotiques ou bien avant-gardistes –, les têtes d’affiche de la soirée (ATV et Vic Godard) ont montré que quarante ans après leurs débuts, elles pouvaient encore offrir des performances solides et convaincantes. Toute cette scène culte encore soudée comme à l’époque pourrait donner des idées pour une de ces nombreuses soirées rétro que les programmateurs en France savent nous offrir !

Si des flyers étaient distribués pour des concerts à venir de The Astronauts, Dave Kusworth, Jowe Head et même Subway Sect, il semblerait qu’après huit ans à jouer dans les clubs anglais, Alternative TV mettrait fin à son line-up actuel pour une durée indéterminée. Espérons que cette soirée ne restera pas comme leur tout dernier concert, que nous aurons l’occasion de les revoir et que le groupe trouvera enfin la reconnaissance qu’il mérite.

Texte : Philippe Guinot

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