Sébastien Schuller - interview

14/09/2005, par Guillaume Sautereau | Interviews |
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Dès ce moment, tu as commencé à faire tes morceaux dans ton coin, parallèlement à tes autres activités ?

Exactement, vers 17-18 ans. Un peu après, j'ai quitté le groupe dans lequel je jouais parce que la musique ne me correspondait plus et j'ai continué à passer mon temps à arranger des morceaux. Au départ, c'étaient des morceaux pas finis, comme tout le monde, et puis au bout de cinq ans, tu finis par trouver des couplets, des refrains, des structures globales plutôt que des boucles, et à finir les morceaux. J'ai eu la volonté que ça sorte sous mon nom dès ce moment-là, en écoutant ce que je faisais. Je me disais, "tiens, j'aimerais bien faire un disque quand même". Ensuite ça a muri, j'ai attendu pas mal de temps quand même. J'avais un vieux rêve, celui de trouver un parrain, une sorte de mécène qui craquerait sur ce que je pouvais faire, et qui me payerait tout ce dont j'avais besoin, un studio, des instruments. Le truc dont on rêve quand on est gamin et qui n'arrive jamais. Enfin, qui arrive mais jamais exactement comme ça. En tout cas, moi, ça ne m'est jamais arrivé. Pour l'instant, c'est plus "qu'est-ce que tu peux faire pour ce budget ?" (rires). A l'époque, je pense que tu pouvais voir la musique de cette manière-là, à la façon dont les artistes en parlaient. Ils se paient ce qu'ils veulent, ils vont enregistrer dans un château en Irlande parce qu'ils ont envie de tripper sur l'Irlande...

Qui sont les artistes qui te faisaient rêver à l'époque ?
U2, ça avait quelque chose de pas mal, que ce soit "Unforgettable Fire" ou après "Rattle and Hum", leur délire américain, même si avec le recul tu vois ça comme quelque chose de plus mégalo. Ce groupe irlandais, qui allait d'un seul coup conquérir les Etats-Unis... La musique grossissait aussi d'ailleurs. On entendait parler aussi de Kate Bush, qui habitait dans un château, de Cure qui allait enregistrer à chaque fois dans des endroits différents. Pas mal de groupes comme ça qui pouvaient te faire rêver quand tu lisais des interviews.

A un moment, tu rêvais de signer chez Melankolic ? Finalement tu es sur le label qui a récupéré Alpha...
Oui, c'est drôle. J'aimais bien Massive Attack au départ, j'aimais bien ce label. Je préférais Portishead quand même. J'aimais bien le nom du label aussi.

Et leur "slogan", "Glad to be Sad" ?
Oui, ça me convenait bien. Et leurs premières sorties, Craig Armstrong ou Alpha. En1994-95, ça faisait partie des labels en vue, auxquels on voulait essayer d'accéder. Je faisais des instrumentaux donc forcément je rêvais de signer chez eux.

On aurait pu les qualifier de trip-hop, ces morceaux ?
Oui, totalement. Assez sixties et assez trip-hop. J'avais pas mal de morceaux qui sonnaient pas mal comme Portishead. J'étais comme eux, inspiré par les génériques des séries télé des années 60. Je passais beaucoup de temps à regarder Chapeau Melon et Bottes de Cuir, le Prisonnier ou Amicalement Vôtre. Je ne m'en suis pas lassé d'ailleurs, de regarder ces séries. Pour moi, ce sont des séries qui m'ont toujours parlé, aussi bien au niveau de l'esthétisme que de la musique.

Pour faire comme tout le monde, tu aurais pu chercher une chanteuse alors...
Ça a été le cas. Je ne chantais pas trop, que sur un seul morceau, et donc j'ai recruté une chanteuse. Le problème, c'est que même si elle avait une très jolie voix, on n'a pas trouvé de correspondance totale. Elle a chanté quand même sur quelques morceaux. Elle avait un joli timbre, à la Björk, mais elle jouait aussi avec d'autres groupes. Elle avait tendance à improviser de manière un peu jazzy alors que moi je voulais quelque chose de plus pop, avec des refrains plus identifiables. On avait un morceau pas mal d'ailleurs, peut-être que je le ressortirais un jour. Finalement, après, je me suis mis à chanter de mon côté. C'est la nécessité de trouver des mélodies efficaces et assez pop qui m'a pousser à me mettre à chanter. Je me suis mis à les trouver par moi-même et donc je me suis dit que je pouvais aussi les chanter moi-même.

Tu as peiné à assumer ce statut de chanteur ?
Non, il a fallu du temps. Pour moi, l'important, c'était de trouver ces mélodies. Après, si tu les trouves, ça veut dire que tu es capable de les interpréter, quelque part. Quand tu n'en trouves qu'une, tu te demandes si tu vas en trouver d'autres, mais quand tu en trouves plusieurs, qui te plaisent et te correspondent assez pour être chantées, tu te dis que tu peux les chanter toi-même.

Et les textes, corollaires des mélodies, ça a été pareil ?
Oui, un peu de la même manière. Au départ, je ne prêtais pas particulièrement attention aux textes, c'était l'aspect mélodique qui primait, mais je peux prendre aussi un malin plaisir à trouver des mots qui me plaisent à chanter. En fait, la magie d'un morceau n'a pas vraiment d'explication, mais à un moment donné, tu arrives à créer un univers, qui relie aussi bien l'harmonie que les sons, et donc les paroles, et tu ne sais pas pourquoi, mais à un moment, les paroles te tombent dessus, comme les sons te tombent dessus, comme les harmonies te tombent dessus, en cherchant, en se trompant, en revenant en arrière... En fait, on peut un peu tout faire, c'est une histoire de temps et de travail (rires).

Par exemple, derrière un morceau comme "Weeping Willow", il y a beaucoup de travail ?
C'est allé assez rapidement pour celui-là, malgré tout. Au départ, il est parti d'une boucle rythmique d'un autre morceau qui me plaisait bien. Je cherchais une suite à ce morceau, qui était plus instrumental ; d'un seul coup, en un soir, j'ai posé le Rhodes du couplet et du refrain, j'ai trouvé la mélodie de voix et le son de base, le son de flûte étiré qui est un peu à la base du morceau, en à peine deux heures. Ensuite, les arrangements, ça va assez vite, et le morceau était là. Ensuite il n'y a plus qu'à écrire le texte, ça m'a peut-être pris deux trois semaines, je me suis concentré un peu plus dessus. Mais l'écriture du reste du morceau a été très rapide. Cela dit, ça partait d'une boucle rythmique sur laquelle je bossais peut-être depuis un mois et demi. C'est le cas pour pas mal de morceaux en fait. "Tears Coming Home", à l'origine, c'est le refrain d'un autre morceau. J'avais deux morceaux en un, et finalement, j'ai décidé de les séparer et d'en faire deux morceaux. J'avais cherché le couplet pendant un an environ. Assez régulièrement, je m'y remettais, et ça m'est tombé dessus d'un seul coup.

Au niveau processus de composition, tu composes au clavier ?
A l'origine, beaucoup plus au clavier. Maintenant, je complète à la guitare, je fais des aller-retour. Même si je suis plus clavier que guitariste, j'aime bien avoir la possibilité, si je suis bloqué, de pouvoir passer sur un autre instrument, en me disant que la suite va peut-être venir plus facilement.

Tu pars d'un son, d'une boucle...
Je pars d'un son, d'une ambiance sonore... Ça peut être aussi un instrument de base, Rhodes, piano ou guitare. Je passe beaucoup de temps à créer des sons, qui créent déjà une certaine atmosphère, qui t'amène un morceau.

Ton album démarre par un instrumental, c'est quelque chose de prémédité, il faut y lire une déclaration d'intention ?
C'est prémédité de manière inconsciente (rires). Dans le sens où j'ai fait beaucoup d'instrumentaux et ce n'était pas quelque chose que je voulais lâcher pour l'album. En même temps, je trouvais ça très beau que l'ouverture de l'album soit instrumentale. Et puis j'avais déjà l'ordre des morceaux sur l'album cinq-six mois avant de rentrer en studio. J'ai respecté cet ordre là. Mais ce n'était pas prémédité totalement, car je ne me suis pas dit qu'il fallait absolument ouvrir l'album par un instrumental, il s'est plus imposé comme une évidence que ce morceau était la meilleure ouverture.

Et tu as pu décider de A à Z du contenu de l'album sans intervention de ton label ?
C'était une des conditions dans mon esprit. A l'écoute des maquettes, ils me sentaient assez sûr sur ce projet, trouvaient qu'elles sonnaient déjà très bien et donc, ils me faisaient entièrement confiance. Dans ce créneau, tu fais toujours un peu ce que tu veux. Peut-être que certains artistes s'impliquent un peu moins dans leurs productions, font travailler un producteur. Moi je n'y suis jamais vraiment arrivé, même si j'ai eu des propositions. Je tenais trop à tenir les rênes du projet jusqu'au bout, et au final, ça y ressemble pas mal.

Tu as tout de même travaillé avec d'autres collaborateurs pour le mixage.
Pour le mixage, j'ai travaillé avec Yann Arnaud sur une bonne partie de l'album, avec Bertrand Fresel, qui avait mixé "Weeping Willow", qui a mixé "Tears Coming Home" et "Donkey Boy". En production, j'ai eu le soutien d'un copain anglais, Paul Hanford, qui est venu m'aider sur quelques titres et m'a donné quelques idées supplémentaires. Elles étaient les bienvenues, mais il y avait peu de places pour elles en fait, sauf sur quelques morceaux.

C'était l'idée d'avoir un regard extérieur sur ce que tu faisais ?
Oui, c'était aussi ça. Il y a beaucoup de morceaux sur lesquels il me disait qu'il ne voyait pas quoi ajouter, qu'il fallait les enregistrer comme ça. Après, c'était plutôt des discussions entre gens passionnés de musique, cela me suffisait largement.

Comment as-tu fait sa connaissance d'ailleurs ?
C'était à l'époque du quatre titres. Eux (Brothers in Sound, ndlr) venaient de sortir leur unique album, une compilation. Olivier Chanut, qui était mon directeur artistique à l'époque, m'avait fait écouter le disque, on avait trouvé ça super bien, on était allé les voir en concert, on leur a envoyé du son, ils ont bien aimé. Du coup, je suis allé les voir en Angleterre, on a passé une journée à Bournemouth à discuter, à passer du bon temps en buvant des coups au bord de la plage, à partager des idées. On s'est dit qu'on allait bosser ensemble. On ne recherche pas exactement la même chose, mais on a des idées en commun, des affinités musicales.

Tu as participé à son album sous le nom de Sancho ?
Non, pas du tout. Il m'avait fait écouter des morceaux, moi aussi. Je lui ai fait découvrir Talk Talk qui l'a inspiré pour un morceau, apparemment, ce qui m'a fait très plaisir. J'ai souvent la primeur des nouveaux morceaux, et ça me fait énormément plaisir, parce que je le trouve très talentueux. Là, il a déjà pondu un nouvel album, beaucoup plus mélancolique, ça se rapproche un peu de Múm peut-être. Tout l'album est bien, mais il y a deux-trois morceaux qui me touchent particulièrement. C'est dommage qu'il soit si méconnu. Je suis assez émerveillé de voir qu'il garde sa ligne créatrice, quoiqu'il arrive. C'est quelqu'un qui pourrait faire des chansons plus vendeuses, plus pop, mais il préfère continuer à faire ce qui lui plaît. J'admire ce parcours, j'espère qu'il arrivera à vivre de sa musique à un moment donné.

Et toi, tu es content de l'accueil critique ou public de ton disque ?
Non, pas du tout (rires). Comment dire le contraire... En fait, c'est super, je ne pouvais pas rêver mieux pour l'instant, c'est super plaisant. Je n'ai que de super bons échos. Malgré tout, la réalité est différente aussi, quand tu es musicien et que tu as au moins la trentaine, ta réalité, elle est aussi financière, tu as envie aussi de bouffer un peu de ta musique. Ca n'enlève rien à l'accueil critique, bien sûr, mais ça permet de garder la tête froide, parce que tu dois toujours galérer plus ou moins pour payer ton loyer, et puis aussi parce que malgré tout, ce n'est qu'un premier album et que le but c'est tout de même de continuer à écrire, de trouver encore du plaisir. Donc tu ne peux pas t'endormir là-dessus. C'est attendu, bien entendu, quand ça arrive, c'est super. Pour l'instant, j'ai eu de la chance sur le quatre titres, j'ai eu de la chance sur l'album, je pense qu'il y a un moment où ça va tourner. Mais c'est vraiment très plaisant, d'autant que tu ressens à travers les mots que tu peux lire que des gens ont pu être sensibles à ton travail. Mais j'ai eu envie très vite de passer à autre chose dans ma tête, sinon c'est le meilleur moyen de se prendre la grosse tête ou de se paralyser au niveau de la création. Je pense que j'ai toujours été en danger et que je me mettrai toujours en danger pour pouvoir créer, ou alors j'arrêterai. J'ai besoin de me prouver que je suis un peu meilleur que ce que je suis, c'est un combat un peu personnel.

Et il y a la promo à assurer...
Exactement, oui, cela prend du temps pendant lequel je ne fais pas de musique. En même temps, il y a encore une actualité, il y a la scène, mais c'est vrai que quand on sort un album, c'est quand même long. Il y a des morceaux qui datent de quatre ou cinq ans, donc en parler, se remettre dans l'état d'esprit dans lequel j'étais quand je les ai composés, c'est difficile. Heureusement, il y a la scène qui permet de retrouver cet état d'esprit, de repasser par les émotions premières qui ont présidé à l'écriture des morceaux. Mais apparemment, il y a toujours ce décalage, il va falloir s'y faire.

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