"Sergeant Pepper's Lonely Hearts Club Band" des Beatles a 50 ans

01/06/2017, par | Autre chose |
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Sgt Peppers

Ceci n'est pas une hagiographie. Pomp & Circumstance. Nous célébrons aujourd'hui les 50 ans de "Sergeant Pepper's Lonely Hearts Club Band". Album cinglé aux influences kaléidoscopiques qui laissera une empreinte indélébile sur la culture pop. Après l'arrêt des tournées (dernier concert : 29 Août 1966 au Candlestick Park de San Francisco) et un break de quelques mois qui permit à chaque Beatle de prendre le large (Macca au Kenya puis en France, grimé en expert-comptable moustachu ; Lennon en Espagne pour tourner avec le fidèle Richard Lester, George repart en Inde et Ringo achète son premier pub), les quatre magiciens s'enferment à Abbey Road pour enregistrer un album qui avait initialement pour thème leur enfance à Liverpool. Dans cette veine nostalgique, "Penny Lane" et "Strawberry Fields Forever" sont les premiers titres enregistrés avant Noël 66. Sous la pression d'EMI et de leur manager, l'incroyable Brian Epstein, ces deux chansons seront publiées dès Février dans un glorieux single à double face A. Rappelons que le rythme effréné des 60's contraint les artistes à publier 1 à 2 albums et 3-4 singles par an.

Les séances d'enregistrement vont se poursuivre jusqu'en avril dans une orgie créative. Outre les 13 titres qui composeront Sgt Pepper, les Fab Four graveront aussi la chanson-titre du futur "Magical Mystery Tour", quelques perles d'Harrison (notamment l'imparable "It's All Too Much"). Puis, dans la foulée, "All You Need Is Love" pour "Our World", première émission retransmise en Mondovision pour laquelle ils représentent le Royaume-Uni devant un parterre de collègues/amis/faux rivaux : Keith Moon, Eric Clapton, Marianne Faithfull, Keith Richards, Mick Jagger, entre autres. Ce dernier paiera de fréquentes visites au studio pendant les sessions Pepper et en ressortira émerveillé et un peu sonné. Tout comme David Crosby et Donovan, voisin de palier de Paul McCartney. Les deux compères passent de nombreuses soirées ensemble sous le parrainage d'Allen Ginsberg qui les aurait présentés.

Les studios EMI (pas encore rebaptisés Abbey Road Studios) abritent en ce début 1967 la création de plusieurs albums majeurs : pendant ou juste après Pepper, on peut croiser Syd Barrett ou Colin Blunstone à la cafeteria. "The Piper At The Gates Of Dawn" et "Odessey & Oracle" (merci à John Lennon d'y avoir "oublié" son mellotron, les Zombies sauront judicieusement l'utiliser) sont en effet élaborés sous les platanes de St John's Wood.

Londres rayonne sur le monde pop. Le psychédélisme prend le pouvoir. En écho aux bacchanales de Californie, les rassemblements lysergiques se succèdent dans la capitale britannique : "The Million Volt & Sound Rave" à la Roundhouse pour lequel les Beatles enregistrent "Carnival Of Light", toujours officiellement inédit ; le "14 Hour Technicolor Dream" à l'Alexandra Palace où l'on peut croiser un Lennon bien perché. Jimi Hendrix, fraîchement débarqué des USA, fait l'admiration de ses pairs et séduit le public anglais. Pink Floyd, Soft Machine sillonnent le Royaume. On assiste à un télescopage entre l'avant-garde et le mainstream, la contre-culture se fait entendre dans un Occident encore très corseté : Harold Wilson squattera le 10 Downing Street pendant tout le règne des Beatles. Chez nous, le Général semble indétrônable. Mais l'establishment se disloque, partout les digues explosent.

Et le 1er Juin paraît "Sgt Pepper's Lonely Hearts Club Band". Zeitgeist supreme. Le festival de Monterey : Who, Ravi Shankar, Simon & Garfunkel, Jefferson Airplane et d'autres noms illustres sont à l'affiche. Brian Jones et Nico du Velvet vagabondent ensemble. Initiée par McCartney, Eric Burdon (the Eggman dans "I Am The Walrus", c'est lui) et quelques autres, cette grand-messe hippie se tient mi-Juin en Californie. Paul, initialement le plus réfractaire au "dreadful LSD" (dixit George), prétend s'y adonner volontiers lors d'une interview. Brian Epstein fait paraître fin Juillet dans le Times une pétition en faveur d'une marijuana légale. Parmi les signataires : les Quat'z'Amis of course, Graham Greene et de nombreux médecins.

 

Saluons le talent et la patience de Sir George Martin (1926-2016) qui sut mettre en musique les visions du quatuor. Les mille versions de "Strawberry Fields Forever" en témoignent. La publication de Pepper marque l'apogée de la rivalité sourde qui stimule et abîme les groupes anglais. Finies les séances calées de 10h à 18h avec pause dej et brillants laborantins en blouse blanche ou grise : les Beatles ont un libre accès aux studios et peuvent développer une ébauche jusqu'au bout de la nuit (sessions nocturnes qui se confirmeront sur le Double Blanc l'année suivante : "I'm So Tired" bouclée à 8 heures du mat).

Le titre de l'album, conçu comme un nom alternatif à l'entité "Beatles", trouve son origine chez les groupes américains aux intitulés à rallonge : Quicksilver Messenger Service, The Chocolate Watchband, etc.. Selon McCartney, le groupe avait usé son image et il leur fallait se réinventer. Brian Wilson les y aida, dans un compétition perdue d'avance pour le Gemini californien : "Pet Sounds" avait bouleversé les musiciens mais pas les foules. L'aîné des Wilson ne s'était pas remis de "Rubber Soul" et composa ainsi ce chef-d'oeuvre malade, incompris puis révéré, qui ouvrit la voie à "Revolver". On connaît la suite : le Beach Boy éternel joue encore ces morceaux au moment où je vous écris.

"Salt & Pepper"? Mal Evans, fidèle lieutenant depuis le Cavern Club de Liverpool, demanda à Paul McCartney le sel et le poivre dans un avion et le miracle des Schtroumpfs se reproduisit (Peyo demandant à Franquin le sel, ce dernier lui répondit : "tiens, voilà ton..schtroumpf"!). Les génies ont des absences, souvent fécondes.

Et que dire de la pochette ? Pensée et réalisée par Peter Blake. Photos signées Michael Cooper qui s'était déjà illustré avec les Stones. Chaque Beatle transmit une liste de ses idoles, sauf Ringo : "I trust me mates". John Lennon avait suggéré d'y inclure Jesus et Adolf Hitler. Veto des trois autres, démocrature oblige.

Les opinions divergent : ce recueil n'est sans doute pas leur meilleur mais le plus important. Lisez par exemple les milliers de peppernautes s'écharpant sur le site du Guardian autour de la qualité de l'album, son impact et sa descendance. La récente réédition, idéale pour fans hardcore et profanes curieux, semble le confirmer : un luxe de prises alternatives/versions de travail ne mettra jamais personne d'accord : "Getting Better" est une soeur de lait de "Penny Lane"? Auraient-ils dû garder le choeur final sur "A Day In The Life" au lieu du mi majeur joué simultanément sur trois pianos par Paul, Ringo & Mal Evans?

Vous l'aurez compris : un album écouté dans tous les états de conscience par votre scribe. Du classique "à jeun" à la prévisible/redoutable "descente d'acide" (en peignoir de satin, les yeux fixés sur la pochette intérieure pendant des heures).

"Revolver" et "Abbey Road" sont volontiers cités en médaille d'or mais Pepper recèle, au-delà du définitif "A Day In The Life", mille clefs pour comprendre le phénomène pop que représentent les Beatles en juin 1967.

En guise d'entracte/interlude/intermezzo, laissons la parole aux acteurs de cette épopée :

 

"I thought, maybe this is the moment where I should take a trip with him. It's been coming for a long time. It's often the best way, without thinking about it too much, just slip into it. John's on it already, so I'll sort of catch up. It was my first trip with John, or any of the guys. We stayed up all night, sat around and hallucinated a lot. Me and John, we'd known each other for a long time. Along with George and Ringo, we were best mates. And we looked into each other's eyes, the eye contact thing we used to do, which is fairly mind-boggling. You dissolve into each other. ... And it was amazing. You're looking into each other's eyes and you would want to look away but you wouldn't, and you could see yourself in the other person. It was a very freaky experience and I was totally blown away. John had been sitting around very enigmatically and I had a big vision of him as king, the absolutely Emperor of Eternity. It was a good trip."

Paul McCartney in "Many Years From Now" (Barry Miles)

Beatles

Et pour conclure, voici mon sentiment détaillé, comme murmuré à l'oreille d'un ami :

A SIDE :

Opening track : influence music hall UK, repris par Hendrix la semaine de la sortie (Roundhouse : soirées Epstein). "Watch out for your ears"

 

- "With A Little Help From My Friends" : contribution vocale et syndicale (un titre par album) de Ringo Starr co-écrite par Paul et John. Un beau cadeau à leur batteur, injustement sous-estimé. L'excellente reprise de Joe Cocker deviendra l'hymne de Woodstock, deux ans plus tard, pas moins.

- "Lucy In The Sky With Diamonds" : des couplets qui fixent la liturgie lysergique, un refrain libérateur (sexe non protégé, drogues de synthèse & rock'n'roll psychédélique). John Lennon prétendit que l'idée de la chanson lui vint quand Julian, son fils âgé de 3-4 ans à l'époque, lui montra un dessin représentant son amie Lucy dans le ciel avec des diamants.

 - "Getting Better" : manifeste pop de Paul, yin-yang Lennon-McCartney : getting better/can't get much worse. Référence à Jimmy Nicol qui remplaça brièvement en tournée un Richard Starkey souffrant.

- "Fixing A Hole" : un des bijoux cachés (y a-t-il seulement des secrets non révélés 50 ans après?). Morceau favori des musiciens.

- "She's Leaving Home" : superbe texte (type "Eleanor Rigby"). Gap générationnel (le leur/le nôtre?). Arrangements strings Mike Leander (George Martin en vacances, d'où l'impatience du jeune Macca qui heurta le vénérable Martin : on n'est pas sérieux quand on a 24 ans). Choeurs grecs de Lennon. Belle reprise par Harry Nilsson

 - "Being For The Benefit Of Mister Kite" : encore un miracle de Martin sur indications barrées de Lennon ("il faut que l'on sente la sciure de bois"). Inspiration tirée d'un poster glané à une brocante pendant le tournage de la vidéo de "Strawberry Fields".

 

B SIDE :

-"Within You Without You" : George Harrison place un des meilleurs ragas des Beatles en ouverture de la face B. Martin taille un magnifique costume à cet hymne baba. Les rires de la fin allégent un peu le propos un brin sérieux/moralisateur du titre. Le même Harrison embarquera ses camarades à Bangor (Pays de Galles) fin Août pour un séminaire Maharishi. Ils y apprendront le décès du précieux Brian Epstein. 50 ans après, David Lynch et Ringo sont toujours membres actifs de la Transcendental Meditation.

- "When I'm 64" : composition précoce de Macca (pré-Hambourg) , remise au goût du jour en hommage à son padre, lui-même musicien, qui venait de souffler sa 64e bougie.

-"Lovely Rita" : intro paradisiaque. Lignes de basse enregistrées nuitamment par Macca alors que ses collègues avaient regagné leurs manoirs des Home Counties/Green Belt. Pour mémoire, Paul était le seul Beatle vivant à Londres à l'époque (à deux pas d"Abbey Road, pratique pour meetings de groupe + overdubs + fiestas)

 - "Good Morning Good Morning" : l'ennui de John Lennon qui se morfond à Weybridge. Ses stimuli à l'époque : le sexe et la tv, d'où l'inspiration jingle Corn Flakes.

-"Sgt Pepper Reprise" : super version amphétaminée qui justifie vaguement l'AOC "album concept".

-"A Day In The Life" : un des derniers collages Lennon-McCartney avant l'épitaphe Northern Songs "I've Got A Feeling". La montée de l'orchestre : "just play whatever you want up to E". "I'd love to turn you on". Le décompte de Mal Evans avant le réveil-matin. "We'll fuck you like Superman". Les ultrasons canins, la revanche de Verdi.

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