Shearwater - Castaways

06/01/2010, par Julian Flacelière | Single |
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SHEARWATER - Castaways
(Matador / Beggars) [site]

SHEARWATER - CastawaysNous avions quitté Shearwater en état de grâce, sur un cinquième opus, "Rook", faisant la part belle aux métaphores ornithologiques chères à Jonathan Meiburg, demi-tête pensante et agissante d'Okkervil River, désormais totalement au contrôle de la machine. Premier extrait de leur sixième LP, "Castaways" réaffirme, avec un aplomb qui ne surprend guère plus ceux suivant la formation depuis ses débuts, la tendance qu'a Meiburg d'ouvrir ses albums avec panache. L'artillerie, ici, est intimidante, mais moins grosse que prévue : paroles aux suggestions élaborées, batterie réduite à un motif en-avant dont le formidable élan pousse le chant grave, parfaitement maîtrisé et d'une fascinante souplesse, à enfler lentement jusqu'à devenir le centre mélodique de la composition, ce sur quoi l'oreille va se concentrer - et jamais rien de moins, quasiment de la première à la dernière seconde.

Chez Shearwater, le gaze séparant grandeur et grandiloquence s'avère toujours aussi fragile, le second terme ayant malheureusement tendance à revenir dans la conversation dès qu'il s'agit d'aborder leur musique. Cependant, "Castaways" n'a pas le caractère magnifiquement ampoulé, presque précieux, d'une autre de leur fameuse chanson d'introduction, "On the Death of the Waters", puisque Meiburg fait ici le choix de l'épure. Ce qui pour tout autre groupe aurait semblé emphatique, prétentieux, déjà outrageusement ornemental, apparaît chez Shearwater comme une tentative raisonnée de s'en tenir aux fondamentaux, d'exploiter leurs matières premières de façon mesurée, oserons-nous dire basique.
Il y a dans ce titre beau et distingué, grossissant en les réduisant à l'essentiel, les principaux traits des précédents travaux de la formation d'Austin, une impression de décalage entre la sobriété de la composition, la droiture des motifs, et l'atmosphère sentencieuse se dégageant ostensiblement, inévitablement de l'interprétation vocale. Le grand talent de Meiburg est de parvenir à faire de cet écart une habile cohabitation dont les limites apparaissent rapidement, la chanson ayant un corset trop serré, une assise mélodique trop fermement plantée pour prétendre à être autre chose qu'une mise en bouche de qualité supérieure. En ce sens, dans le contexte d'un album, cette condensation est un bienfait. "Castaways", sous réserve de l'écoute du reste du disque, est ainsi la meilleure chanson d'introduction qu'ait jamais écrite le groupe, mieux adaptée, que, encore, "Death of the Waters", justement beaucoup trop ardente, s'élevant trop haut, trop rapidement, avec une volonté manifeste de construire une pièce à l'architecture captieuse, pour empêcher un sévère coup de bâton, puisque la suite, à mon sens, déséquilibrée par un tel coup de semonce, peinait à s'en relever et à suivre un rythme amorcé avec tant d'impétuosité. Shearwater, en cinq petites minutes, liquidait une partie de ses immenses atouts.

Retenue, pour ne pas dire bridée, "Castaways" joue son rôle de présentation à la perfection, alors que sous une optique différente, celle du single ou indépendamment des autres chansons de l'album, on peut en ressentir une certaine frustration, tant elle s'avère compacte, d'une durée trop courte - à peine trois minutes - pour dérouler jusqu'aux franges la somptueuse draperie d'une composition dont les ornements discrets auraient pu éclater comme un feu de joie. Sans surprise, de manière aussi judicieuse que problématique, elle s'achève comme elle avait débuté, linéaire au possible, la cadence à peine accentuée, en tout cas, on le répète, en comparaison du corpus habituel de Shearwater. On y trouvera ainsi défauts et qualités selon la nature que l'on accorde à l'objet, d'une grande intelligence dans le cadre d'un LP, d'une trop forte réserve si on l'en sépare. Quoi qu'il en soit, cet extrait ouvre royalement la piste à un torrent dont la coulée est programmée pour février prochain, et que l'on espère dévastatrice.

NB : Le titre est téléchargeable gratuitement sur notre page MP3

Julian Flacelière

A lire également, sur Shearwater :
la chronique de "Rook" (2008)
la chronique de "Palo Santo" (2006)
la chronique de "Winged Life" (2004)

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