Peux-tu expliquer la présence de ce dossier qui accompagne le disque, quel était le but ?
Je trouvais intéressant qu'il y ait un bel objet qui accompagne le disque. Tu t'assieds, tu écoutes la musique et tu tournes les pages de ce dossier dont les images te permettent d'entrer vraiment au cœur de la musique. Le dossier fait 70 pages. C'est une façon d'élargir l'univers de l'album. Il n'a pas été conçu pour expliquer quoique ce soit. Il comprend des images que j'ai collectées pendant mes propres voyages...

... comme cette photo de ton professeur ?
Oui, c'est Roman. En fait, juste après cette interview, je pars à Londres lui rendre visite. Cette photo a été prise en 1997, vers novembre, sur une île appelée Steeple Jason où l'on trouve le plus grand albatros du monde. Il y a en à peu près 100 000. Il y a aussi des pingouins. Cette photo représente un moment vraiment important dans ma vie, lié à mon intérêt pour l'étude des oiseaux.
Ce dossier, n'est-ce pas un moyen commercial d'encourager l'achat du disque ?
Au départ, il devait paraître avec l'album mais c'était trop dur à fabriquer et trop onéreux donc on peut se le procurer séparément, moyennant quelques dollars de plus. Oui, c'est une valeur ajoutée à l'album...
Comment as-tu collecté tous ces documents très différents les uns des autres ?
Certains sont des documents administratifs qui proviennent d'une terre aborigène du nord de l'Australie, Kowanyama, où j'ai séjourné deux mois et demi la même année qu'à Steeple Jason. Pendant une année, j'ai voyagé pour étudier les endroits les plus reculés du monde. D'autres proviennent des archives des premiers missionnaires dans les années 50. Il faut imaginer que ces gens qui vivaient là paisiblement pendant 1500 ans se sont vus appliquer, tout à coup, par d'autres, des lois et une organisation extérieure. Les missionnaires sont partis depuis 10 ans. Ces documents soulignent l'absolu décalage entre deux cultures.
Peux-tu nous parler des pochettes de l'album et du EP "Castaways", est-ce une référence explicite au peintre suisse Arnold Böcklin ?
Oui absolument, tu es la première personne à m'en parler. J'adore ce peintre. L'artiste qui a fait la pochette pour nous voulait faire quelque chose de surréaliste et nous a proposé d'inverser les proportions par rapport au tableau original. Le personnage est grand et l'île petite. C'est une vraie île située sur l'Hudson River à New York, avec des vraies ruines d'un château ayant appartenu à un trafiquant d'armes après la guerre civile dans les années 1860. Ensuite, il a brûlé. Donc, oui, c'est une référence explicite à ce peintre. L'histoire de cette peinture est très intéressante parce qu'il existe cinq versions de ce tableau et aussi parce qu'il a inspiré beaucoup de monde dans des domaines très différents.
Ce n'est pas la première référence à la culture européenne. Dans "Palo Santo", tu intitules une chanson "La Dame et la Licorne", clin d'œil à la célèbre tapisserie qui se trouve au musée de Cluny.
C'est vrai. J'adore les animaux dans cette tapisserie qui semblent plus vivants et expressifs que les personnages représentés.
Vous avez pas mal tourné en France et en Europe, comment expliques-tu ce succès grandissant de Shearwater ?
La persévérance... (rires). Je pense que nos disques sont meilleurs et plus séduisants parce que nous arrivons de mieux en mieux à nous exprimer avec la musique. Par ailleurs, je n'ai pas le sentiment que nous appartenons à une scène en particulier ou un mouvement clairement défini, du coup on a forgé une identité à part qui fait que les gens nous identifient plus facilement.
Quelles sont les nouvelles de ton ami Will Sheff ?
Oh, il va bien. Okkervil River sera bientôt de retour. Ils ont passé beaucoup de temps sur la route. Ils ont besoin d'un peu de temps pour refaire un album. Mais ça va venir...
C'est un début d'année funeste avec la disparition de Jay Reatard qui était aussi sur Matador, de Vic Chesnutt et Jack Rose...
...Vic Chesnutt était vraiment important pour moi. C'est le premier artiste underground que j'ai aimé. Je l'ai vu plusieurs fois en concert dont une fois à Austin, pour un concert solo où il n'a joué que des chansons que je n'ai jamais entendues sur aucun de ses albums. C'était un genre de performance, à croire que ces chansons ne devaient être jouées qu'une seule fois. En fait, je crois que certaines avaient été écrites avec Jeff Mangum de Neutral Milk Hotel. C'était vraiment un artiste singulier. Il va beaucoup me manquer.
Propos recueillis par Luc Taramini
Photos de Julien Bourgeois
Merci à David et Sébastien
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