Spoke Orkestra - Interview

30/01/2008, par Luc Taramini | Interviews |
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Si je vous suis bien, Spoke Orkestra ne parle jamais d'une seule voix et ne cherche jamais à avoir un propos commun ?
Félix J : Précisément et c'est assumé. Récemment encore, on nous disait qu'au sein même de nos thèmes, il y avait des visions contradictoires. C'est normal, on ne réfléchit pas en amont. Chacun essaie d'être sincère avec les problématiques qu'il traite. Après, on peut être contradictoire, oui, à l'image du monde qui nous entoure.

D : Le but du jeu ce n'est pas de faire partie d'un groupe qui s'exprimerait d'une seule voix et qui aurait raison sur tout.

Habd el : Oui, on n'est pas du tout fusionnel. On ne s'habille pas pareil, on ne parle pas de la même manière, on n'a pas la même culture. On ne cherche jamais à se ressembler et on tient au maximum à préserver ces différences.

Et pourtant, vous définissez comme les hommes en noir de la scène slam ?
Félix J : Oui, parce que le noir est la couleur de l'espoir (rires).

D : On n'est pas habillé pareil mais plus ou moins de la même couleur.

Habd El: On a tous des imaginaires très personnels. Je ne vais pas demander à D et à Félix de s'enferrer dans la magréboscopie, ça n'a aucun sens.

Comment gardez-vous le contact avec les scènes de proximité, là même où le slam surgit ?
D : Pour ma part, pendant trois ans j'ai animé les soirées "Bouchazoreill Slam" qui se sont déroulées d'abord à la Boule Noire, ensuite au Trabendo. Parallèlement, c'est la troisième année qu'on fait "93 Slam Caravane" avec Félix et Habd El. C'est une série d'ateliers d'écritures dans cinq villes du 93 -Bobigny, Montreuil, Saint Denis, Saint Ouen, Aubervilliers- avec cinq pôles d'intervenants. Et puis les scènes ouvertes dans différentes villes.

Habd El : J'ai une scène à la Goutte d'Or qui s'appelle "Animal Factory". Ces scènes restent des bons laboratoires pour tester les textes qui sont écrits à la maison.

En fait, vos textes peuvent avoir plusieurs vies. A capella dans un café, sur la scène d'une MAC avec des musiciens. Spoke Orkestra n'étant pour vous qu'une tribune parmi d'autres ?
D : C'est tout à fait ça. Même si le texte naît dans ma chambre et que je le mets en musique avec Franco, avant d'être gravé sur disque, il va vivre dans plein d'endroits et d'occasions. Samedi dernier, encore, j'ai fait vingt-cinq minutes de nouveaux textes avec le papier à la main et ça fait vraiment du bien !

Avec cette formule, vous êtes dans la spontanéité permanente ?
Félix J: Complètement. On arrive les mains dans les poches. Au début, on hallucinait quand on allait dire les textes sans musique, sans backline. On nous appelait, on arrivait dans un festival tranquille. Pour faire du slam, tu n'as besoin de rien du tout.

D : Oui, donc on est toujours sur ces scènes-là même si l'envie n'est plus tout à fait la même. Moi, je sais que j'aime bien fréquenter ces endroits plus pour écouter que pour dire.

Y' a t-il des courants ou des mouvements dans le slam ?
Félix J : C'est toujours la même réponse. Le slam est une pratique et non un style d'écriture. C'est une coquille vide. C'est un espace, un micro. Après ce que tu mets à l'intérieur de cette coquille dépend des gens qui sont là. Ce qui est sûr c'est que le slam n'est surtout pas une école d'écriture ni un courant artistique puisqu'il y a autant d'apports potentiels que de personnes en présence. Avec des registres aussi variés que la nature humaine. A la rigueur, on peut parler de phénomène social mais pas de mouvement.

Habd El : Par exemple, dans l'atelier que j'anime à Saint Ouen avec Felix, l'âge des participants varie entre 15 et 63 ans. Et évidemment, l'adolescente et la retraitée n'écrivent pas de la même façon et ne disent pas la même chose. C'est juste une exposition à la diversité. Le meilleur moyen de définir le slam, c'est d'aller sur une scène ouverte. Nous, on ne peut pas donner de définition. Il n'y a pas un type de texte, ni une manière de le dire.

Comment expliquez-vous sa médiatisation du slam ?
Habd El : La question, elle est moins à poser à nous qui avons une vie artistique qu'à tous les anonymes qui viennent remplir les salles depuis plusieurs années. A un moment donné, est-ce qu'il n'y a pas une demande sociale émergente qui dépasse l'aspect artistique des choses et qui fait que les gens ont envie de se réunir, de se mélanger et d'écouter une parole qui n'est pas celle des médias ou de la politique ?

D : On l'a vu aussi pendant Bouchazoreill. On a fait des soirées qui duraient quatre, cinq, six heures. Nous, on commençait à se faire chier mais les gens restaient. Ça signifie que le truc nous échappe. Je n'ai pas idée de la demande qu'il y a à cet endroit-là.

Habd El : Pour te donner un autre exemple, le dernier Bouchazoreill qu'on a fait s'est déroulé un dimanche après-midi. C'était le dimanche le plus ensoleillé de l'été. Il y a eu un roulement de sept cents personnes qui sont venues écouter du texte pur pendant des heures et des heures. Même moi je ne pourrais pas le faire.

D : Si tu la prends en compte cette demande sociale est presque effrayante. Je me rappelle une soirée slam au Louvre avec quatre scènes simultanées "micro ouvert". Les gens se sont organisés eux-mêmes pour entendre et dire des textes. Et, au bout d'un moment, on a assisté à l'extinction de ces quatre scènes parce que les gens n'avaient plus rien à dire. Quelle que soit mon opinion sur l'évènement, je suis forcé de constater qu'il s'est passé quelque chose d'incroyable ce jour-là et que ça me dépasse.

Est-ce que le danger n'est pas qu'on vous confonde avec des animateurs sociaux?
D : Ouais, on est hyper vigileant vis-à-vis de ça. On n'est pas des cautions sociales, ni des animateurs, ni des profs à qui on refile les gosses qui ne savent pas lire ! Le slam a cela de spécial qu'il permet de délier les langues.

Habd El : On n'est pas là dans un rôle de pédagogie ou d'appréciation. On ne donne pas de note. Il y a souvent un malentendu avec les profs qui viennent nous voir pour avoir une solution à l'égard de leurs élèves dans le sens de l'apaisement ou de la discipline. Je suis désolé, on n'est pas là pour ça.

D : Après, peut-être que ça viendra. Qu'il y aura des animateurs sociaux qui seront aussi slammeurs et qui développeront une espèce de pratique professionnelle hybride.

A côté de Spoke, D et Franco vous jouez dans "La Théorie du KO" et toi, Félix, tu as co-écrit le polar musical "Dum Dum". Est-ce que ces projets auraient pu voir le jour sans passer par la case Spoke Orkestra ?
Félix J: Ce n'est pas tellement une affaire artistique mais une question d'énergie, probablement. Faire Spoke a ouvert une brèche et nous a permis de voir qu'on pouvait faire d'autres choses. Mais c'est juste une histoire de motivation, de personnes qui se rencontrent et qui décident d'aller au bout des choses.

D : Ce qui est sûr, c'est qu'aujourd'hui quand tu as un projet musical qui intègre du slam, tu as vraiment des chances qu'il aboutisse. Ça va durer encore trois ou quatre ans, peut-être. Pourquoi ? Parce que le mot est à la mode et parce que les gens pensent comprendre la pratique. Nous, on en profite pour proposer autre chose à partir de ça.

Au sein de La Théorie du KO, il a des gens comme Franco ou Marc Ducret qui prennent une place de musicien très importante. J'ai senti que toi, slammeur, tu avais plus de mal à exister ?
D : C'est une autre façon d'exister en fait. C'est un autre parti pris. Je ne suis pas le chanteur de La Théorie du KO, je suis dans La Théorie du KO et j'ai pas la même place que je pourrais avoir quand je suis avec Spoke ou en duo avec Franco ou Franck Vaillant. Avec La Théorie du KO, il y a trois solistes : Franco, Marc et moi et une super assise rythmique derrière. C'est ça qui est intéressant.

Félix, tu es à l'origine de "Blah!", la première anthologie sur le slam. Est-ce qu'on a assez de recul pour faire paraître un tel ouvrage ?
Félix J: Dix ans, ouais. Pour ma part, je considère, sans être nostalgique, qu'un bout de la vie de cette scène-là a vécu. Disons, grosso modo, depuis sa naissance dans ce petit bar à Pigalle au milieu des années 90 jusqu'au succès phénoménal de Fabien (Grand Corps Malade, ndlr) avec ses cinq cent mille albums vendus. Un premier cycle de vie s'est passé qui peut justifier qu'on appelle cet ouvrage une anthologie. Il y a deux ou trois personnes qui figurent dans ce livre, qui ne font plus de slam depuis des années. Il a donc fallu que je fouine pour les retrouver.

Qui sont les précurseurs de cette scène en France ?
Félix J : Parmi les gens qui étaient là, il y avait Nada, Fucking Jojo, Pilot le Hot, MC Clean, Normal. C'était en 96-97 au Club Club à Pigalle.

Pour finir, comment êtes-vous tombés dans le slam ?
Habd El : J'écrivais, j'ai vu qu'il y avait des scènes ouvertes et j'ai voulu aller tester.

D : Je viens du rap. A l'époque, je faisais déjà pas mal de concerts. Je suis tombé sur des tracts et j'ai rapidement su que j'allais me faire happer. Les premières fois, je les ai passées avec Félix à L'Abracadabar, j'ai pris une claque monumentale.

Félix J : Moi, je venais de province, je ne connaissais personne à Paris. C'est d'abord la dimension humaine de ces soirées qui m'a frappé. Il y avait du brassage social, les gens se parlaient. Je me suis rendu compte qu'ouvrir la parole sur scène, ça permet d'ouvrir la parole dans la salle. Les premières fois, je passais d'excellentes soirées, pas forcément sur le plan artistique plutôt sur le plan humain. J'ai rencontré des gens faciles. Et puis je n'avais pas envie d'être dans un ghetto particulier parce que j'avais moins de vingt-cinq ans, parce que j'étais blanc et issu d'une classe moyenne. A ces endroits-là, il y avait plein d'autres choses et plein d'autres gens à rencontrer.

Photos par Julien Bourgeois

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