Mac McCaughey (Superchunk) : « Tant que nous y prendrons du plaisir, nous continuerons ! »

22/06/2018, par | Interviews |
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Formé à la fin des années 80, Superchunk est l’un des derniers groupes américains de sa génération à incarner encore une certaine idée du rock indépendant. Particulièrement actif tout au long des années 90, dégoupillant quelques-uns des singles les plus excitants de l’époque (“Slack Motherfucker”, “Mower”, “Driveway to Driveway”, “Hyper Enough”…) tout en affinant au fil des albums une formule de départ pour le moins brute, le quartette de Chapel Hill avait fortement réduit son activité dans les années 2000, Mac McCaughey étant bien occupé par son indispensable label Merge et son side-project Portastatic. De retour depuis le début de la présente décennie, Superchunk enregistre et tourne sans pression, mais avec toujours autant de passion. Sur son dernier album, fortement inspiré par la situation politique de son pays, il retrouve même la rage et la concision de ses débuts. Quelques minutes avant un formidable concert à la Maroquinerie, à Paris, l’affable et modeste Mac a pris le temps de répondre à quelques questions.

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Votre nouvel album, “What a Time to Be Alive” est un disque urgent, intense, sans fioritures, aux allures de retour aux sources. Est-il le fruit de circonstances historiques et politiques particulières ?

Mac McCaughey : Je pense simplement que les chansons appelaient ce traitement plutôt brut. Ça avait du sens qu’on sonne un peu plus punk rock sur ce disque. Généralement, quand nous sentons que nous pouvons ajouter des mélodies et des instruments aux morceaux, nous le faisons en studio. Là, nous savions dès le départ qu’ils resteraient dépouillés : c’est d’ailleurs notre premier album depuis “Foolish” (1994) sur lequel on ne trouve pas de claviers. Le son me semble en accord avec le sujet des chansons.

Après les années 2000, où le groupe a simplement donné quelques concerts sans sortir d’albums, votre activité a vraiment repris en 2010, mais sur un rythme plus lent que par le passé. Est-ce parce que vous êtes tous occupés à côté ?

Après ce break, quand nous avons recommencé à écrire et enregistrer, avec l’album “Majesty Shredding” (2010), la situation était somme toute idéale. Personne n’attendait particulièrement un nouvel album de Superchunk, il n’y avait aucune pression. Nous n’avions pas à suivre la marche habituelle, le cycle album, puis tournée, puis nouvel album, et ainsi de suite. Nous savions que nous pouvions faire un nouveau disque quand nous en avions envie. Dans les années 90, nous ne nous posions même pas vraiment la question, ça nous semblait un fonctionnement normal, et puis c’est ce que nous aimions faire. Maintenant, c’est différent, nous avons d’autres activités, une vie de famille, certains membres du groupe tournent avec d’autres musiciens, et notre label Merge a pris beaucoup d’importance. Nous ne pouvons donc pas consacrer tout notre temps et notre énergie à Superchunk.

Dans les années 90, vous enregistriez beaucoup de morceaux qui ne figuraient pas sur vos albums : faces A et B de singles, split-singles, titres pour des B.O. ou des compilations, que vous collectiez vous-mêmes à intervalles réguliers pour que vos fans puissent tout avoir sans se ruiner. Vu l’état du marché du disque, cela semble plus difficile à faire aujourd’hui. Est-ce quelque chose que tu regrettes ?

On continue quand même à le faire un peu. On doit d’ailleurs avoir déjà plus de vingt chansons pour la prochaine compilation. Et on a un nouveau single qui sort cet été chez Matador. Les fans apprécient les singles, les faces B inédites. A titre personnel, j’ai toujours aimé les groupes qui sortaient des choses entre les albums, sur des petits labels. Et puis, pour un groupe comme Superchunk qui existe depuis près de trente ans, c’est toujours bien de surprendre encore un peu les gens, de faire en sorte que ça reste excitant de nous suivre. Ça nous permet aussi de faire des pas de côté : après un disque aussi basique et homogène que “What a Time to be Alive”, on a envie de produire quelque chose de différent.

L’une de ces compilations, “Incidental Music 1991-1995”, contenait votre reprise de la chanson “Night of Chill Blue” des Chills. As-tu suivi le récent retour aux affaires de Martin Phillipps après des années de silence ?

Oui, j’ai écouté l’album et je suis très heureux qu’il ait réussi à le faire, je le trouve vraiment bon. Je me suis beaucoup intéressé dans les années 90 à tous ces groupes néo-zélandais généralement liés au label Flying Nun, The 3Ds, The Clean, The Bats, The Verlaines, ou le chanteur et bassiste Alf Danielson dont nous avions sorti un 45-tours chez Merge en 1992. Martin n’était plus tellement dans le circuit à l’époque mais j’étais également très fan de sa musique. Je n’ai malheureusement pas eu l’occasion de le voir en concert dernièrement, et je ne suis même pas sûr qu’on se soit déjà rencontrés. Ça reste un grand songwriter, et cette scène néo-zélandaise nous a beaucoup inspirés.

Quelle était l’idée en lançant votre label Merge à la fin des années 80 ? Au départ, c’était seulement pour sortir vos propres disques et ceux de groupes amis ?

Oui, c’est ça, nous n’avions pas de grandes ambitions. La scène indépendante était très riche et les groupes ne duraient pas toujours longtemps. Il nous semblait donc important qu’il en reste des témoignages discographiques. A partir de là, le label a grandi de façon naturelle.

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Vous avez toujours voulu rester indépendants, ce que vous a permis la création de Merge. Rétrospectivement, penses-tu que vous avez bien fait de rester à l’écart des majors ?

En tout cas, je n’ai pas tellement d’exemples de groupes qui en soient vraiment sortis gagnants. En revanche, je crois qu’on a tous en tête beaucoup de cas où ça ne s’est pas très bien passé avec les majors… (sourire) Ça a été plutôt bénéfique pour Sonic Youth chez Geffen car le groupe cherchait à ce que ses disques soient mieux distribués, à une époque où c’était plus compliqué qu’aujourd’hui. Mais des groupes indie moins connus que j’aimais beaucoup, comme Redd Kross, Unrest ou Big Dipper, ont eu du mal à garder le contrôle de leur musique quand ils ont frayé avec de plus gros labels.

Une chanson du nouvel album s’appelle “Reagan Youth”, en référence à un groupe de punk-hardcore très politisé du même nom, dans les années 80. As-tu l’impression que l’arrivée au pouvoir de Trump suscite le même type de réactions que celle de Reagan à l’époque ?

Ce que je ressens, c’est un besoin de s’organiser entre personnes qui partagent les mêmes idées, pour faire front. C’est important qu’une communauté se forme ainsi quand la démocratie est autant en danger. La prise de conscience peut passer par la musique. Nous avons voulu faire un album avec un contenu politique fort, mais que les gens peuvent simplement apprécier pour les chansons, et pour son énergie. Car on peut aussi avoir envie d’écouter autre chose que les infos.

Superchunk est originaire de Chapel Hill, en Caroline du Nord. C’est aussi le cas de Ben Folds, qui donnait hier (le 30 mai, NDLR) un concert solo à Paris. T’est-il arrivé toi-même de te produire seul ?
Oui, et c’est quelque chose que j’aime bien faire. Outre Portastatic (de 1993 à la fin des années 2000, ndlr), qui a commencé comme un side-project solo, j’ai sorti il y a quelques années un disque sous mon propore nom et j’ai alors tourné seul avec ma guitare. J’aime bien pouvoir passer de l’un à l’autre, du solo au groupe. Dans la première configuration, j’ai davantage de liberté, je peux jouer un peu ce que je veux, réarranger les chansons comme j’en ai envie. Mais être en groupe reste une expérience irremplaçable, pour le public comme pour nous-mêmes.

Comment expliques-tu que Chapel Hill aie eu une scène indie aussi riche ? Sonic Youth en avait même fait le titre d’une chanson sur l’album “Dirty”…

Ça peut s’expliquer par plusieurs facteurs. D’abord, il y a trois universités dans la région. Ensuite, d’excellentes stations de radio musicales. Et enfin, de bons magasins de disques à Chapel Hill et dans les deux villes proches, Durham et Raleigh. Tout cela crée sans doute un environnement propice au développement d’une véritable scène. Aujourd’hui encore, il y a beaucoup de groupes, et ça se renouvelle constamment.

Superchunk a joué dans des gros festivals comme Coachella mais vous tenez à vous produire dans des petites salles, même aux Etats-Unis où vous avez toujours beaucoup de fans. Pour toi, ce sont deux choses différentes ?

Nous abordons ces concerts de la même manière, quelle que soit la taille de la scène. Bien sûr, dans un club, il est plus facile d’avoir une relation de proximité avec le public, et nous n’aimerions pas jouer uniquement dans des festivals où nous sommes généralement contraints de faire des sets plus courts, plus cadrés. D’un autre côté, l’avantage de se produire dans un grand rassemblement, c’est qu’on va forcément toucher des gens qui ne nous connaissent pas alors que sur une tournée, ce sont surtout les fans qui viennent nous voir.

Justement, as-tu eu l’occasion de discuter avec votre public lors des derniers concerts ?

Oui, et nous étions agréablement surpris de voir tous ces jeunes fans à nos concerts en Grande-Bretagne. Bien sûr, il y a aussi et surtout des gens qui achètent nos disques depuis 25 ans… A l’arrivée, je trouve que ça fait un bon mélange.

A l’instar de Yo La Tengo, vous arrivez à vieillir dignement alors que le rock a toujours valorisé la jeunesse à outrance…

Sans doute parce que comme eux, nous avons réussi à rester indépendants et à nous renouveler tout en gardant un son reconnaissable, et sans jamais nous prendre pour des rock stars. Et puis nous sommes toujours à l’affût de nouveaux groupes pour Merge et nous nous intéressons donc de près à ce qui se passe. Des artistes signés sur le label comme Waxahatchee (Katie Crutchfield, qui apparaît sur un morceau de “What a Time to Be Alive”, aux côtés de Stephin Merritt des Magnetic Fields dont Mac est un très grand fan, ndlr) nous inspirent beaucoup. Tant que nous prendrons du plaisir à faire ce que nous faisons, nous continuerons. Et je ne suis pas inquiet quand je vois tous ces groupes et artistes qui émergent : la relève est là !

Photos : Lissa Gotwals.

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