Sylvain Bertot - Interview

14/11/2012, par Luc Taramini | Interviews |
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Rap, Hip Hop book

Il est l'une des plus anciennes plumes de POPnews. Sylvain Bertot, spécialiste de la question rap chez nous et sur d'autres médias web (Nu Skool, Hip Hop Section, son blog Fake for Real ) a sorti un livre sur le sujet aux éditions "Le mot et le reste". 30 années de culture rap en 150 albums : un exercice forcément subjectif mais salutaire qui parlera aux néophytes comme aux initiés. Une belle occasion de lui donner la parole et de lever le voile sur un genre protéiforme et en constante (r)évolution.

 

Comment est venue l'idée d'écrire ce livre sur le hip-hop ?

Ça remonte à assez loin, en fait. Dès l'époque de Hip-Hop Section, le webzine que j'animais il y a 10 ans, on avait pensé, avec quelques autres rédacteurs, à capitaliser tout ce qu'on avait pu écrire dans un bouquin. L'idée ne m'a jamais vraiment quitté, en fait. C'est resté dans un coin de ma tête jusqu'à ce que je m'attelle à un premier projet, vers 2010, dédié à la scène indie rap qui a sévi autour de l'an 2000, un mouvement qui a eu son heure de gloire, mais qui est très mal documenté. C'était en tout cas le projet de départ. Mais après discussion avec l'éditeur, il m'a convaincu de changer de braquet, et de faire un ouvrage sur tout le hip-hop, en général.

Avec quels ambitions et objectifs ?

L'objectif, c'était de combler un vide, la littérature en français sur le hip-hop étant encore assez pauvre. Il y a bien sûr les livres d'Olivier Cachin, mais ils sont aujourd'hui épuisés, et ils visaient un public très large. Le mien est plus spécialisé, je doute que les grands-mères s'y intéressent. Mais en même temps, il n'est pas outrancièrement pointu, je ne prétends pas apprendre grand-chose aux fans acharnés de rap. Le livre est destiné à des publics qui se trouvent juste entre les deux : soit les jeunes fans de rap qui ont encore toute leur culture à faire, soit les fans de musique en général, ceux qui ont acheté les livres de Philippe Robert dans la même collection, par exemple, et qui veulent en savoir plus sur ce genre riche qu'est le rap, mettre en perspective son histoire et sa diversité. Des lecteurs de POPnews, par exemple. C'est eux que j'avais en tête !  

 

Une des réussites de ce livre tient à sa longue intro contextuelle qui permet d'établir une chronologie et de clarifier la notion de culture hip-hop. Pourquoi ce besoin de resituer les choses ?

Sans doute parce que les idées fausses sur le rap sont légion, qu'il suscite encore nombre de fantasmes, positifs ou négatifs, et que la meilleure façon d'aborder tout cela est de prendre du recul en retraçant son histoire. Je vais citer J-Zone, qui a écrit l'an dernier une chouette autobiographie, Root for the Villain. Il prétend que le rap est un genre encore très générationnel, que si un saxophoniste contemporain va considérer Coltrane comme son dieu, que si un guitariste va toujours vouloir se mesurer à Hendrix, le MC d'aujourd'hui, au contraire, ne sait même pas qui est Kool G Rap, il ne connaît que les rappeurs de son temps. Mon livre, justement, voulait rappeler que le hip-hop a une longue et riche histoire derrière lui.

 Run DMC

Ce livre t'a-t-il contraint à un travail de documentation ? As-tu été obligé de compléter ou mettre à jour tes connaissances sur le sujet ? Concrètement as-tu découvert des disques ou des productions à côté desquelles tu étais passé pour les besoins de ta sélection ?

Pendant un an, je n'ai quasiment plus lu ou relu que des livres ou des articles sur le rap, excepté quelques romans, histoire de préserver ma santé mentale ! Il n'y a aucun album dans le livre que j'ai découvert pendant son écriture, hormis pour les plus récents, ceux de 2011 et 2012, mais j'ai tout de même dû me plonger dans des genres que je maîtrisais moins que d'autres, et écouter ou réécouter des disques que je ne connaissais pas ou mal, pour être sûr d'être à jour et de ne rien louper de majeur. Je ne suis pas certain d'y être parvenu, ceci dit. Par exemple, je regrette aujourd'hui d'avoir été assez léger sur toute la scène de la Bay Area autour de E-40, Mac Dre, The Federation, la hyphy et tout ça. Mais le rap c'est énorme, c'est rempli de sous-genres divers et variés, il est présomptueux de vouloir tout maîtriser à la perfection. Dès le début, mon projet de livre était prétentieux et casse-gueule !

 

Si tu devais initier un néophyte comme moi au rap américain en 10 albums tu me conseillerais quoi ? Sachant que je viens de la pop et que la porte d'entrée naturelle pour moi reste le rap "blanc" indie, l'abstract…

Spontanément, je citerais en effet tout cet indie rap de Blancs, tous ces disques folk rap, ou guitar rap, dont j'ai beaucoup parlé dans mes articles, et auquel je suis moi-même très sensible : Buck 65, Ceschi Ramos, Astronautalis, etc. Ou d'autres choses plus clairement rap, mais où on entend une sensibilité rock, comme chez Sage Francis par exemple. Ceci dit, dans l'indie rap de Blanc et de backpacker, il y a aussi beaucoup de rap battle de puriste qui ne va pas forcément plaire à un néophyte, comme une bonne partie du catalogue Rhymesayers.

Et puis est-on sûr que cette porte d'entrée soit si naturelle ? On aurait tendance à penser que oui, parce que ces genres sont plus mélodiques, qu'ils empruntent des postures et des sonorités issues du rock et de la pop. Mais faut-il chercher dans le rap les mêmes plaisirs que dans le rock et la pop ?

Je n'en suis pas certain. Un genre musical ne te conquiert pas toujours par où tu l'attends. Personnellement, j'ai écouté de la pop et de l'indie rock avant de me mettre au rap, et ce qui m'a définitivement converti, c'est le Wu-Tang Clan, soit un pur collectif de rap hardcore new-yorkais agressif du ghetto, imbibé de soul et de black music. C'est sans doute à partir de ce moment là que j'ai commencé à aimer le rap pour lui-même.

Je vais tout de même essayer de répondre à ta question en citant des choses anciennes et d'autres beaucoup plus récentes. Certains sont dans la sélection de mon livre, d'autres pas :

 

  • Run DMC – King of Rock (1985). Le premier grand album de crossover rock / rap. Il s'agit davantage de hard rock que d'indie pop délicate, ceci dit. Ce qui n'enlève rien à sa qualité.
  • De La Soul – 3 Feet High & Rising (1989). De La Soul, ils ont toujours eu un sex appeal qui dépassait de loin le seul rap. Même quand je n'étais pas encore fan de rap, je les aimais beaucoup. Le vrai groupe rap de ceux qui n'aiment pas le rap, au moins avec les trois premiers albums.
  • Divine Styler – Word Power (1989). Un membre du Rhyme Syndicate d'Ice-T, qui a produit l'un des meilleurs albums de hip-hop de cette époque riche, un album qui s'ouvrait assez franchement à d'autres genres, house ou reggae (et du très beau). Divine Styler sortira trois ans plus tard un disque expérimental assez culte et encore plus radical.
  • The Goats – Tricks of the Shade (1992). Du hip-hop engagé à forte sensibilité rock, et accessoirement un petit chef d'œuvre, encore trop réservé aux seuls connaisseurs.
  • Genius / GZA – Liquid Swords (1995). Le lien avec la pop est moins évident, mais c'est souvent l'album du Wu-Tang qu'aiment le plus les "non-rappeurs". C'est aussi, sans doute, l'un de mes deux ou trois albums rap préférés.
  • Buck 65 – Man Overboard (2001). On ne présente plus le rappeur canadien chouchou de POPnews, dont on a été les premiers à parler et à inviter en concert, ici en France. Il a fait des albums quasiment plus rock que rap aussi, mais je ne vais citer que des disques tout de même assez franchement hip-hop.
  • Nobody – Pacific Drift (2003). Histoire de citer du hip-hop abstract / instrumental, voici le deuxième album du producteur californien Nobody. Son premier, Soulmates, est meilleur, quasiment un classique, mais celui-ci a le mérite de rendre hommage au rock psychédélique des 60's. Il comprend des relectures de titres des Zombies, des Monkees et de Pearls Before Swine.
  • Soso – Tenth Street and Clarence (2005). Du rap de Canadien blanc intimiste et dépressif, avec quelques guitares. Les "vrais" rappeurs hardcore détestent, si ça peut en rassurer quelques-uns.
  • Ceschi – The One-Man Band Broke Up (2010). Un rappeur abreuvé à parts égales par le Project Blowed (les rappeurs virtuoses apparus autour de la Freestyle Fellowship) et par le folk-rock, et qui mêle à merveille les deux influences.
  • Astronautalis – This Is Our Science (2011). Toujours dans la même filière indie intimiste. On lui a souvent reproché un côté propret, ou d'être une pâle copie de Buck 65. Ces critiques, cependant, ne sont pas complètement justes. Il a son grain à lui, et son dernier album est très bien.

 

De La Soul 

C'est un genre protéiforme qui semble sinon se réinventer au moins muter régulièrement, est-ce qu'il innove encore et si oui, quel sera le rap de demain ?

Oui, il innove constamment, il n'y a qu'à observer la valse des étiquettes. L'an dernier, tout le monde n'avait que le mot "cloud rap" à la bouche, aujourd'hui plus personne n'en parle. Et en même temps, le hip-hop réinvestit son passé. Si je regarde ce qui me plait dans le rap du moment, je vois pas mal de gens qui réinventent le rap d'avant, que ce soit le classic rap new-yorkais des années 90 (avec Action Bronson, Smoke DZA) ou le son de Three 6 Mafia et de la scène de Memphis à la même époque (avec le Raider Klan).

Quant à savoir ce que sera le rap de demain… J'espère bien ne jamais pouvoir le prévoir, je souhaite qu'il me surprenne chaque année. Si l'on regarde les tendances récentes, on voit que les drogues sont plus que jamais au centre du genre. Il ne s'agit plus de célébrer les vertus de cannabis, ou d'en parler en arrière-plan d'histoires de gangsters, comme avant. Aujourd'hui, on parle ouvertement de défonce et d'autodestruction, dans un style plus nihiliste que jamais. Une autre tendance, c'est que l'attitude des rappeurs semble être plus valorisée aujourd'hui que la virtuosité au micro, au grand regret des puristes et des réacs classic rap. Après, quant à savoir s'il s'agit là de passades ou de tendances pérennes… Je ne me hasarderai pas à prophétiser, c'est un jeu dangereux en musique.

 

En dehors des Etats-Unis, où il est né, la France où il est bien implanté, existe-t-il d'autres pays où le genre a donné quelque chose d'intéressant ?

 Oui. J'en parle d'ailleurs pas mal dans la longue introduction du livre, en présentant les scènes canadienne, anglaise, japonaise, voire australienne. Tous ces pays ont donné du très bon rap (du très mauvais aussi). Ils ont surtout eu le mérite d'aller au-delà d'une simple translation des formules américaines. C'est particulièrement le cas au Royaume-Uni, où il n'y a pas eu, comme aux Etats-Unis, de frontières nettes entre le hip-hop et les musiques électroniques, ce qui a donné des métissages passionnants entre les deux. Dès le milieu des années 90, des genres comme le trip hop, le big beat, la drum'n'bass, c'était déjà du hip-hop à la sauce britannique. En tout cas l'influence du hip-hop y était très présente.

 Genius/ GZA

Tu parles peu du rap français, pourtant il y a pléthore de productions. Pourquoi ? Est-ce un sous-genre ou un épiphénomène par rapport son aîné américain ?

Un peu pour ces deux raisons là. Le hip-hop, c'est d'abord une musique américaine, et ce sont les sorties américaines qui donnent le la, qui influencent ce qui se fait dans tous les autres pays. Tout n'est pas mauvais dans le rap français, et d'un point de vue franco-français, c'est quelque chose d'important. Mais j'ai voulu en parler en fonction de son importance à l'internationale, laquelle est très marginale. J'ai tout de même chroniqué 5 albums français, autant que d'albums anglais, ce qui est déjà beaucoup, compte-tenu de l'originalité et de la qualité supérieures, à mon sens, du brit rap.

 

Comment t'es venue cette passion pour le rap ? As-tu grandi dans la culture hip hop ou est-ce une " conversion tardive " ?

C'est une conversion tardive. En cherchant bien, je peux citer quelques rencontres assez précoces avec le hip-hop. J'aimais bien les Beastie Boys, Public Enemy, De La Soul. Et à l'époque de H.I.P. H.O.P. sur TF1, j'avais même un poster de Sidney dans ma chambre, ah ah ! Mais dire que j'ai grandi dans une culture hip-hop, ce serait complètement faux, ce serait réinventer mon passé. Jusqu'à 20 ans, j'ai surtout écouté du rock, classique ou indie (je ne suis pas arrivé chez POPnews par hasard !). C'est au milieu des années 90, grâce au Wu-Tang Clan, mon groupe préféré pour toujours, tous genres musicaux confondus, que j'ai complètement été converti.

 

Après tant d'années à écrire des chroniques et à tenir un blog, n'as tu jamais ressenti de lassitude ?

Oh si, la lassitude, je l'ai connue souvent ! J'ai laissé tomber Hip-Hop Section en 2003, alors que ce webzine marchait très bien, parce que j'en avais marre de l'obligation de suivre l'actualité, des fans de rap, de ceux du site et plus généralement du rap lui-même. Et si on regarde bien mes articles dans le temps, il y a des moments où je suis revenu au rock, le rap m'ayant lassé parfois, même si j'y suis toujours revenu, finalement.  

 Buck 65

Qu'est-ce qui t'anime encore ?

Concernant le hip-hop, la réponse est simple. Depuis environ 2010, on vit l'une des époques les plus palpitantes et les plus créatives depuis longtemps pour ce genre. Il n'est donc pas difficile de s'y intéresser à nouveau. Je n'étais plus aussi motivé de 2007 à 2009. Ceci dit, je ne m'interdis rien. Si demain je n'ai plus d'intérêt pour le rap, j'arrêterai tout simplement d'en parler. C'est ça, le confort d'être un journaliste amateur.

 

Au delà de l'écoute, d'où vient ce besoin d'écrire sur le rap, de commenter, analyser les choses ? Pour toi, est-ce un travail de journaliste, de passeur ou d'amateur éclairé ?

Je ne sais pas. Journaliste n'est pas mon métier. Amateur éclairé, oui, c'est un terme qui convient sans doute mieux. Passeur aussi, j'aime bien cette notion. Si j'ai réussi à faire passer quelques partis-pris, ou si j'ai réussi à sauver de l'oubli quelques disques qui le méritent, tous ces articles auront servi à quelque chose. Ça aura été satisfaisant. Aussi, j'aimerais bien parvenir à convaincre des amateurs de rock à écouter plus de rap, à leur faire suivre la même route que moi. C'est ça ma grande ambition depuis toujours. D'où ce livre. D'où le fait que je suis toujours resté sur POPnews, c'est à son public que je veux parler en priorité.

 

Quelle période est pour toi la plus intéressante de l'histoire du rap ?

Les années 90. C'est la période classique du rap, son arrivée à maturité. C'est comme les années 60 et 70 pour le rock. C'est cette époque magique où l'industrie investit à fond dans le genre, qui devient profitable économiquement, mais où elle n'a pas encore appris à le contrôler. Ceci dit, encore une fois, l'époque qu'on vit actuellement n'est pas mal non plus.

 

Quel rap aimes-tu aujourd'hui ? Quels sont les groupes ou les genres qui te paraissent intéressants ?

J'aime tout. Il y a du bon partout. On a parlé des revivalistes un peu plus tôt, ceux qui réinventent le New York ou le Memphis des 90's. On a parlé des rappeurs indés, dont certains ont encore de beaux restes, à en juger par le très bon album sorti par Aesop Rock cette année, ou par la production d'El-P sur le Killer Mike. Quelques vétérans encore plus anciens affichent eux aussi une forme olympique, comme E-40 ou DJ Quik en Californie. A l'Est, O.C. est un autre "vieux" rappeur qui a sorti un très bon album récemment. On peut aussi parler de tout de ce trap rap sudiste et infréquentable, de gens comme Gucci Mane, Waka Flocka Flame, Rick Ross, Gunplay, ou d'autres. Ils sortent trop de choses, il y a beaucoup de déchets, mais quelques-uns de leurs albums ou mixtapes sont fantastiques. Le hip-hop traverse encore une phase formidable.

 Ceschi

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