Tahiti 80 - Interview

06/04/2011, par | Interviews |
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Il y a une approche plus rythmique, il me semble, qui rappelle des groupes des années 80 comme A Certain Ratio (notamment sur "Crack Up") ou AR Kane, dont vous aviez repris le morceau "A Love from Outer Space". Pourtant, ce n'est pas le genre de formations qu'on a l'habitude d'associer à votre musique.

C'est vrai qu'on a un peu tendu la perche, ou le bâton pour se faire battre. L'un de nos premiers morceaux s'appelait "Mr Davies" en hommage aux Kinks… Mais on ne renie pas du tout ces influences sixties. On s'est toujours vus comme des outsiders, un groupe français qui décide de revisiter un genre musical qui ne l'est pas. On se doutait donc qu'on allait s'en prendre plein la figure au départ, ou du moins susciter des regards un peu perplexes ici. Et en même temps, on ne savait pas du tout comment on allait être reçus à l'étranger. Les gens n'allaient-ils pas se dire : "Bah, encore un groupe français qui essaie de faire de la pop et qui n'y arrive pas… " ? On jouait avec des codes, on était les "petits Français" qui essayaient d'écrire des chansons à la façon de Ray Davies, avec tous ces personnages qui nous faisaient un peu rêver : David Watts, Lola… Mais je pense que certaines personnes n'ont pas trop compris ce qu'on voulait faire et nous ont considérés comme des "revivalistes" restés enfermés dans une époque qu'ils n'avaient même pas connue. Pourtant, déjà sur "Puzzle", il y avait des morceaux qui allaient dans d'autres directions, influencés de façon assez naturelle par la musique électronique. On peut aussi bien composer à la guitare acoustique qu'avec une boîte à rythmes ou un sampler. Sur le nouvel album, on voulait aller vers quelque chose d'épuré, davantage basé sur le groove. J'ai redécouvert récemment beaucoup de groupes de la période new wave, postpunk somme Squeeze, les premiers XTC ou Costello, et même Depeche Mode ou OMD. Je trouve ça touchant, la façon dont ils reniaient l'héritage du passé, quitte à sonner presque trop moderne. Squeeze, on sent qu'ils étaient fans de Lennon et McCartney, mais à leurs débuts ils cherchaient à faire quelque chose de plus aiguisé, dans le goût de l'époque. C'est vers ce mélange de modernité et de classicisme qu'on a essayé d'aller.

Tahiti 80, par Julien Bourgeois

A vos débuts, il semblait difficilement envisageable pour des Français chantant en anglais d'avoir du succès. Puis il y a eu la French touch et aujourd'hui un groupe comme Phoenix marche bien ici, mais après avoir séduit les Etats-Unis. Vous, vous cartonnez au Japon. On a l'impression que des artistes français qui font autre chose que de la chanson doivent d'abord être adoubés hors de nos frontières pour être pris au sérieux en France.

Il y a un peu de ça, c'est certain. En France, dans les années 60 on avait eu les yéyés qui adaptaient les tubes étrangers pour le marché français, mais ce n'était pas vraiment du rock. Les Anglais avaient les Beatles et les Stones, et nous Johnny Hallyday. La pop, en France, était plutôt associée à la variété tandis qu'on avait des groupes de rock chantant en français, pas toujours très bons mais qui vivaient le truc à fond et étaient généralement respectés par la critique. Depuis quelques années, il y a toute une génération de groupes chantant spontanément en anglais et ça ne semble pas poser problème. Après, je ne sais pas s'ils sont vraiment dans le même esprit que nous ou Phoenix. Avec Tahiti 80, on voulait proposer une version française de la pop, un peu comme les Suédois ont pu le faire et continuent à le faire. Là-bas, il y a une formation au jazz importante dans le cadre scolaire, et des gens comme Eggstone ou les Cardigans ont apporté au genre une musicalité particulière qu'on n'entend pas forcément chez les Anglo-Saxons. Je pense qu'il en est de même pour nous. En fait, je suis un peu désespéré quand je vois tous ces nouveaux groupes français qui se contentent de singer les Anglais ou les Américains, sauf que l'accent n'est pas très bien et qu'ils écrivent n'importe quoi parce que de toute façon personne ne comprend… Ce n'est pas du tout ce qu'on avait l'intention de faire avec Tahiti 80. Au contraire, on était conscients – et on l'est toujours – qu'on avait beaucoup plus à prouver parce qu'on était attendus au tournant, et que faire de la pop chantée en anglais n'est pas quelque chose de naturel pour des Français. A l'époque, on allait un peu contre l'adversité, tout le monde nous conseillait de chanter plutôt en français. Je suis donc assez ambivalent par rapport à cette nouvelle scène. C'est bien si le choix de l'anglais est avant tout artistique, mais j'ai l'impression que parfois, c'est dans le seul but de toucher plus de monde. Alors que dans notre cas, on ne pensait pas que notre musique puisse franchir les frontières françaises.

 

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