The Feelies - The Sinclair, Cambridge (Massachusetts, Etats-Unis), 30 mai 2014

23/06/2014, par | Concerts |
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Poster

Quand Philippe Dumez m’avait interviewé pour son blog Les Ecumeurs (on me pardonnera, une fois n’est pas coutume, de raconter ma vie), à la question “Quels groupes regrettes-tu de n’avoir jamais vus sur scène ?”, j’avais répondu, entre autres : “The Feelies”. Et je ne suis sans doute pas le seul dans ce cas. Il semblerait en effet que le quintette américain n’a plus joué en France depuis la fin des années 80, et leur dernière tournée européenne doit dater du début de la décennie suivante. Mis à part leur premier batteur Anton Fier, pilier de la scène underground new-yorkaise depuis plus de 30 ans, les membres du groupe n’ont jamais fait carrière dans la musique. Ils ont des boulots “normaux”, n’ont sans doute pas beaucoup de vacances comme la plupart des Américains, et sont aujourd’hui éparpillés entre la Pennsylvanie, la Floride et leur New Jersey d’origine : leurs mini-tournées sporadiques se limitent donc à quelques dates sur la côte Est ou à Chicago.

Or, il se trouve qu’après avoir planifié une dizaine de jours de vacances à New York, je découvre que les Feelies jouent à Cambridge (à côté de Boston) le lendemain de mon arrivée. Le rêve à quatre heures et demie de bus : je n’hésite pas une seconde à prendre ma place, pour une grosse vingtaine de dollars. Parti à 8 h du matin de New York, j’aurai l’occasion de visiter de nouveau Boston (dont j’ai encore de vagues souvenirs, remontant à 1996), en suivant au cours de l’après-midi le fameux Freedom Trail, ligne rouge tracée au sol qui traverse toute la ville et permet d’en découvrir les principaux quartiers et monuments historiques.

1 Le soir venu, après avoir rapidement avalé un sandwich dans un deli, je me rends au Sinclair, un peu plus haut dans Church street, où l’inscription en façade “The Feelies are back” (ils y ont joué en septembre 2013, et les vidéos postées sur YouTube permettent d'ailleurs de constater que certains membres du groupes portaient les mêmes vêtements !) accueille les fans. Situé à deux pas d’Harvard Square, le lieu est composé d’un restaurant (“American kitchen with gastropub influences”) et d’une salle de concerts à la programmation rock et indie de qualité, gérée par l’équipe responsable du Bowery Ballroom et du Terminal 5 à New York. Je choisis la fosse pour être proche de la scène, mais la mezzanine sur plusieurs niveaux paraît particulièrement accueillante : c’est le genre d’endroit qui semble conçu par de vrais amateurs de musique, et où l’on se sent d’emblée à l’aise (sans parler du choix de boissons disqualifiant la plupart des salles parisiennes).

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Quelques minutes après 21 heures, les Feelies, dans leur formation à cinq établie depuis 1986, arrivent discrètement sur scène sous les applaudissements et les cris d’un public à l’âge assez avancé, à quelques exceptions près. Le genre de spectateurs qu’on imaginerait à un concert de classic rock pépère et vaguement ennuyeux – les membres du groupe ont d’ailleurs eux-mêmes dépassé la cinquantaine, voire taquinent la soixantaine. Sauf qu’on va avoir droit à tout le contraire. Le show commence certes assez gentiment, plutôt dans une veine folk-rock, Bill Million jouant même de la douze-cordes (qu’il abandonnera vite). Après quelques rounds d’observation, le groupe attaque les choses sérieuses avec “Invitation” tiré de “Time for a Witness”, sans doute l’un de mes morceaux préférés du groupe. La chanson semble influencée par la musique de R.E.M., assez ironiquement car les quatre d’Athens n’ont jamais caché tout ce qu’eux-mêmes devaient aux Feelies (Peter Buck coproduira d’ailleurs leur deuxième album, “The Good Earth”, en 1986). Plus tard dans le concert, une belle reprise de “Shaking Through”, un morceau de “Murmur”, réaffirmera ce compagnonnage.

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Les Feelies ont visiblement l’habitude de jouer deux sets, plus des rappels. Au bout de 50 minutes mêlant des titres de la plupart de leurs albums, le groupe retourne backstage, laissant les spectateurs se rafraîchir à grands verres de Sam Adams (excellente bière locale), et ses deux pointilleux techniciens régler les instruments pendant une demi-heure. Cette première partie a permis notamment d’apprécier la qualité du son, sans doute due à la fois à l’équipement de la salle, à son acoustique, et à l’excellent matériel vintage des musiciens (Glenn Mercer joue sur un ampli Guild qui doit dater des années 60).

On a aussi pu vérifier que les Feelies n’étaient pas de grands bavards. Des trois disposés en front de scène, c’est la bassiste Brenda Sauter qui parle le plus au public, Glenn Mercer se contentant de quelques “thank you” épars et Bill Million, sorte de nerd ultime avec ses lunettes à la Buddy Holly, restant muet comme une carpe. Les interactions entre les cinq musiciens sont également limitées, ce qui n’empêche pas une cohésion impressionnante (surtout pour un groupe qui ne doit pas répéter toutes les semaines), le tandem rythmique composé de Stan Demeski (batterie) et Dave Weckerman (percussions en tout genre) posant les fondations inébranlables de l’édifice sonore.

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Si le premier set était déjà franchement enthousiasmant, le second, plus long, ressemblera carrément à un exposé du génie de ce groupe d’apparence si ordinaire. Bien sûr, les morceaux ont un peu tendance à se ressembler (deux nouvelles chansons ont apparemment été jouées au cours du concert, et on ne s'en est pas aperçu), et la palette du groupe reste limitée (peu d’influences discernables de musiques noires, aucun son synthétique), mais dans leur pré carré les Feelies restent imbattables. Le tandem Bill Million (guitare rythmique)-Glenn Mercer (guitare lead) fait merveille, et le second, de plus en plus mobile sur scène, aligne les solos d’anthologie, parfaitement ciselés, comme sur le grandiose “Slipping (into Something)”. Après un tel sommet, bien des groupes seraient repartis en coulisses, surtout après presque deux heures de show. Pas nos forçats du riff, qui enchaînent avec l’énergique “Doin’ It Again”, puis avec les deux derniers morceaux de “Crazy Rhythms” (en vidéo ci-dessous). Pâmoison dans le public.

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Et ce n’est pas fini : à peine le temps de souffler que les Américains sont déjà de retour pour le premier rappel d’une longue série (cinq, dans notre souvenir). Deux morceaux du Velvet Underground, à qui on les a beaucoup comparés tout au long de leur carrière, “I Can’t Stand It Anymore” et “White Light/White Heat”. Suivront, outre d’autres titres de “Crazy Rhythms”, des reprises des Doors (“Take It as It Comes”), Stooges (“No Fun”), Monkees (“I’m a Believer”), Stones (“Paint it Black”) et, fin en apothéose, “Everybody’s Got Something to Hide” des Beatles, avec Dave Weckerman se déchaînant aux percussions à l’avant de la scène. Rien de Jonathan Richman, l’enfant du pays, alors que les Feelies ont l’habitude de jouer “I Wanna Sleep in Your Arms” et “Egyptian Reggae” des Modern Lovers. Ce sera pour une prochaine fois… Comme "Loveless Love", réclamé à grands cris par un couple francophone (québécois ?) juste derrière moi, et que, sauf erreur (je n'ai pas réussi à récupérer la setlist), ils n'auront pas interprété cette fois-ci.

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Quelque chose comme deux heures quarante de concert en tout, près de quarante morceaux (soit à peu près la moitié de chaque album, plus une dizaine de covers), sans aucune baisse d’intensité : pas trop mal pour un groupe qui, dans la biographie de son propre site internet, écrit à deux reprises qu’il n’aime pas particulièrement jouer live. Backstage (les aftershows des Feelies sont plus calmes que ceux de Mötley Crüe, on s’en doute), Stan Demeski reconnaîtra en mangeant sa salade que se produire devant un public n’est pas quelque chose d’essentiel pour lui, et qu’il apprécie surtout d’être avec ses “amis”, les autres membres du groupe. On s'étonne presque de voir des T-shirts (et des mugs !) Feelies vendus sur le stand de merchandising, comme pour n'importe quel groupe lambda… Et si, au fond, les derniers dépositaires du rock sous sa forme la plus pure étaient ces Américains bien tranquilles ? L'idée n'est pas pour nous déplaire.

Photos Vincent Arquillière.

Merci à Stan Demeski et Sam Witty.

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