Timber Timbre – Interview

12/04/2017, par | Interviews |
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Trois ans après le succès critique et commercial de “Hot Dreams”, les Canadiens de Timber Timbre reviennent avec un nouvel album, “Sincerely, Future Pollution”, qui les voit fouler des territoires plus froids et électroniques. De passage à Paris il y a quelques semaines, le leader du groupe Taylor Kirk nous a parlé de la conception de ce disque aux atmosphères nocturnes et envoûtantes, plus en prise sur le désordre de l'époque que les précédents. Parce que, dit-il, “quand la situation devient à ce point catastrophique, on se sent obligé de l’évoquer”…

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Ce nouvel album sort trois ans après “Hot Dreams”, qui lui-même venait trois ans après “Creep on Creepin’on”. C’est un rythme qui te convient ?

Taylor Kirk : Je pense, oui. Nous avons beaucoup tourné après “Hot Dreams”, en 2014 et même en 2015, ce qui explique en partie ce laps de temps. En fait, certaines des idées que nous avons développées sur le nouvel album remontent à quelques années. C’étaient des sortes d’esquisses que nous avons ensuite mises en forme. Je crois que c’est vers la fin 2014 que j’ai commencé à assembler des pièces éparses pour en faire des compositions proprement dites, mais les premières démos ont dû être enregistrées un an plus tard. Je les ai laissées volontairement inabouties et rudimentaires, davantage que pour l’album précédent, car je voulais travailler sur les compositions avec Simon Trottier, qui s’était déjà beaucoup impliqué sur “Hot Dreams”, et également Matthieu Charbonneau. Pendant deux mois, à Montréal, nous avons cherché tous les trois comment nous pouvions faire évoluer les morceaux, quelle instrumentation serait la plus adéquate, quelles émotions nous voulions exprimer… Simon et Mathieu ont apporté leurs propres idées de chansons, et nous avons fait des essais de boîtes à rythmes, de programmations. Puis nous sommes partis enregistrer l’album en France.

J’imagine que sur tes premiers disques, le processus d’écriture était beaucoup plus solitaire ?

Oui, absolument. Aujourd’hui, c’est donc beaucoup plus collectif : c’est nettement plus compliqué, mais aussi nettement plus amusant !

Je te repose une question que je t’avais déjà posée pour “Hot Dreams” : as-tu essayé de faire quelque chose de différent cette fois-ci ? La musique de Timber Timbre est fondée sur des éléments facilement reconnaissables, dégage une certaine atmosphère. Mais en même temps, chacun de vos disques apporte des variations, des idées nouvelles.

Je crois qu’avec “Hot Dreams”, nous avons atteint un niveau supérieur dans notre évolution. Je considérais qu’avec ce disque, j’avais réussi à traduire certaines idées dans mes compositions, à créer le son que j’avais en tête. Au moment de concevoir un nouvel album, je me suis aperçu qu’après avoir exploré tous les territoires qui m’intéressaient, je ne savais pas trop où je voulais aller. J’ai un peu réfléchi, et je me suis dit qu’il fallait essayer de rompre un peu avec nos habitudes, essayer de faire un disque vraiment électronique, aller vers la dance music, tenter un autre tempo… On a donc commencé à travailler avec des boîtes à rythmes, des synthés d’une certaine époque, et… ça n’a pas du tout marché, en fait (sourire). On a donc fait un peu machine arrière, en cherchant plutôt un compromis, un entre-deux.

Tu voulais faire un disque vraiment électronique, en mettant l’accent sur le rythme ?

C’était mon souhait au départ. Je me suis dit : et si nous faisions enfin quelque chose d’un peu fun ? Si les gens venaient vraiment à nos concerts pour s’amuser, prendre du bon temps, plutôt que de venir écouter une musique lente et sérieuse, voire un peu pesante et maussade ? Mais j’ai finalement compris que ce n’était pas vraiment dans mon ADN…

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Vous avez donc enregistré “Sincerely, Future Pollution” en France, au studio La Frette dans le Val-d’Oise. Pourquoi ce choix ?

Nous avons des amis qui y ont travaillé et qui nous en avaient dit du bien. Au lendemain de notre concert au Bataclan, en octobre 2014, nous sommes allés visiter le studio. Nous y avons passé une journée et nous avons trouvé le lieu étonnant, il nous a beaucoup inspirés. Le studio a une belle collection de matériel : des guitares étranges, des synthétiseurs qu’on ne voit nulle part ailleurs… Tout le personnel, les ingénieurs du son, étaient très accueillants et accommodants. Il était possible de loger sur place et d’y travailler 14 heures par jour pendant deux semaines si on le désirait. On s’est dit que c’était trop beau pour être vrai, un endroit pareil… Et puis ça s’est concrétisé, et on a pu utiliser tous les moyens que nous offrait le studio, il y avait même plus d’instruments qu’il ne nous en fallait. Le lieu a eu beaucoup d’influence sur la couleur du disque.

Votre temps sur place était quand même limité. Avez-vous dû résister à la tentation de trop expérimenter ?

Oh oui ! Il y avait notamment cet instrument appelé le Fairlight, l’un des premiers synthétiseurs que peu de groupes pouvaient s’offrir dans les années 70-80. Il y en avait même trois parce que le patron du studio, Olivier Bloch-Lainé, avait été le représentant de la firme qui le produisait. On en a installé un dans la pièce où on enregistrait, mais c’est une machine capricieuse. Il faut tourner une clé à l’arrière pour le mettre en marche, et recommencer s’il n’était pas immédiatement opérationnel… Pendant que nous enregistrions d’autre pistes, on avait donc un technicien uniquement pour s’en occuper. Mais on a quand même passé beaucoup de temps à essayer de faire fonctionner correctement divers appareils.

Sur “Hot Dreams”, le morceau éponyme était proche de la soul des seventies. Le premier titre de “Sincerely, Future Pollution” pourrait en être la déclinaison eighties, avec un son nettement plus synthétique qui fait un peu penser à Leonard Cohen. Le titre suivant, “Grifting”, rappelle d’ailleurs beaucoup ce que David Bowie a pu enregistrer au début de cette décennie, une sorte de funk blanc. Bon, j’imagine que nous n’avez pas non plus voulu sortir un disque hommage aux morts de l’an dernier !

Non, mais je reconnais complètement ces influences. Je me souviens avoir été très ému le matin où j’ai appris la mort de David Bowie. J’ai grandi avec sa musique car mes parents avaient ses disques. J’ai toujours aimé ce qu’il faisait, mais sa mort me l’a soudain rendu plus proche, plus net en quelque sorte. Je me suis replongé dans son œuvre et sa conception de la musique, qui ne voulait appartenir à aucun genre. En fait, il était capable de tous les explorer, de passer de l’un à l’autre avec une grande fluidité. Et il était complètement honnête, il n’y avait aucune prétention dans cette façon de faire. J’aime cette façon de changer, de bouger tout le temps. Et c’est sans doute la même chose pour Leonard Cohen, ou bien sûr pour Prince. Ils ne se disaient pas : voilà, c’est comme ça que ma musique sonne et je vais m’y tenir à chaque nouveau disque. Au contraire, ils tentaient des choses différentes à chaque fois.

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Sur certains morceaux du nouvel album, l’instrumental “Skin Tone”, “Western Questions” et la chanson titre notamment, il y a des effets de pleurage, comme si une bande ne défilait pas à une vitesse constante. On trouvait déjà ça sur “This Low Commotion”, par exemple. Comme si tu traduisais par le son l’idée que rien n’est stable, permanent.

Oui, c’est vrai. On voulait créer ce genre d’impression. De manière générale, nous avons joué sur les fréquences, utilisé des filtres pour créer des dissonances. Par le passé, nous avions eu recours à l’analogique pour apporter une certaine chaleur, mais là c’était plutôt l’inverse, nous cherchions un son plus dur, assez froid, électronique. Il fallait qu’il y ait de la dissonance, car les machines ont tendance à donner un résultat trop parfait, trop beau et propre. Et ce n’est pas vraiment ce que nous cherchons à faire.

La photo de pochette du nouvel album représente un building de nuit. Comme les précédentes, je trouve qu’elle exprime des sentiments de solitude, d’étrangeté, voire d’aliénation. Mais elle est assez différente : cette fois-ci, c’est un décor très urbain, et donc nocturne. Tu trouves qu’elle résume bien le contenu du disque ?

Je pense, oui. En fait, le photo est ancienne, elle date de 1935. Nous n’en avons utilisé qu’un détail pour la pochette.

pochette

Ce n’est donc pas toi qui l’as prise cette fois-ci.

Non, en effet ! J’avais vraiment envie de changer. Je me suis rendu compte que les pochettes précédentes faisaient sens pour moi, les images avaient un rôle de catharsis. Ça fonctionnait, mais les photos en elles-mêmes n’étaient pas franchement exceptionnelles. J’avais envie d’utiliser le travail d’un vrai photographe cette fois-ci. Enfin, un morceau. Je crois que ça colle bien avec la musique qui se veut très urbaine, et reflète le sentiment d’isolation que fait naître notre civilisation, notre mode de vie.

En tout cas, elle colle bien avec la dimension “dystopique” de certains morceaux. J’ai d’ailleurs un peu pensé à vos compatriotes de Suuns, même si leur musique ne ressemble pas vraiment à la vôtre.

Ah, ça me fait plaisir car c’est vraiment un très bon groupe !

Considères-tu que l’état du monde, et tous les événements funestes qui ont eu lieu depuis la sortie de l’album précédent, ont déteint sur celui-ci ? Ou tiens-tu au contraire à ce que ton univers musical reste étanche à ce qui se passe à l’extérieur ?

Je crois que c’est mon premier disque où je n’ai pas été capable de m’isoler complètement, de fermer les fenêtres pour ne pas entendre la rumeur du monde. D’une façon ou d’une autre, ce qui s’est passé m’a affecté et à eu une influence sur ma musique, même si ce n’était pas absolument évident pour moi. C’est devenu particulièrement clair après l’élection américaine, qui a jeté une lumière nouvelle sur certaines ambiances et certains mots du disque. J’étais assez réticent à l’admettre au départ, mais “Sincerely, Future Pollution” apparaît quand même comme une réaction à tout ce qui a pu se passer ces dernières années. Quand la situation devient à ce point catastrophique, on se sent obligé de l’évoquer, mais si ce n’est pas de façon directe.

Ta voix a évolué depuis tes tout premiers disques, sur lesquels tu semblais un peu imiter un vieux chanteur de blues ou de folk. Ton style semble plus personnel et assuré.

Oui, au départ je cherchais à incarner quelqu’un ou quelque chose, en faisant un peu semblant. J’essayais plutôt d’avoir une voix soul, en fait, qui n’était pas vraiment moi. D’ailleurs, quand les chanteurs essaient d’avoir ce genre de style, on a plutôt l’impression qu’ils souffrent ! Donc oui, c’était plutôt des tentatives pour m’inventer un personnage. J’ai l’impression que je commence seulement à apparaître tel que je suis vraiment, « nu » en quelque sorte. Sur certains morceaux récents, c’est presque du parlé-chanté, on sent un certain détachement. Quand je réécoute mes premiers enregistrements, j’ai parfois l’impression que je forçais l’émotion, au contraire. Alors que j’aurais dû simplement essayer d’avoir l’air cool ! (sourire)

Timber Timbre semble suivre une progression naturelle : des premiers disques très confidentiels, puis un succès d’estime, un public qui grandit, des salles de plus en plus importantes, jusqu’à ce nouvel album très attendu. Tu te demandes parfois à quoi ressemblera la suite ?

J’espère en tout cas que ça va continuer, mais je me verrais bien faire des choses un peu différentes. Travailler sur la musique d’autres personnes, par exemple, ça m’intéresserait. J’ai envie de continuer à tourner, mais ça reste une économie très précaire et j’ai l’impression que c’est de plus en difficile… Je vais peut-être devoir trouver d’autres moyens de vivre de ma musique, car c’est quand même ce que j’ai envie de faire.

Photos Caro Desilets/DR.

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