Tue-Loup - Interview

28/11/2005, par Luc Taramini | Interviews |
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Est-ce que tu t'intéresses à la poésie chantée, au slam ?
Oui, évidemment. C'est Rom qui m'en fait écouter beaucoup. Je n'ai pas les noms en tête mais je trouve, par exemple, que le collectif Anticon fait des choses géniales.

Jayne Cortez, la femme d'Ornette Coleman qui pratique le slam, dit qu'elle a souvent recours à l'écriture automatique pour se libérer des formules toutes faites et accéder à un deuxième niveau de poétique. Est-ce que tu as un peu la même vision des choses étant donné que tes textes sont souvent très elliptiques ?
Je comprends bien ce principe. J'essaie de faire ça parfois. Mais le travers que j'ai, c'est que ça tient sur deux ou trois phrases. Le matin, je vais boire mon café au bar du village et puis j'écris comme ça vient. Si je suis satisfait, j'essaie d'en faire une chanson. Mais sur la longueur, ça finit par se reformater malgré moi. C'est aussi pour ça que sur le dernier album, j'ai pris la chanson de Stéphane Herzog "Je m'aplatis" car je trouve sa forme incroyable. En voyant le texte, je me suis demandé comment j'allais bien pouvoir le chanter. Pour le coup, c'est un texte que j'ai adapté à une musique composée par le groupe. Titi, le guitariste, s'est mis à jouer ce riff tout seul à l'instinct. Les autres musiciens, qui sont plus des théoriciens, ont essayé de comprendre harmoniquement ce qu'il faisait. Quand ça s'est mis à tourner, j'ai proposé ce texte de St éphane.

Bon, il serait peut-être temps de parler de Rachel au Rocher, votre sixième album. Comment avez-vous abordé sa réalisation ?
On n'a jamais d'idées préconçues de ce que l'on veut faire avant d'enregistrer un album. D'ailleurs, on ne compose jamais un nouvel album. On compose tout le temps et puis quand on a une dizaine de morceaux, on décide d'enregistrer un disque. D'ailleurs, le prochain est déjà composé mais pas encore arrangé. Là, pour Rachel au Rocher, on savait qu'on voulait faire le disque vite. Penya nous avait pris beaucoup de temps car il avait fallu intégrer l'arrivée du piano et lui trouver sa place. Pour ce disque, les parties entre les instruments sont mieux compartimentées. Les choses se sont faites plus naturellement. Pour que ça aille vite, on ne s'est rien refusé. On a essayé d'utiliser toutes les idées qui venaient en allant. Des morceaux comme "City-light" ou le "Martin Pêcheur" sont assez directs. Il y a quelques années, on aurait essayé de leur tordre le cou, de les rendre plus bizarres. Là, on s'est moins posé de questions.

Il y a une sorte de plénitude qui émane de ce disque...
Oui, on a retrouvé une certaine fraîcheur. Je trouve que cet album est un mixe entre Penya et La Bancale. On a la fraîcheur de La Bancale et la richesse musicale de Penya.

Les choses sont un peu moins attendues. Quand on ré-écoute votre premier album La Bancale, il y a des formats de chansons plus convenus.

Oui, j'espère que ces textes-là auront une vie plus longue dans le sens où ils sont plus abstraits et qu'ils permettent de multiples interprétations. J'aime bien que le texte soit un prétexte au voyage comme la musique d'ailleurs. Souvent, on me dit qu'on du mal à comprendre mon élocution. C'est pas un défaut en fait. Je trouve ça très bien que les gens soient obligés de tendre l'oreille et d'écouter plusieurs fois. Dans la musique symphonique, on n'entend pas tout ce qui se passe à la première écoute. En tant qu'auditeur, j'aime aller chercher dans le livret les choses que je ne comprends pas.

J'ai noté que la basse groove énormément. C'est beaucoup moins monolithique qu'auparavant.
Notre bassiste est malgache et il a un sacré groove naturel. L'assise qu'il nous donne libère nos guitares. On peut se permettre d'avoir plus d'audace car on sait que derrière, il suit. En revanche, le jeu des guitares est ici moins compliqué que sur Penya. A l'époque, nos guitares s'entrelaçaient, je faisais beaucoup moins de rythmiques et il y avait plus de questions/réponses entre nous. Pour ce disque, j'ai simplifié mon jeu.

Tu es aussi très bon guitariste alors !
Non, beaucoup moins que Titi. Justement, rejouer Penya sur scène en chantant c'était très difficile pour moi.

Dans quelles conditions enregistrez-vous vos albums ?
Depuis le début, c'est toujours en live et pratiquement toujours à la maison. A mon sens, c'est le seul moyen de faire quelque chose de vivant. On peut faire des supers musiques de studio et de laboratoire mais ce n'est pas notre conception du travail collectif. Ça n'aurait pas de sens. Il y a plein de petits accidents. Ça oblige aussi tout le monde à être concentrés et à être ensemble au moment de l'enregistrement. Sinon c'est la prise qui est foutue. On rajoute les parties d'harmonicas et les chœurs après.


J'ai l'impression parfois que cet album tire vers des sonorités jazz contemporain notamment grâce à l'ajout de la trompette ?
Ah, tant mieux ! Sur notre prochain disque, il y aura sans doute beaucoup plus de cuivres...

...c'est conscient de votre part ?
Non, pas vraiment. Mais ça rejoint l'idée de sortir du format chanson en intégrant la voix comme un instrument parmi les autres. L'idée, c'est qu'il y ait des refrains qu'on ne sente pas arriver. Il faut que la musique soit élastique. C'est aussi le fruit d'une évolution naturelle car ça fait bientôt dix ans que l'on joue ensemble. Techniquement, on a progressé parce que quoiqu'on joue, ça sonne toujours.

A ce rythme, vous allez avoir un répertoire énorme !
(Rires) Le défi c'est d'avoir toujours envie de jouer ensemble. Il faut donc qu'on se bouscule, qu'on prenne des directions nouvelles, qu'on se surprenne les uns les autres.

Sur certains titres, vous vous laissez le temps d'installer des climats et on entre carrément dans une autre dimension.
Oui, "Les yeux de l'âne" par exemple, ou "Les grands pins"... La musique part dans un truc où on ne sait plus trop où on est. J'aime bien ces ambiances-là.

C'est vrai que pour écouter votre musique et surtout les deux derniers albums, mieux vaut ne pas être impatient, sinon on risque de passer à côté !
Tout à fait, on ne fait pas de la musique kleenex. C'est pour ça qu'on a un succès relativement confidentiel. Je comprends le problème des maisons de disque pour aller défendre nos albums à la radio. Ça n'accroche pas tout de suite. Il faut rentrer dedans.

J'imagine que cette indépendance artistique a un prix ?
Oui, financièrement notre musique ne fait vivre aucun membre du groupe. On a tous des activités annexes. Parfois, c'est compliqué de se réunir pour jouer. Il faut jongler avec les emplois du temps de chacun.

Etes-vous intermittents ?
Non, enfin si, seulement le clavier et le bassiste. On l'a été par le passé quand on faisait pas mal de concerts. Mais, là, ça fait deux ans qu'on ne l'est plus.

C'est une prise de risque permanente ?
Oui. ça a démarré fort avec La Bancale en 98, il y a eu un gros buzz autour. A l'époque, la maison de disque (Pias) était à fond derrière nous. Elle attendait le suivant avec impatience. Le suivant, La Belle Inutile, s'est moins vendu. On s'est alors séparé de Pias pour aller chez Le Village Vert.

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