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TUE LOUP
Est-ce
que tu t'intéresses à la poésie
chantée, au slam ?
Oui, évidemment. C'est Rom qui m'en fait écouter
beaucoup. Je n'ai pas les noms en tête mais je trouve,
par exemple, que le collectif Anticon fait des choses géniales.
Jayne
Cortez, la femme d'Ornette
Coleman qui pratique le
slam, dit qu'elle a souvent
recours à l'écriture automatique
pour se libérer des formules toutes faites et accéder à un
deuxième niveau de poétique. Est-ce que tu as
un peu la même vision des choses étant donné que
tes textes sont souvent très elliptiques ?
Je comprends bien ce principe.
J'essaie de faire ça parfois. Mais le travers que j'ai,
c'est que ça tient sur deux ou trois phrases. Le matin,
je vais boire mon café au bar du village et puis j'écris
comme ça vient. Si je suis satisfait, j'essaie d'en faire
une chanson. Mais sur la longueur, ça finit par se reformater
malgré moi. C'est aussi pour ça que sur le dernier
album, j'ai pris la chanson de Stéphane Herzog "Je
m'aplatis" car je trouve sa forme incroyable. En voyant
le texte, je me suis demandé comment j'allais bien pouvoir
le chanter. Pour le coup, c'est un texte que j'ai adapté à une
musique composée par le groupe. Titi, le guitariste,
s'est mis à jouer ce riff tout seul à l'instinct.
Les autres musiciens, qui sont plus des théoriciens,
ont essayé de comprendre harmoniquement ce qu'il faisait.
Quand ça s'est mis à tourner, j'ai proposé ce
texte de St éphane.
Bon,
il serait peut-être temps de parler de Rachel au
Rocher, votre sixième album. Comment avez-vous abordé sa
réalisation ?
On n'a jamais d'idées préconçues de ce
que l'on veut faire avant d'enregistrer un album. D'ailleurs,
on ne compose jamais un nouvel album. On compose tout le temps
et puis quand on a une dizaine de morceaux, on décide
d'enregistrer un disque. D'ailleurs, le prochain est déjà composé mais
pas encore arrangé. Là, pour Rachel au Rocher,
on savait qu'on voulait faire le disque vite. Penya nous avait
pris beaucoup de temps car il avait fallu intégrer l'arrivée
du piano et lui trouver sa place. Pour ce disque, les parties
entre les instruments sont mieux compartimentées. Les
choses se sont faites plus naturellement. Pour que ça
aille vite, on ne s'est rien refusé. On a essayé d'utiliser
toutes les idées qui venaient en allant. Des morceaux
comme "City-light" ou le "Martin Pêcheur" sont
assez directs. Il y a quelques années, on aurait essayé de
leur tordre le cou, de les rendre plus bizarres. Là,
on s'est moins posé de questions.
Il
y a une sorte de plénitude qui émane
de ce disque...
Oui, on a retrouvé une certaine fraîcheur. Je trouve
que cet album est un mixe entre Penya et La Bancale. On a la
fraîcheur de La Bancale et la richesse musicale de Penya.
Les choses sont un peu moins
attendues. Quand on ré-écoute
votre premier album La Bancale,
il y a des formats de chansons
plus convenus.
Oui, j'espère que ces
textes-là auront une
vie plus longue dans le sens
où ils sont plus abstraits
et qu'ils permettent de multiples
interprétations. J'aime
bien que le texte soit un prétexte
au voyage comme la musique
d'ailleurs. Souvent, on me
dit qu'on du mal à comprendre
mon élocution. C'est
pas un défaut en fait.
Je trouve ça très
bien que les gens soient obligés
de tendre l'oreille et d'écouter
plusieurs fois. Dans la musique
symphonique, on n'entend pas
tout ce qui se passe à la
première écoute.
En tant qu'auditeur, j'aime
aller chercher dans le livret
les choses que je ne comprends
pas.
J'ai
noté que la basse groove énormément.
C'est beaucoup moins monolithique
qu'auparavant.
Notre bassiste est malgache
et il a un sacré groove naturel. L'assise qu'il nous
donne libère nos guitares. On peut se permettre d'avoir
plus d'audace car on sait que
derrière, il suit. En revanche,
le jeu des guitares est ici
moins compliqué que sur Penya.
A l'époque, nos guitares s'entrelaçaient, je faisais
beaucoup moins de rythmiques
et il y avait plus de questions/réponses
entre nous. Pour ce disque,
j'ai simplifié mon jeu.
Tu
es aussi très bon guitariste alors
!
Non, beaucoup moins que Titi.
Justement, rejouer Penya
sur scène en chantant c'était
très difficile pour moi.
Dans quelles conditions enregistrez-vous vos albums ?
Depuis le début, c'est toujours en live et pratiquement
toujours à la maison. A mon sens, c'est le seul moyen
de faire quelque chose de vivant. On peut faire des supers musiques
de studio et de laboratoire mais ce n'est pas notre conception
du travail collectif. Ça n'aurait pas de sens. Il y a
plein de petits accidents. Ça oblige aussi tout le monde à être
concentrés et à être ensemble au moment
de l'enregistrement. Sinon c'est la prise qui est foutue. On
rajoute les parties d'harmonicas et les chœurs après.
J'ai l'impression
parfois que cet album tire
vers des sonorités jazz contemporain
notamment grâce à l'ajout de la trompette ?
Ah, tant mieux ! Sur notre
prochain disque, il y aura
sans doute beaucoup plus
de cuivres…
...c'est
conscient de votre part ?
Non, pas vraiment. Mais ça rejoint l'idée de sortir
du format chanson en intégrant la voix comme un instrument
parmi les autres. L'idée, c'est qu'il y ait des refrains
qu'on ne sente pas arriver. Il faut que la musique soit élastique.
C'est aussi le fruit d'une évolution naturelle car ça
fait bientôt dix ans que l'on joue ensemble. Techniquement,
on a progressé parce que quoiqu'on joue, ça sonne
toujours.
A
ce rythme, vous allez avoir
un répertoire énorme
!
(Rires) Le défi c'est d'avoir toujours envie de jouer
ensemble. Il faut donc qu'on
se bouscule, qu'on prenne des
directions nouvelles, qu'on se surprenne les uns les autres.
Sur
certains titres, vous vous
laissez le temps d'installer des climats et on entre carrément
dans une autre dimension.
Oui, "Les yeux de l'âne" par exemple, ou "Les
grands pins"... La musique part dans un truc où on
ne sait plus trop où on est. J'aime bien ces ambiances-là.
C'est
vrai que pour écouter votre musique et surtout
les deux derniers albums, mieux vaut ne pas être impatient,
sinon on risque de passer à côté !
Tout à fait, on ne fait pas de la musique kleenex. C'est
pour ça qu'on a un succès relativement confidentiel.
Je comprends le problème des maisons de disque pour aller
défendre nos albums à la radio. Ça n'accroche
pas tout de suite. Il faut
rentrer dedans.
J'imagine
que cette indépendance artistique
a un prix ?
Oui, financièrement notre musique ne fait vivre aucun
membre du groupe. On a tous des activités annexes. Parfois,
c'est compliqué de se réunir pour jouer. Il faut
jongler avec les emplois du
temps de chacun.
Etes-vous intermittents ?
Non, enfin si, seulement le
clavier et le bassiste. On
l'a été par le passé quand
on faisait pas mal de concerts. Mais, là, ça
fait deux ans qu'on ne l'est
plus.
C'est une prise de risque permanente ?
Oui. ça a démarré fort avec La Bancale
en 98, il y a eu un gros buzz
autour. A l'époque,
la maison de disque (Pias) était à fond derrière
nous. Elle attendait le suivant
avec impatience. Le suivant, La Belle Inutile, s'est moins vendu.
On s'est alors séparé de
Pias pour aller chez Le Village
Vert.
[suite]
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