Pour parvenir à cette fin, une belle brochette de penseurs et de critiques vétérans, issus de plusieurs pays, ont rassemblés ou interviewés les deux hommes à l'origine de ce projet, Guillaume Heuguet et Etienne Menu. On y trouve des personnalités connus pour leur hauteur de vue, l'Anglais Simon Reynolds en tête, et d'autres moins célèbres mais pourtant parfaitement en phase avec cette démarche d'intellos de la musique. Invoquant les noms d'Adorno ou de Barthes, poursuivant en parallèle une carrière universitaire (Louis Picard) ou encore inscrivant à l'occasion leurs propos dans un discours néo-marxisant (Diedrich Diederichsen), Audimat redonne au paysage de la critique musicale une couleur plus politique.

De ce fait, les articles publiés font preuve d'une grande variété. Alors que certains auteurs font un diagnostic sur l'état de la musique et les pratiques associées (Diederichsen, Reynolds, Picard), d'autres se penchent sur des styles et des genres particuliers (Finney, Menu, Lestrade), sur les méthodes d'enregistrement (Purgas), voire sur un concept qui ne se limite pas au domaine musical (Mauriès). Chez tous ou presque, cependant, on sent pointer une bonne dose de nostalgie. C'est le cas lorsque Lestrade cherche à réhabiliter la Hi-NRG, ou quand Menu en fait de même avec le rap parisien du milieu des années 90, apparu autour du collectif Time Bomb. Ca l'est aussi plus ou moins explicitement lorsque Diederichsen déplore la disparition de la critique musicale, Picard celle de la rareté en musique, et Reynolds, reprenant la thèse de son récent livre événement, Retromania, celle de la notion de futur dans la musique.

Aussi, la plupart des thèses exposées ici prêtent le flanc aux critiques. Diederichsen, par exemple, milite pour des politiques culturelles ("il y en aurait beaucoup des changements, si du jour au lendemain les places d'opéra devenaient gratuites et illimitées…"), dont l'expérience montre qu'elles n'ont jamais consisté qu'à subventionner les loisirs des riches avec les impôts de tous. Et l'on pourrait se demander si la dénaturation des œuvres occasionnée par le re-mastering digital, que dénonce Purgas, n'est pas en fait légitime et dans l'ordre des choses, les cathédrales restaurées d'aujourd'hui n'étant après tout pas non plus les mêmes que celles qu'on a bâties au Moyen-Âge.

Autre exemple de critique discutable: celui d'Etienne Menu contestant à deux reprises les propos d'un certain Rap, Hip-Hop, 30 années en 150 albums. On pourrait en effet lui répondre qu'il survalorise les artistes qui ont accompagné ses premiers pas dans le hip-hop, qu'il force le trait quand il différencie l'écurie Time Bomb de ses aînés, ou qu'il est spécieux lorsqu'il conteste l'image "cité" de NTM. On pourrait même enfoncer le clou en rappelant que le souci de quelques producteurs français de faire de beaux beats a été marginal et rarement concluant et que l'accent mis sur la technicité du flow par ses rappeurs préférés, même s'il relève d'une meilleure compréhension de ce qui fait la spécificité du rap, se marie finalement très bien avec la vieille passion de la chanson réaliste française pour les textes.

Hormis l'interview de Patrick Mauriès, passionnante, qui se contente de présenter le camp (une notion qui désigne un mélange de théâtralité et de distanciation, ce qu'on retrouve tout autant chez Marlène Dietrich que chez Nico, Sade, The Blue Nile, Prefab Sprout et la disco), beaucoup de points de vue défendus ici sont marqués par le passéisme et le donquichottisme. Tous ou presque sont contestables, et c'est précisément cela qui est appréciable . Il s'agit là d'un vrai bonheur pour tous les nostalgiques, les intellos et les vieux cons comme nous qui, à l'heure de Youtube et de l'accessibilité gratuite, directe et généralisée aux œuvres, adorons encore débattre et nous prendre la tête sur de la musique. Audimat se révèle parfait pour satisfaire cette perversité inoffensive. Vivement les prochains numéros.