Yeasayer - Interview

25/03/2016, par | Interviews |
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Jamais enclin à céder à la facilité, Yeasayer s’est toujours renouvelé d’album en album. Pour son quatrième effort, “Amen & Goodbye”, le quatuor de Brooklyn a dû faire face à des difficultés supplémentaires puisqu’une partie de leur travail a été détruite lors d’une inondation. Ira Wolf Tuton et Anand Wilder nous racontent en détail cet enregistrement mouvementé.

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Vous avez terminé la promotion de l’album précédent dans un état proche du burn out. Cela vous a-t-il obligé à revoir vos méthodes de travail au moment de commencer à enregistrer “Amen & Goodbye” ?

Ira Wolf Tuton : Revoir nos méthodes de travail est quelque chose que nous avons toujours fait album après album. Cet état de fatigue n’a donc pas eu de conséquence à ce niveau. Trouver une nouvelle direction artistique et nous remettre en question est fondamental. La seule conséquence directe est que nous avons mis plus longtemps que d’habitude à trouver la bonne voie car nous étions littéralement sur les rotules à la fin de la dernière tournée. Nous avons donc passé du temps chacun de notre côté pour revenir dans le bon état d’esprit.

Anand Wilder : Deux facteurs ont également ralenti notre rythme habituel de travail. Nous nous sommes fait jeter de notre maison de disque à la fin de la promotion de “Odd Blood”. Nous avons donc passé beaucoup de temps à trouver un nouveau label. Nous voulions également travailler pour la première fois avec un producteur. Trouver la bonne personne ne se fait pas du jour au lendemain. Nous avons fait un test qui n’a pas été concluant.

Anand, ces dernières années tu as travaillé sur d’autres projets, “Break Line” (une comédie musicale) et Seltzer Boys, ton autre groupe. Etait-ce un moyen de décompresser après cette période intense avec Yeasayer ?

A.W. : Mon envie de projets en solos date de la fin de la première tournée. Je me souviens très clairement avoir dit à notre manager que je finirais par quitter le groupe si je n’avais pas la possibilité de m’exprimer en dehors de Yeasayer. Il m’a encouragé à le faire et Ira et Chris sont même venus me donner un coup de main à l’occasion. A partir de 2009 les enregistrements ont été étalés sur plusieurs années, une semaine ou un mois à la fois. Car pendant tout ce temps Yeasayer restait ma priorité. Le problème étant qu’une fois l’album achevé, Jagjaguwar n’a pas renouvelé notre contrat et ils détenaient les droits sur “Break Line”. Ils ont fini par sortir le disque mais sans aucune promotion.

Vous avez enregistré dans un studio situé dans une ferme dans les Catskills. Cet environnement qui peut être par moment idyllique et à d’autres oppressant a t-il eu un impact sur le son du disque ?

I.W.T. : C’est même la raison principale pour laquelle nous sommes allés enregistrer là bas. Nous voulions fuir la routine de Brooklyn, nos familles et nos amis. Si nous voulions faire des courses il fallait conduire plus de cinquante kilomètres, ce qui nous permettait de faire un break et d’admirer la campagne par la fenêtre de la voiture.

A.W. : Nous avions pris cette décision avant même de trouver notre nouvelle maison de disque. Nous avons emprunté de l’argent et décidé de financer le début de l’enregistrement nous mêmes, à la campagne. J’étais un peu en panique au début car je n’aime pas être dépendant, or nous étions coupés de tout. Puis petit à petit j’ai commencé à apprécier de ne pas avoir de contraintes horaires ni de distractions. Quand nous rencontrions des difficultés sur un morceau, nous partions nous baigner dans des cascades et revenions avec les idées claires.

N’avez-vous à aucun moment songé sortir le disque par vous mêmes ?

I.W.T. : Pour être tout à fait honnête nos albums ont tous coûté pas mal d’argent, et nous aimons ce confort.  Avoir une infrastructure derrière nous pour contacter les musiciens invités, trouver les studios d’enregistrement est également un luxe.

A.W. : Nous avons accumulé suffisamment d’expérience dans le milieu pour pouvoir tout gérer nous mêmes. Sauf que ce que nous voulons faire de la musique en priorité, c’est notre passion. Les à côtés te prennent trop d’énergie et ont de ce fait un impact sur ta créativité. Sans Mute derrière nous, je ne serais pas devant toi à te parler, mais à essayer désespérément de trouver ton numéro de téléphone pour organiser une interview à distance (rires).

Vous sembliez partis sur une bonne lancée, exploitant au maximum le studio et son environnement extérieur, lorsqu’une grosse tempête est venue stopper net le travail en cours. Pourriez-vous nous en dire plus ?

A.W. : Le studio d’enregistrement était en haut d’une colline, au sein d’une ferme avec un étang et des chèvres. Tu les entends d’ailleurs sur les bandes enregistrées, ainsi que les clôtures électriques créaient des interférences. A tel point que nous avions l’impression de dialoguer avec la nature. Une chèvre est même rentrée dans le studio et Ira a dû se battre avec elle pour la faire sortir (rires). Un soir une grosse tempête a éclaté et nous sommes sortis pour l’enregistrer. Le lendemain matin quand nous sommes retournés au studio, la tempête avait endommagé  la toiture et une grande partie de notre travail avait pris l’eau. C’est arrivé vers la fin de notre séjour. Nous l’avons pris comme un signe. Il était temps de partir et de construire un album autour de ce qui était encore exploitable.

Vous avez décidé de rapporter ce qui restait d’exploitable sur les bandes à New York et de travailler pour la première fois avec un producteur extérieur, Joey Waronker, pour tenter d’assembler ce qui pouvait s’apparenter à un puzzle. Pourquoi cette décision d’ouvrir votre univers à un avis extérieur et pourquoi Joey Waronker ?

A.W. : Travailler avec un producteur était à la base une décision de tous les membres du groupe. La collaboration n’était pas évidente au début car nous sommes têtus et savons vraiment ce que nous voulons. Mais après ce qui s’est passé dans les Catskills, nous avons pris un temps de réflexion pour trouver la personne qui pourrait s’engager dans ce casse tête. Notre choix c’est posé sur Joey Waronker, et il nous a vraiment sauvé la mise. Humainement c’est quelqu’un d’exceptionnel. Quand il sentait que nous étions tendus, au lieu de partir dans son coin, il nous racontait ses histoires sur la scène musicale de Los Angeles, les séances d’enregistrement auxquelles il a participé.

I.W.T. : Nous étions fans de son travail avec Beck, Atom For Peace etc. C’est un musicien incroyable. Il s’est très bien intégré dans notre mode de fonctionnement démocratique et il était aussi catalysateur quand nous étions complètement paumés.

Joey Waronker est batteur de formation. Il a travaillé en tant que tel avec REM, Beck et est également membre d’Atom For Peace. Son travail a t-il eu une incidence sur l’approche de la rythmique du nouvel album ?

A.W. : Oui, car il a joué sur l’album. A notre retour à Brooklyn, nous avons continué à travailler dans un minuscule studio. Joey y a installé une toute petite batterie et il en sortait des sons incroyables. Nous écoutions nos maquettes, Joey s’en inspirait et enregistrait ses parties de batterie en live avec Chris qui jouait des percussions ou du synthé en parallèle. Parfois en écoutant des bandes, Joey disait “Ce loop est vachement cool !”. Nous lui répondions, “Mais c’est toi en train de jouer !” (rires). Ce type comprend la musique, il est incollable sur la structure d’un morceau. Je peux te garantir que ce n’est pas le cas de beaucoup de batteurs. Il n’utilise que des baguettes ultra fines pour jouer de la batterie. C’est ce qui rend son style si spécifique. Elles ne sont pas plus grosses qu’un crayon et pourtant il en sort un son incroyable !

I.W.T. : Il est obsédé par les différentes tonalités. Il superpose ses parties de batteries en fonction de la taille de ses baguettes sans jamais oublier de laisser de l’espace pour les arrangements.

Pensez-vous travailler à nouveau avec un producteur pour le prochain album ?

A.W. : Tout dépendra de la nouvelle direction que nous allons adopter. Mais si nous en avons les moyens financiers, j’aimerais beaucoup.

Le percussionniste Brésilien Mauro Refosco a joué sur plusieurs titres, Suzzy Roche de The Roches a chanté sur trois morceaux. Laissez vous une part de liberté à vos invités pour exploiter de nouvelles directions ou bien leurs demandez vous d’exécuter ce que vous avez en tête ?

I.W.T. : Nous avions un budget serré pour enregistrer “Amen & Goodbye”. Il s’est trouvé que finalement nous avons quand même passé plus de temps que prévu en studio. C’était idéal pour s’essayer à de nouvelles pistes avec nos invités. Mauro est arrivé en studio avec une tonne d’instruments dont je ne soupçonnais même pas l’existence. Une sorte de batterie en forme d’accordéon, avec un levier pour chaque doigt, une tour de percussion etc. Il en sortait les bruits les plus étranges. Il écoutait nos morceaux et nous faisait des suggestions.

A.W. : C’est lui par exemple qui a complètement modifié l’intro de “Prophecy Gun” et l’a rendue plus ambiant. Concernant Suzy, même si nous avions déjà tous les vocaux bien en place, lorsqu’elle a commencé à chanter sur “Half Asleep”, nous lui avons demandé d’intervenir sur d’autre parties du disque. Elle nous a permis de réaliser que certaines prises de voix manquaient de personnalité. Tous les textes étaient déjà rédigés, mais je lui ai laissé carte blanche si elle pensait qu’elle pouvait apporter un plus au morceau.

Le thème de la religion revient souvent dans l’album. Etait-ce un concept auquel vous aviez pensé dès le départ, ou bien s’est-il imposé pendant l’enregistrement ?

D’une manière ou d’une autre, la religion est un thème qui revient en permanence dans nos vies. Que ce soit avec l'extrême droite, les crises liées à l’immigration. C’est un thème intéressant. C’est pourquoi nous avons voulu apporter une vision de la religion qui nous est propre, en cherchant à s’affranchir de ses racines qui existent depuis des milliers d’années.

Vous avez écarté plusieurs titres de l’album, dont certains que vous considériez comme des singles potentiels. Pourquoi cette décision ?

A.W. : Tout simplement parce que certains titres n’étaient plus exploitables après la tempête dans les Catskills et également parce que nous avons changé de direction musicale en cours de route. Nous avons fini par assembler des démos, des enregistrements datant de la ferme à des expérimentations plus récentes. Le résultat donne un son très dimensionnel, avec beaucoup de couches.

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Vous avez demandé au sculpteur Canadien David Altmejd de réaliser la pochette de l’album. Celle-ci semble truffée de références. Demander à un tel artiste de s’exprimer en dehors de sa zone de confort est plutôt risqué. Comment avez-vous réussi à le convaincre de collaborer avec vous ?

I.W.T. : C’est Chris qui l’a contacté. Je n’arrive toujours pas à réaliser, que pour cet album, des artistes que je mettais sur un piédestal ont accepté de collaborer avec nous. Je suis un fan du travail de David Altjmed depuis des années.

A.W. : Le monde de l’art contemporain est basé sur l’individualisme. Il doit avoir une vision singulière de son œuvre, même s’il a des assistants pour travailler avec lui. Le fait qu’un artiste comme David accepte de collaborer et de devoir prendre en compte des demandes de personnes extérieures est plutôt exceptionnel. Nous lui avons donné des pistes de travail, comme des textes sur la religion, des détails sur les personnages apparaissant dans nos chansons. Il a digéré tout ça et nous a présenté ce superbe tableau qui est aujourd’hui la pochette d’”Amen & Goodbye”. J’ai hâte de connaître la réaction des gens car il y a largement de quoi laisser place à de nombreuses interprétations (rires).

Merci à Thomas Rousseau

Crédit photo : Eliot Lee Hazel

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